Jour 2 – Je m’aime, moi non plus

Je m’aime, moi non plus est le projet de se dire tous les jours je t’aime en face du miroir.

 

Jour 2 :

J’ai retardé, encore. Quatre heures du matin. Le dentifrice sur la brosse à dent est la vraie préparation : je ne ressens pourtant pas d’appréhension le reste de la journée, mais il y a comme une résistance existante qui ne s’annonce pas, et qui est là pourtant. Qui me fait retarder. Mais la vraie préparation est le dentifrice sur la brosse à dent, et le reste n’a pas besoin de l’être.

J’ai du m’y reprendre à trois fois.

La première est sortie trop tôt. J’aurais pu m’en contenter. Je sais pourtant que ça aurait hanté ma nuit de dormir avec ce premier essai.

Je n’ai pas cru à la seconde non plus, je regardais mes lèvres.

La troisième fois dans les yeux. Et ce sourire mi-gêné mi-compréhensif, le même que la veille. J’ai acquiescé et je suis parti.

Jour 1 – Je m’aime, moi non plus

Je m’aime, moi non plus est le projet de se dire tous les jours je t’aime en face du miroir.

 

Jour 1 :

Je m’étais imaginé pleurer.

J’ai été malade pendant un peu moins d’une semaine. Gorge prise, fatigue extrême, rhume, passer la majorité de la journée à dormir. Ne pas voir passer les jours et quelque part, s’y complaire ou du moins s’y oublier. En toussant, devant le miroir, je me fais la réflexion que cet hiver je n’avais pas encore eu de crise de bronchite. C’est fait. C’était le cas l’année dernière, si. Tous les ans depuis que je suis petit à vrai dire, toujours un épisode l’hiver. Je tousse à ne plus pouvoir en respirer, glaires bien sales qui roulent sous la langue, à baver dans le lavabo et quand je me redresse, c’est mes yeux rouges-larmes qui suffoquent à chercher de l’air.

Mais je ne vais pas raconter ma vie, simplement voici pour mon rapport au miroir à ce jour.

Comme j’étais malade, j’ai laissé mon rythme se bouleverser. Je vais me coucher tard, très tard. Je sais, au fond, que j’ai retardé l’heure pour ne pas y penser, pour ne pas avoir à le faire. Sans avoir peur pour autant, réflexe angoissé inconscient. À trois heures du matin – me voyant devant le miroir – je comprends toute l’importance à cet instant du brossage de dents. De la saisir, mettre du dentifrice, me mettre en condition de la scène tout en faisant autre chose, m’imaginer dire ces mots, passer la brosse sous l’eau. Je vais faire ça dans la pièce d’à côté. Penser à autre chose. Mais j’ai vu, je sais, l’endroit et comment ça va se passer. Devoir se passer. Sans appréhension, sans cadre accueillant et réconfortant non plus. Petite salle de bain sans charme et miroir neutre.

– L’eau coule.

J’ai du m’y reprendre à deux fois. Pour être sûr que je l’avais bien dit. J’ai eu, sans le contrôler et comme seule réponse, un sourire de pitié et de respect envers moi même. J’ai acquiescé et je suis parti, sans penser à rien.

Arrivé en face de mon lit je me suis arrêté, mes épaules se sont affaissées, comme lorsqu’on se rend compte qu’on est passé trop vite devant quelque chose. La main sur la bouche.

Je n’avais pas besoin de pleurer, je m’étais déjà imaginé le faire.

Jour 3 – Je m’aime, moi non plus

Je m’aime, moi non plus est le projet de se dire tous les jours je t’aime en face du miroir.

 

Jour 3 :

Je relis le premier jour. « Me forcer à le faire ». Sans doute que tout le problème est là, dans cette approche. Parce que je n’ai pas peur. Je sais que je le ferai.

Mais.

Je n’ai pas dormi, il est huit du matin et je ne dormirai pas. Seul moyen de se recaler : passer la journée à donner toute mon énergie, afin d’accomplir des tâches que je procrastine. C’est possible à faire car la fatigue bloque le trop-penser et les feintes d’esquive. La fatigue peut s’utiliser comme une drogue désinhibante. (Note de correction : ce n’est pas une attitude saine, je sais, sur le moment je ne m’en rends pas compte, problème.)

J’ai un jour de décalage, alors, en fin d’après-midi j’irai dormir me brosserai les dents à nouveau tout à l’heure. J’écris ces lignes avant d’aller le faire, j’attends la dernière limite pour y aller, dès que le jour s’annoncera légèrement car je veux le faire tant qu’il fait nuit.

T’as l’air fatigué ; je sais.

Regard mi-reproche mi-attendrit. Attendrit oui, pas de pitié cette fois. Ça va aller va, courage.

Dur de pas baisser les yeux face à ces mots. Je suis avec toi. File.

Note : à mesure que je repoussais le coucher et que la décision de ne pas dormir du jour s’insinuait, je commençais à avoir mal aux dents.

Route des vacances – Revue du Mammouth éclairé n°11

Petite publication chez les gens bons du Monde de l’écriture, dans le n°11 du Mammouth éclairé, avec en prime deux illustrations, dont une en couleur de Georges Carter, et EN PLUS, une lecture audio en a été faite. Bref, le Mammouth. Le poème ci-dessous :

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ROUTE DE VACANCES

Sous la peau

Nos doigts se suivent

Sur le réseau bleu des routes

 

Le cuir des sièges fournaise

Brise par la fenêtre

Comme une odeur de toi

 

Une odeur de soir

Rouge, comme les arbres froidissent

Rouge, en filigrane de cartes

Que l’on n’a jamais su lire

 

Que nos doigts délient

S’effleurent de peau

En partance

 

Pour des nuits, des frimas

Ou le réseau de tes veines

Jusqu’à la mer

Préparation – Je m’aime, moi non plus

Début :

J’ai trouvé une solution, pour me forcer à me dire « je t’aime » tous les jours. Me brosser les dents en même temps. Un autre défi, pour moi. Les dents. Ça ne se dit pas, on a honte d’avouer son irrégularité dentaire, et ceux qui expriment leur fierté d’essayer de se tenir à cette rigueur enfantine perdue, sont généralement moqués. Je n’ai jamais voulu, ou accepté d’avoir cette rigueur mécanique du brossage de dents. Coutume ignorée malgré les directives parentales, tentatives réhabilitées fréquemment et finalement, habitude sporadique.

Je ne sais plus où j’ai pu le lire, que l’hygiène des dents est représentative de l’attention qu’une personne s’accorde à elle-même. J’avais lu ça et j’avais essayé de l’oublier, bien vite. Comme tout ce qu’on essaye d’oublier j’y ai repensé et j’y repense, souvent, de plus en plus à mesure de ma reconstruction personnelle, ponctuée ces derniers temps de maux de dents, que j’associe chaque fois à cette pensée. L’hygiène buco-dentaire est symptomatique de notre estime de soi.

De simples petits gestes peuvent sauver des vies. Pourquoi pas. J’y pense depuis longtemps, alors tout bêtement, ce défi du miroir s’imbrique parfaitement en puzzle.

Je vais me dire « je t’aime » tous les soirs, en allant me brosser les dents. Jusqu’à ce que l’obligation devienne habitude.

 

 

Introduction – Je m’aime, moi non plus

JE M’AIME, MOI NON PLUS

Introduction :

Il n’est pas la peine d’expliquer la dépression. Ce qu’elle est, ce qu’elle fait, mais surtout le pourquoi elle nous vient. Déjà, il faut se libérer du poids de devoir la raconter.

J’ai trouvé un défi – sans trop y accorder d’importance, ces derniers mois pour me sortir de la torpeur, je trouve des défis, sur des sites, et je les tente et m’y tiens. Alors j’ai trouvé ce défi : tous les jours, pendant un mois, se regarder dans le miroir et se dire « Je t’aime. »

Il n’est pas la peine d’expliquer la dépression. Quelle a été la mienne, pourquoi ma déprime, pourquoi on n’en sort pas, pourquoi même en allant mieux, en croyant s’en être débarrassé, elle rôde et continue à susurrer.

Il s’agit uniquement de dire comment un instinct muet lutte. Uniquement comment, pendant un mois, je vais me dire je t’aime sans rien attendre en retour.

Il n’est donc pas la peine d’expliquer pourquoi ce simple « je t’aime » peut sonner avec une telle violence, aux oreilles de celui qui sait, une violence inouïe rien que de s’imaginer le faire à la troisième personne. Un mur impossible à traverser : le miroir, droit dans les yeux-tapis-vieux-depressifs.

Scène de science-fiction pour la dépression. D’ordinaire, qu’avec dégoût, le miroir. La terreur de ce défi qui n’a d’égal que le besoin vital qu’il repousse ; j’ai accepté tout de suite de le faire, avant de trop m’y projeter. Sinon, mes dernières phrases de terreur auraient pris le dessus.

S’accorder le droit de ne plus justifier sa dépression, et faire.

J’ai beau, ces dernières années, me considérer en constante amélioration, presque guéris, j’en trouve toujours des morceaux, des réflexes quand je déprime, toujours prête à m’attirer vers elle en tirant les ficelles de failles provisoires. La rémission de la dépression est lente et s’appelle reconstruction.

Couleur édredon

COULEUR ÉDREDON

 

La couleur édredon c’est :
Les croisillons de l’osier des chaises
Les pardessus brodés des sofas
Les ronflements du chien
Et jusqu’au clic-clac du bras
De l’horloge-armoire

Couleur édredon,
C’est la vue de la pièce, du salon
Où je rêvenir

Toujours

De tout l’air de mes poumons

L’aise

Quotidienne

Où des vaguelettes s’échappent
Du bocal à canal
À travers la fenêtre aux rideaux

Ventés ; accoudé

Au bitume repos
Avec chambre au-dessus du salon.

En-dessous, pas couchés :

Zinzins les p’tits vieux du coin
Sur chaises à roulettes, chaises à bascules
Tout le jour devant les portes
Blablatent les p’tits vieux, les voisins
Jusqu’aux rigolards tardifs

Quand les klaxons se garent

Canons de rouge

Quand le soleil tombe

Que le sommeil tonne
Édredon,
C’est la couleur du salon

Où j’ai grandi des nuits

Des nuits des plus paisibles

Des jours d’écluses

De cercles sur eau

Et d’enfance en bugne

 

Derrière les paupières – Tarmac, deux poèmes de Bastien Godard

Retrouvez ces deux poèmes, publiés sur le site de la revue Pergola en mars 2018 (merci à eux) : Derrière les paupières – Tarmac, deux poèmes de Bastien Godard

 

DERRIÈRE LES PAUPIÈRES

À la lumière, entre les arbres
Tout s’éclaire des jeux de jupes
Et celles sur leurs malhabiles grues
Se parent de la ronde d’êtres vus

Je préfère celles qui filent sans s’étourdir
Qui ne se vouent en secret qu’aux yeux
De quelques amours souffreteux
Qu’elles s’en vont rejoindre par leurs

Paupières-mondes.

À côté,
Tout est à côté.

Par la gymnastique étirée
Des gestes sans suite
Ou les contorsions exagérées de l’utile
Qui se pense utile

Fouille dans sac cherche briquet soudain se rappelle au carnet soudain l’heure alors le portable les messages les appels les chiens et la promenade et les ventres-gargouilles effrayant les rayons du coucher de rentrer à manger de dormir à laver : la surprise des post-it du monde qui se forcent au théâtre devoir faire ; les gestes grotesques qui en émanent.

Un caïd
Son sac gonflé de bière comme son ventre
Un œil mauvais pour le reste ;
Il dessine sur son carnet des fleurs délicates ;
Il faut alors voir son regard.

À côté :
Pourquoi l’harassement balance
Les rides de ceux qui courent pour ne pas mourir
Alors que les vieux aux regards fous
Dans leurs costumes trop grands de morts,
Eux, touchent l’écorce des troncs
Avec leurs mains de serpes.
Des rires idiots dans des bouches habillées
Balayent l’allée.

Quelque part tu attends dans une chambre trop silencieuse
Je ne suis pas là.

Le dessin
N’était pas de fleurs :

Un homme maigre portant ses mains en coupe
À genoux
Une femme reine aux seins nus
Le regard vers ailleurs
Déposant en sa coupe
Un rien de non-fini.

( Je l’ai vu car un bourdon
D’airain, énorme,
A fait bondir sur ses pieds le costaud,
Se glissant à son effroi dans son col )

Alors, d’un bond aussi,
J’ai pris les bateaux-mouches vers le nord
Remontant par tes hanches
Le chemin pour te rejoindre
Derrière nos paupières qui s’attendent
Sans distance

 

TARMAC

Tarmac, tes lèvres

Aubépine et perle rouge

Fourrés dans les plaines

où les mousses glissent

à pas de cumulus

Tarmac, le sol aux herbes folles

éparses éperdues

dansantes car

Gonde le sol

se terrent les palpitants petits

aux veines courtes et sanguines

Gronde le sol,

Tarmac,

Tes lèvres chair

Piquent et dévorent les terres

Jusqu’à la dernière motte

Tarmac, t’élève

et vibre

Et ne laisse plus que le ciel

Pour y poser nos lèvres

À nos orages,

Tarmac

Que jamais l’on en revienne.

L’écrivain et la plage

L’ÉCRIVAIN ET LA PLAGE

« Je » s’adresse à « toi »

L’écrivain sur le bateau, le cœur sur la plage.

(Et sur les côtes blanches, le bruit d’un sablier)

 

Les mots le pont mais l’écrivain trop loin

Trop de vent dans les yeux pour

Voir

Les mouettes ? Petits nuages ;

Gros nuages, cils qui coulent de gris

La nuit, le jour

C’est le même bleu qui se teinte.

Les quais, sauvages

Les cliquetis fantômes

Les crustacés qui s’empourprent

Le cœur boum boum et les vagues

Et les vagues c’est infini pour un petit cœur

Qui palpite entre les trous de crabes

Et le pont est loin

C’est joli les vagues, ça lèche le cœur, ça l’embrasse

Ça l’écume dans le sable,

Mais sans l’écrivain

– L’écrivain ! Regard vide voyage

Navigue statique, statue de proue

Tendu, dévoué vers. –

Ça pique, ce sel.

 

Les mots : le pont qui grince, relevé

Les yeux sans mains : là

Les mains sans rien : partir

Ça va ça vient

Ça bat, ça bat

 

Ressentir, c’est voir.

Mais eux se quittent, oui se quittent

Ne font que ça.

– L’un ressent trop sans pouvoir

L’autre peut tout sans le savoir –

La collusion, l’hébétude des souffles

Des gestes, des dérives

Par les chocs

Trop proches, de l’effrayante

Fusion d’un amour qui se délite.

S’étire l’horizon, depuis leurs observatoires

Les silences, les coquillages

– Océaniques les silences –

Loin le pont, le large, que quitte le pavillon

En dit long ce départ :

Ces pleurs sur un collier de dents

– Un sourire douleur mais sourire –

Car secrètement nostalgiques

Et heureux de l’être.

 

Ils n’attendent que le retour

Sur le pont enfin se reconnaître

Traduire ensemble ces rêves de respirations,

De la langue étudiée des signes de l’autre.

Mais ce pont – oh le retour toujours

Leur joie se heurte, cette joie ne compte

Non, ils ne comptent plus tout ça :

Les grains, le sablier, les soleils, les étoiles

Plus rien ne compte.

Impuissants lorsque le pont s’abaisse

Et que leurs barrières s’indomptent.

 

Le voyage et l’amour

Le cœur et les cris,

Chaque fois un peu mieux

Mais chaque fois un peu trop.

 

J’écris n’ayant jamais su m’exprimer.

Les mots sont un entre-deux qui

– Instable endroit de passage –

Ne touche que du bord la plage,

Est trop fragile pour la mer amour

Ne comprend, ne ressent, ne conçoit

Qu’en parcelles fuyantes.

C’est comme ça,

Oui, à peur près, comme ça.

Ça me bouleverse.

Sans aucune certitude

Autre que : les Seuls forment un chœur

Et c’est pour ça qu’on corrige, qu’on rature

Qu’on encre

Qu’on enlève, en rajoute

Améliore,

Que je peux y passer là des heures

Et là une vie entière.

 

Tout le problème est là car

La sincérité, les houles : dur d’en douter,

Les couchers et levers de sommeil, aussi.

Tout commence par une histoire.

Et ce problème de mot est vieux comme l’Histoire de l’Humanité :

Comment transcrire une réalité avec si peu de bagage ?

Là-dessus, l’écrivain voyage en quête de réponse

Le cœur, lui, reste là, te regarde (n’aie crainte il est tendre)

Il se fait miroir

Et derrière ton reflet,

Il y a l’infini des vagues.