Bilan mi-chemin – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

J’ai l’impression, à la moitié de ce défi, d’avoir besoin de faire un point sur ce qu’aurait pu être ce projet, un an, trois ans auparavant.

Il y a encore quelques mois, je crois que je n’aurais pas pu aussi facilement. Ce défi tombe dans une bonne période : je me sentais dans une démarche similaire en le trouver. Il y a quelques mois, je serais sans doute, chaque jour, resté plus d’une dizaine de minutes à me fixer dans le blanc des yeux, mi-désespéré mi-amorphe, à mobiliser toutes mes forces pour ne pas me sentir imposteur de tout ces efforts auxquels il aurait fallu me convaincre. Je n’aurais, je pense, à peine réussit à faire bouger mes lèvres pour me le dire. Mais j’aurais tout donné pour le faire tout de même.

Il y a encore un an, je n’aurais pu le faire avec régularité. J’aurais abandonné au bout d’une semaine, là où précisément j’ai eu une difficulté en jour 8, ou au bout de dix jours, là où présentement j’ai tenté d’autres perspectives. J’aurais envoyé tout voler, j’aurais tenté des choses étranges. Je me serais provoqué, j’en aurais rajouté, j’aurais assumé jouer, faire faux. J’en aurais fait trop. J’aurais exagéré mes crises d’insomnies pour me forcer à avoir une sale tête – et me le dire, pour me discréditer dans mes petites réussites.

Il y a trois ans, le simple regard dans le miroir n’existait qu’avec violence. Je me serais haï. J’aurais vomi les mots qu’aujourd’hui j’arrive à m’avouer, à prendre délicatement dans mes lèvres pour ne pas les briser. Je les aurais craché, balancé comme un vase de cristal, pour me provoquer à le récupérer sans le casser. Je me serais coupé dessus à jongler indéfiniment avec les morceaux. J’aurais retroussé les lèvres, pour montrer les dents. Froncé les sourcils. J’aurais collé mon front au miroir, pour me provoquer à me battre. Je me serais haï, en croyait jouer à me haïr, juste pour voir quelle tête ça me fait. Me faire réagir. Croire se voir avoir l’air fort, alors qu’on se contente de se remplir de haine, combler ce qu’on croit faible par un trop plein de force. La violence silencieuse, finalement. Situations ridicules de provocation envers moi-même, de dégoût, de pleurs en réalisant fugacement ce que je faisais. Les yeux rougis et les pleurs qu’on ravale avec encore plus de rage, pour tenir le coup. Le ridicule de ces scènes – et on réalise le ridicule, on s’en culpabilise. J’aurais cru perdre les pédales en voyant ces regards, et j’aurais perdu les pédales, je me serais sans doute frappé, des poings sur le crâne, les côtes, la mâchoire.

Tout ça est déjà arrivé, face au miroir.

Alors voilà ce qu’aurait provoqué me dire je t’aime, dans le passé. Pas besoin d’expliquer pourquoi, pas besoin de justifier ce que je fais aujourd’hui et ce que je faisais.

L’instant où on revoit ces images est crucial. Je peux y penser avec culpabilité, avec peine, avec tristesse envers moi-même. Je peux trop me concentrer sur ces scènes, ne voir qu’elles. Là à cet instant, je fais le choix de voir tout ce que j’ai parcouru, et j’en suis fier.

Je pense à ajouter un « et bien que cela me pèse», mais je préfère aller plus loin, ne plus nuancer mes sentiments positifs. Me libérer de ce poids.

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Jour 14 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Pas chez moi.

Bizarre pas chez soi, autre éclairage, tout ne semble pas à la même hauteur. Mais ça fait plusieurs jours de suite que j’enchaîne des lieux ou des angles différents – je constate simplement ce besoin d’élargir le prisme, car s’en est un, dans le fond. Mais pas chez soi, c’est étrange.

Moins bien éclairé que chez moi ; j’entends des voix de l’autre côté de la porte, qui se préparent à aller se coucher. Je lutte un peu pour ne pas m’en effrayer, de savoir une proximité si directe avec des gens. Heureusement après la porte de la salle de bain, il y a quelques mètres avant d’arriver devant la glace, comme un petit couloir. Ça rend la porte et les bruits lointains. Ne pas agir avec précipitation pour autant, simplement agir sans hésitations.

Dans le miroir, je vois mon visage différemment encore. Je le vois amaigri par les mois passés. Comme si par habitude de chez moi, je ne m’étais pas vu changer. Me reconnecter à moi oui, à mon propre temps intérieur, mais il y a le temps tout court et celui-ci agit aussi. Il y a autre chose. Les contours de mon visage me semblent eux moins flous, plus dessinés. Plus stables dans l’environnement.

Je l’ai dit trop vite. J’ai essayé de me concentrer, mais malgré tout je l’ai dit trop vite. Trop vite car tout de suite ce qui prime, c’est la sensation de ne pas l’avoir dit assez fort, que ma voix en quelque sorte a trahi mon instant. N’a pas réussi à s’affirmer assez. Ça avait besoin d’être dit plus fort.

Mon départ est un peu précipité.

Jour 13 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Matin.

Matin, enfin, mon visage et mes déclarations d’amour désespérées voient le jour. J’ai fait ce choix (j’aurais pu attendre le soir, mais ça me semblait plus compliqué, j’aurais pu tout de même). En réalité c’est surtout parce que je ne sais pas ce qui m’attend ce soir. Alors quelque part, je sens que je le fais tôt non pas pour rompre une chaîne, mais plus pour venir y chercher un réconfort pour plus tard en moi. Pour me préparer à affronter un inconnu. Ça, je l’écris après coup, en analyse, sur le moment je n’y pense pas. Je le fais simplement parce que ça semble vaguement être le meilleur moment à cet instant.

Alors je me le dis, en me sentant bien avant et un peu moins bien après.

Je tique une seconde sur l’instant où je le dis. Je remarque – et me souviens que certains jours passés également – une petite inflexion de mes sourcils quand je le dis. Je pense au jeu d’acteur « sensible », qui yeux dans les yeux – en tenant la main, presque – dans les grands moments de vérité déclare ses sentiments ou avoue quelque chose, le ton grave, que ce soit vrai ou non d’ailleurs. L’instant émotion sincère, dont les sourcils soulignent l’instant. Comme si les mots ne suffisaient pas, ou plutôt comme si le corps voulait, avait besoin de participer lui aussi à la discussion.

J’ai à nouveau ce sourire gêné que je commence à bien connaître, cependant, cette fois-ci la proportion de sourire prend le dessus. Légèrement, de l’ordre de soixante pour cent pour le sourire.

Jour 12 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Hier, je commençais en disant que je n’avais que peu de pensées durant le brossage de dents, trop fatigué pour ça. Hier j’écrivais pourtant un des articles les plus longs. C’est sans doute pour ça aussi que dans ces comptes rendus, je chercher à préciser mes mots et à ne pas trop laisser s’élargir mes pensées. Dans l’introspection, ici écrite, il faut utiliser le texte uniquement comme l’autre côté d’un miroir, car avant même de commencer j’ai su que tout se passerait seulement en moi, qu’il ne faut pas se fier à l’écrit qui aime prendre son indépendance par rapport à soi.

Ce que l’on avance comme certitude ou jugement s’amuse bien trop souvent à nous faire mentir. C’est pourquoi il est important ici d’en rester à la constatation, se contenter de soulever certains fils – de trouver les bons. Chaque mot de trop serait mauvaise littérature, comme se regarder dans le miroir trop longtemps pour rien, comme je le disais hier, chaque mot en trop serait justification malencontreuse de la non-assurance de son propre droit de parole et de vie, finalement : tout à fait comme ce premier paragraphe.

Ceci étant dit.

Aujourd’hui je n’ai pas eu le temps. J’ai réussi à sortir, avec un but-prétexte, et en profiter pour prendre l’air.

Je me suis retrouvé dans les rues des quartiers que j’ai lourdement fréquenté ces dernières années. Au sortir du cinéma, la nuit de la ville. De la grande ville.

Là où par habitude mon regard s’accrochait sur les vitrines trop connues, les bus, les gens surtout, les visages et démarches hypnotiques et vampiriques des gens, cette fois je regardais plus loin. Au lieu de simplement voir les toits comme les barrières du ciel, comme ce qui bouche, je les ai vu comme des rampes vers le ciel. Ces dernières années je ne voyais plus que les toits, je les maudissait de cacher ce ciel sans voir qu’il était encore là.

J’ai regardé au loin et j’ai vu les lumières des voitures, sur les grands boulevards – ribambelles de flashs jaunes et rouges. J’ai eu la sensation de redécouvrir la première fois que je me suis retrouvé dans une ville, exactement la même pensée qui m’étais alors venue. J’avais oublié cette vision, ces files de lumières vacillantes.

Voir les espaces entre les choses plutôt que ce qui est trop plein-pressant.

Quand je suis rentré le soir, je me suis endormi sans manger, trop crevé.

Le seul miroir vu ce jour, ce fut dans le métro. La vitre du métro. Accroché à la barre je me suis vu, diaphane sur les couloirs sombres des métros qui filent, superpositions des visages pâles des autres dans les reflets. Je me suis regardé au milieu de la vie. Cette vie là. Cette vie que je ne veux plus. Si je m’en sens étranger à cet instant, je me vois également dans la vitre être en train m’en éloigner, tout plein encore de certains réflexes de la vie souterraine.

J’ai pensé à le dire, ou au moins, à le murmurer – face à moi dans le miroir au milieu des gens – mais je me suis senti trop bête. Trop bizarre et étrange – j’y repense, je chanto-murmure souvent en marchant dans ces couloirs, à voix basse. Je vois bien là le non-fondement d’un tel sentiment.

Je n’ai pas pu, mais me croiser de manière si inattendue dans un autre lieu que ma salle de bain m’a surpris, dans le sens où je n’ai pas eu le sentiment de voir un étranger. Chose qui m’arrive d’ordinaire – se voir étrangement. C’était bien moi, et peu importe de ne pas avoir eu les mots dans cet endroit si chargé en mauvais souvenirs : j’étais bien là où j’étais et je me suis reconnu.

Jour 11 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Je ferme la porte. Je n’ai pas fermé la porte les autres jour, enfin pas en fermant la clenche. Juste en la laissant légèrement entre-ouverte. Ce soir j’ai besoin de fermer complètement la porte. Comme un bruit au-dehors qui se coupe. Le bruit de la nuit. L’heure se stabilise ces jours-ci sur les deux heures du matin. Ça reste trop tard, je suis fatigué. Au moins, je me sens fatigué. J’ai peu de pensées de brossage de dents, un petit peu à cause de la fatigue. Retour au petit miroir – et c’est également pourquoi je ferme la porte, couper l’ouverture aux « autres » que me rappelle trop la vision de moi sur deux jambes.

En arrivant face à un miroir, j’ai souvent le travers de me regarder de près. Dans le détail. Ça donne une scène assez ridicule – penser à bannir ce type de jugement, « ridicule », même pour une plaisanterie, mais je laisse pour l’exemple – une personne qui en passant la porte vient se coller le visage à quelques centimètres du miroir, les yeux grands ouverts. Mon contact avec le miroir se résume souvent à ça. Une vue abstraite de pores de peau, souvent rougis, souvent de boutons torturés, de barbe qui pousse mal. Rarement de vue d’ensemble – ou alors focalisé sur un endroit particulier, à nouveau, les cheveux, les points noirs du nez, les lèvres abîmées, et autres pensées. J’ai remarqué ça au début du défi, j’essaye d’éviter dans le moment – mon moment ? – de le faire, en arrivant dans la pièce ou lors de soudaines envies de « zoom » qui rendent la peau tout à fait impersonnelle.

J’ai trop tendance à me regarder le détail afin de ne pas me voir.

J’ai l’impression, encore une fois, de me redécouvrir. Au niveau de la mâchoire et du bas des oreilles. Je sais, pour observer beaucoup les visages des gens, que suivant le jour et la lumière, l’angle, les visages sont mouvants. Qu’ils changent selon des critères que je m’obstine parfois à vouloir comprendre. On peut également changer totalement son modèle de voir un visage, d’un seul coup, pour le découvrir sous un autre jour. La technique la plus simple pour ça et de se demander comment on verrait ce visage si nous ne le connaissions pas.

C’est un peu pareil pour se regarder soi, au final. Je me regarde et si cela me donne des indices, je ne pense à rien. Je ne pense à rien et je comprends que je pourrais me regarder des heures, des jours, des mois sans que cela ne serve à rien. Ce qui compte c’est ce qui se passe au fond, c’est regarder ses pupilles en cherchant un lien  – un lien auquel s’accrocher, se raccorder, et plonger.

Voir ça sort d’une forme de léthargie. Il y a au fond quelque chose de vieille rocaille, de pluie battues mais aussi quelque chose du reflet de lumière dans ces surfaces humides, quelque chose qui se rassemble.

J’essaye de me sourire. Ça semble marcher, les coins s’élèvent un peu. Assez pour que ça puisse se voir véritablement contrairement à l’autre soir. J’en ai longtemps douté, mais si, ça change un petit quelque chose au fond des yeux, lointainement. J’essaye de faire un grand sourire – sans les dents. Ça s’affaisse immédiatement – non pas totalement, la lueur du regard retient ma bouche sans effort au stade de léger sourire. J’essaye à nouveau et ces joues me paraissent peser un poids incommensurable. Si lourdes. Impossible.

Quand je le dis, un tic bizarre de mes sourcils survient. Je me sentais plutôt bien, plutôt le bon moment de le faire, mais ce tic incontrôlable a surgit immédiatement. Le sourcil droit s’est un peu froncé et le gauche s’est haussé. Un peu comme quand on veut lever un sourcil, mais avec une signification incompréhensible et trop fugace. Je n’ai pas compris cette réaction, j’ai préféré ne pas rester plus longtemps. Sur le chemin j’ai tout de même rallumé, pour me voir dans le grand miroir, pour ne pas avoir l’impression d’avoir fui devant une réaction que je n’ai pas contrôlé. Ça n’a pas servi à grand chose, mais ça a au moins fait partir l’impression d’avoir fui.

Et ici, tout le piège des mots réside dans le duo explosif « impression » et « fuite ». Oui les mots sont dangereux. Disons que j’ai simplement compris qu’il n’y avait pas de fuite ici.

(Note de correction : en relisant, je remarque l’exigence que je porte à l’impact de mes mots, de mes émotions envers moi-même, et que je n’ai pas ressenti à la relecture la même gêne qu’alors sur les mots incriminés.)

Jour 10 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Il est plus tôt qu’hier – qui était déjà plus tôt que la veille. Mal de dents depuis hier.

Je me dis que ce soir, je veux retrouver l’intimité du miroir de la salle de bain, j’hésite et finalement je me vois, en passant avec ma brosse à dent, dans le grand miroir. De loin. Je me vois de loin et je vois ce visage triste. Je ne me sens pas particulièrement triste, pourtant. Du tout même. Pâle. Visage qui a besoin d’un peu de joie, je crois. Je le ressens ce besoin, mais il n’est pas prédominant, pas criant. Il est là, simplement lointain lui aussi, avec un ticket à la main pour attendre son tour.

Alors je me rapproche de moi en allant lentement.

À moins de cinquante centimètres.

L’autre jour, c’était un visage enfantin. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas mais ce n’est pas non plus le visage de tous les jours. Il a une aura étrangère. Je le redécouvre encore sous un autre jour. Il me semble avoir la passivité de mes jours de lycée, de mes seize ans, mais avec dans le regard la lueur plus dure de mon âge, plein de tout ce qui s’est passé entre-temps. Je ressens un temps qui passe lentement, je reste planté là longtemps et je sais que si je ne me force pas, ça ne sortira pas. Ce visage hybride, comme bloqué à mi-chemin dans sa transformation de voyage temporaire vers mon adolescence. Une étrangeté que j’admire presque.

Je finis par le chuchoter si peu fort que mes oreilles elles-même n’ont pu l’entendre. Ce long round d’observation, de jeu d’inconnus qui se regardent sans se voir, trop perdus dans leurs propres pensées. Je l’affirme plus fort. Affirmer est le mot exact. (Les intonations qui me viennent me surprennent encore).

Comme un sentiment de gratitude monte en moi. Timide mais présente. Je repense à tout, tout ce qui a fait ce moi au cœur adolescent brisé. Je n’arrive pourtant pas, là tout de suite à tout concevoir, pas en me regardant dans mes yeux, ça me semble « trop », mais c’est là, à portée de main. Je n’ose pas. Pas aussi frontalement, comme ces mots qui tout à l’heure n’étaient pas prêts à sortir.

Lui particulièrement aurait mérité et mérite d’être rassuré. Je pense que je le verrai à nouveau, considérant l’avoir aperçu et serré la main.

Merci.

 

 

Jour 9 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Quelque chose s’est brisé, d’une certaine façon, hier. Les autres. Hier m’a subitement exposé aux autres. Pour la première fois j’ai parlé de ce défi, à haute voix, pas seulement à l’écrit. Ce que j’avais réussi à contenir le premier soir s’est écroulé, j’ai pleuré en en parlant. Tout hier m’a ramené aux autres, m’a ramené à mon propre processus de guérison et actuellement, de reconstruction. Mais quelque chose s’est brisé, dans la tranquille intimité qui s’installait, pour la première fois, avec moi-même. Le fait que j’y arrive me montre tout ce que j’ai déjà réussi à parcourir. Et pourtant, il y a deux jours cette idée de « se cacher » m’a rattrapé. Je l’ai suivie sans trop penser aux conséquences ; j’ai suivi mon intuition. Jusque là, où arrivent les autres. Ceux dont je me cachais, que je les connaisse, aime ou non, et je ne peux que constater que la moindre brise venant d’eux suffit à battre les cartes de mes pensées. Ça me fait peur. À cause des comparaisons, à cause de ce que je projette sur eux ou voudrais, à cause de ce que je renvoie, ressemble, de ce qu’on pourrait penser, de rêveries, de ma place là-dedans.

Je suis mon intuition et je sais qu’elle est juste – j’arrive bien à la suivre quand j’écris des poèmes, alors j’applique la même méthode à cela. Elle m’a menée aux autres, elle m’a rappelé que c’était à ce sujet que restait, résistant, un foyer de problème à régler. Mon rapport aux autres.

Ce qui me perturbe, c’est simplement ce sentiment de brisure, de changement dans la donne du projet que je n’avais pas anticipé. L’impression de n’être qu’un pantin – face à moi même, dans le miroir, celui auquel en image j’ai prêté par le passé tant de mauvaises intentions. Mais surtout, subitement, face aux autres, dont je n’arrive pas à comprendre pourquoi la simple présence modifie la grille de mes pensées.

L’impression, donc, d’un retour en arrière et qu’il s’agit désormais, à travers ce miroir qui semble avoir gagné une dimension de plus, de retrouver le fil du jour 7 pour continuer à consolider cette bulle intime, seul, ce sentiment de complicité et de secret avec moi-même naissant. Réussir à le faire au milieu des autres cette fois-ci, y exister et non m’y terrer.

En jour 7, je m’étais rappelé que j’avais un miroir de plein pied. (Et je m’étonne encore une fois de la pertinence des idées que j’ai eu ce jour 7. Bien qu’elles me sortaient d’une zone de confort qui s’ébauchait à peine, pour me mettre dans un état plus difficile, toutes les idées étaient en fait raccordées entre elles sans que je n’aie eu conscience du projet inconscient pour moi-même – et je lutte contre mon affliction pour ne pas écrire contre. Je choisis encore mon camp entre approche positive et négative.) Me regarder en entier dans un miroir de plein pied.

Large pull pour cacher. Je ne croise pas les bras : ma main droite est venue automatiquement s’accrocher au poignet gauche. (Les cerveaux droit et gauche qui se parlent, celui de la raison qui veut s’accrocher et empêcher les émotions, posture de fragilité selon mes souvenirs d’analyse gestuelle.)

Je me souviens avoir eu un frisson, comme ceux qu’on a quand on a froid, mais sans avoir froid. Dur de se voir autrement que comme étranger. (Note de correction : deuxième fois que je vois un « se voir » qui devrait être un « me voir ».)

Je me souviens l’avoir dit deux fois, avoir eu un rictus-sourire compatissant-gêné, comme au début.

C’est tout ce dont je me souviens, en revenant j’avais écrit le pré-texte, mais suis allé me coucher avant d’avoir fini mon compte-rendu précis. D’un côté, j’ai peur de ces oublis, c’est souvent là où peuvent se cacher des gestes ou des pensées plus dures que les autres. D’un autre, je sais que ce n’était pas un moment facile, mais rien de terrible ne s’y était glissé. Principalement trop de fatigue.

Les chants d’Istanbul – Revue FPM n°21

En novembre dernier est sorti le numéro 21 (déjà épuisé!) de l’excellent revue le Festival Permanent des Mots, menée par Jean-Claude Goiri et les éditions Tarmac.

Dans ce numéro, deux parties mon long poème Les chants d’Istanbul ont été publiées, et je vous en propose un court extrait du tout début.

LES CHANTS D’ISTANBUL

Ici

Un chant résonne

De marbre en marbre court le temple

Désert, rampe le sol ; deux portes en bois massives.

Un chant résonne, je m’approche des marches

Promontoire

– La clarté de la cour filtre à travers le bois ancêtre –

Ciel poreux

Cour vide ; des oiseaux s’envolent

Coursives, colonnes : cadre de pierre

Les oiseaux s’envolent

Je les suis,

Spirale ailée qui dévoile

Aux contrées des montagnes domptées

Deux flèches érigées qui pointent

Là où l’on ne peut qu’admirer

Le temple, profilé face Homme.

Jour 8 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Cette nuit j’y arrive pas, non, je n’y arrive pas.

Ma p’tite tête triste dans le miroir

Comme tu l’appellerais, non

Tu supporterais pas voir ça

Cette nuit j’y arrive pas, non, je n’y arrive pas.

J’ai le petit cœur lourd,

Lourd de tes je t’aime à toi

Manquant mais quant à nous

Et dans le miroir, tout face à moi

C’est toi, toi, toi que je rêve voir

Mes je t’aime sont à toi

Mes je t’aime sont à toi

Et dans le miroir face à moi

C’est toujours toi que je vois

J’en ferai pas des colliers tristes

De tes je t’aime, promis j’en ferai pas

Mais ce soir c’est ta bouille et tes lèvres

Dont je rêve tant qu’t’es pas là

J’en ai souri avant et j’en sourirai

Promis tes je t’aime sont pas tristes

C’est promis, c’est promis

Un jour je m’aimerai comme tu m’aimes

Et seulement alors je te reviendrai

Mais ce soir et cette nuit et cette vie

Où je m’aimerai comme tu m’aimes

Oui pour ce soir et toute cette nuit

Tous mes je t’aime sont à toi

Rien qu’à toi.

Et je me le suis dit fatigué comme un vieux couple qui va se coucher, je me le suis dit comme un indigne de ton amour et sur le chemin pour mon lit, le scrupule m’a hanté. J’y suis retourné ; rien n’avait changé pourtant. Je l’ai dit pour personne, incapable de soutenir mon regard, ce regard plein d’étoiles pour toi et si morne pour moi. J’ai acquiescé, suis parti en mobilisant coûte que coûte dans mon cœur, les montagnes et les comètes déplacées pour s’approcher, s’embrasser, mon amour. Je m’aimerai tout court pour pouvoir t’aimer tout plein, un jour, dans un mois et dans les autres vies partagées.

Jour 7 – Je m’aime, moi non plus

Je m’aime, moi non plus est le projet de se dire tous les jours je t’aime en face du miroir.

 

J’ai l’impression que mon cœur bat vite quand j’entre dans ma salle de bain. Mais c’est un biais de pensée, je l’avais déjà remarqué auparavant : tard la nuit dans le silence, avec la porte fermée, un effet d’insonorisation soudain se fait sentir, et permet de mieux entendre ou sentir son cœur.

Si on écoute bien, ce n’est pas comme un boum-boum, c’est un bruit dont on entend presque toutes les petites aspérités, des petites fêlures spongieuses qui font écho à chaque fin de « boum ». Organique. Ce n’est pas un son tranché.

Je décroise les bras. Je me rends compte que je les croisais pratiquement systématiquement, les jours passés. C’est fou toutes ces choses que je n’avais pas remarqué dès le début, ou sans y prêter attention : sans aller chercher la signification du geste.

C’est plus facile de me regarder, ce soir. Il y a comme un presque sourire au coin de mes lèvres. Je les observe pour savoir « si quelqu’un me voyait avec cette expression, est-ce qu’il penserait que je souris ? ». D’abord, je ne crois pas, et ensuite, peut-être que si. Moi je l’assimile à un sourire. Si je penche la tête en arrière, on voit qu’il y a une légère courbe, si. Il y a… comme quelque chose d’innocent sur mon visage, une impression d’enfance que je ne me rappelle pas avoir vu de moi-même. Que je pense avoir déjà eu avec certaine personne, mais là lorsque je repense à certaines nuit terribles où j’ai pu m’apercevoir dans le miroir, je n’imagine pas possible la dureté des traits d’alors sur le visage de ce soir…

Tout cela disparaît lorsque je le dis.

Je cherche encore un peu au coin de mes lèvres, mais ça semble s’être affaissé, et ça ne revient pas, et je ne veux pas chercher trop longtemps à savoir si ça reviendra. Il m’a pourtant semblé, à l’instant T, avoir aperçu un petit éclair dans ma pupille…

Note de correction : j’ai toujours écrit ces petits comptes-rendus dans la foulée en revenant, sans y réfléchir, mais je crois que c’est la première fois que je l’écris au présent.