Jour 11 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Je ferme la porte. Je n’ai pas fermé la porte les autres jour, enfin pas en fermant la clenche. Juste en la laissant légèrement entre-ouverte. Ce soir j’ai besoin de fermer complètement la porte. Comme un bruit au-dehors qui se coupe. Le bruit de la nuit. L’heure se stabilise ces jours-ci sur les deux heures du matin. Ça reste trop tard, je suis fatigué. Au moins, je me sens fatigué. J’ai peu de pensées de brossage de dents, un petit peu à cause de la fatigue. Retour au petit miroir – et c’est également pourquoi je ferme la porte, couper l’ouverture aux « autres » que me rappelle trop la vision de moi sur deux jambes.

En arrivant face à un miroir, j’ai souvent le travers de me regarder de près. Dans le détail. Ça donne une scène assez ridicule – penser à bannir ce type de jugement, « ridicule », même pour une plaisanterie, mais je laisse pour l’exemple – une personne qui en passant la porte vient se coller le visage à quelques centimètres du miroir, les yeux grands ouverts. Mon contact avec le miroir se résume souvent à ça. Une vue abstraite de pores de peau, souvent rougis, souvent de boutons torturés, de barbe qui pousse mal. Rarement de vue d’ensemble – ou alors focalisé sur un endroit particulier, à nouveau, les cheveux, les points noirs du nez, les lèvres abîmées, et autres pensées. J’ai remarqué ça au début du défi, j’essaye d’éviter dans le moment – mon moment ? – de le faire, en arrivant dans la pièce ou lors de soudaines envies de « zoom » qui rendent la peau tout à fait impersonnelle.

J’ai trop tendance à me regarder le détail afin de ne pas me voir.

J’ai l’impression, encore une fois, de me redécouvrir. Au niveau de la mâchoire et du bas des oreilles. Je sais, pour observer beaucoup les visages des gens, que suivant le jour et la lumière, l’angle, les visages sont mouvants. Qu’ils changent selon des critères que je m’obstine parfois à vouloir comprendre. On peut également changer totalement son modèle de voir un visage, d’un seul coup, pour le découvrir sous un autre jour. La technique la plus simple pour ça et de se demander comment on verrait ce visage si nous ne le connaissions pas.

C’est un peu pareil pour se regarder soi, au final. Je me regarde et si cela me donne des indices, je ne pense à rien. Je ne pense à rien et je comprends que je pourrais me regarder des heures, des jours, des mois sans que cela ne serve à rien. Ce qui compte c’est ce qui se passe au fond, c’est regarder ses pupilles en cherchant un lien  – un lien auquel s’accrocher, se raccorder, et plonger.

Voir ça sort d’une forme de léthargie. Il y a au fond quelque chose de vieille rocaille, de pluie battues mais aussi quelque chose du reflet de lumière dans ces surfaces humides, quelque chose qui se rassemble.

J’essaye de me sourire. Ça semble marcher, les coins s’élèvent un peu. Assez pour que ça puisse se voir véritablement contrairement à l’autre soir. J’en ai longtemps douté, mais si, ça change un petit quelque chose au fond des yeux, lointainement. J’essaye de faire un grand sourire – sans les dents. Ça s’affaisse immédiatement – non pas totalement, la lueur du regard retient ma bouche sans effort au stade de léger sourire. J’essaye à nouveau et ces joues me paraissent peser un poids incommensurable. Si lourdes. Impossible.

Quand je le dis, un tic bizarre de mes sourcils survient. Je me sentais plutôt bien, plutôt le bon moment de le faire, mais ce tic incontrôlable a surgit immédiatement. Le sourcil droit s’est un peu froncé et le gauche s’est haussé. Un peu comme quand on veut lever un sourcil, mais avec une signification incompréhensible et trop fugace. Je n’ai pas compris cette réaction, j’ai préféré ne pas rester plus longtemps. Sur le chemin j’ai tout de même rallumé, pour me voir dans le grand miroir, pour ne pas avoir l’impression d’avoir fui devant une réaction que je n’ai pas contrôlé. Ça n’a pas servi à grand chose, mais ça a au moins fait partir l’impression d’avoir fui.

Et ici, tout le piège des mots réside dans le duo explosif « impression » et « fuite ». Oui les mots sont dangereux. Disons que j’ai simplement compris qu’il n’y avait pas de fuite ici.

(Note de correction : en relisant, je remarque l’exigence que je porte à l’impact de mes mots, de mes émotions envers moi-même, et que je n’ai pas ressenti à la relecture la même gêne qu’alors sur les mots incriminés.)

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