Départ – Carnet du transsibérien

100èm article sur le blog ! Le train démarre.

3 mars (Paris UTC + 2H)

Départ :

 Le train part à minuit trente-cinq. J’attends dans la gare, de nuit, avec ses gens qui dorment sur les bancs pour faire passer le temps plus vite. Contrôle de sécurité à l’entrée de la gare, les mêmes que dans les aéroports – leurs files d’attente interminables en moins. Au café dans la gare, on me refuse un billet de cinquante, parce qu’il est à moitié déchiré, alors que j’essaye d’acheter pour 70 roubles de pâtisseries aux noms inconnus. La dame me sourit parce que j’essaye de me faire comprendre sans parler russe. En m’éloignant, je la vois donner un verre d’eau chaude à une mamie qui veut se faire un thé, même si je comprends que ça la dérange, qu’elle n’a pas vraiment le droit de faire ça. Beaucoup de monde attend à cette heure tardive. Il ne doit pas y avoir que le transsibérien au départ – ou plutôt, « le » transsibérien ne veut rien dire, il y a une multitude de trajets différents sur ces rails. À côté de moi, des grands-parents gardent des sacs de courses plein entre leurs jambes, pour le trajet. Ils sont faciles à reconnaître ceux qui s’embarquent dans ce train pour plusieurs nuits : ils ont tous des provisions, comme ces grands-parents, des sacs plastiques plus ou moins remplis. Peu sont ceux qui feront la semaine complète.

 Le train est là, quai trois, plus banal que ce à quoi je m’attendais. Simplement réel, sans doute. Devant les quais, où deux trois personnes se relaient pour écraser des clopes, une borne indique le nombre de kilomètres séparant Moscou de Vladivostok : neuf mille trois cent et quelques.
 Les deux jours précédents mon départ, j’étais assez anxieux. Les russes avec qui je discutais dans l’auberge à Moscou me souhaitaient tous bon courage, avec un mélange de pitié et d’enthousiasme, une excitation ahurie pour cette aventure éprouvante qu’eux-mêmes ne souhaiteraient pas faire en entier. J’avais profité de la veille pour faire mes courses, préférant attendre le moment du départ pour acheter quelques produits frais : malheureusement à vingt-deux heures, les rayons frais, pâtisseries et légumes du supermarché sous la gare étaient désespéramment vides. Sous la gare parce qu’en Russie comme dans les pays de l’est et certains d’Asie, les passages cloutés se retrouvent enterrés pour traverser, transformant souvent ces souterrains en halles commerciales. Peu utile ce soir-là.

 Devant mon wagon, une petite file d’attente désorganisée se crée. Des gens qui attendent l’aventure, celle d’une autre nature. Ils ont tous plusieurs énormes valises, certainement pour aller retrouver un travail qui les plongera plusieurs mois en Sibérie, ou dans quelques régions esseulées. Des travaux difficiles. Je dis ça à priori, je dis ça uniquement à cause de leurs gueules de russes, d’hommes mûrs et marqués par la vie. Il n’y a que des hommes comme ça qui attendent devant mon wagon – ce qui n’est pas le cas de tous ceux que j’aperçois plus loin, dans la nuit des lampadaires et des expirations brumeuses. Peu avant l’ouverture des portes, des plus jeunes, des familles et des grands-parents rejoignent ma file. Ils attendaient simplement au chaud. Tout le monde s’aligne avec un peu plus de rigueur devant la « provodnitsa », contrôleuse et véritable responsable attitrée à notre wagon, bien plus même mais je ne le découvrirai que plus tard : pour le moment elle contrôle les billets et vérifie mon visa.

*

 Quelques informations pratiques :

J’ai acheté mon billet pour la semaine complète de train quelques jours avant de partir pour 8100 roubles, soit près de 120€ (en mars 2020). Deux semaines plus tôt, le même billet était à 80€. C’est le moins cher que j’ai aperçu dans mes recherches. L’heure de départ, peu arrangeante, joue souvent dans le prix ainsi que la période de l’année, évidemment, mais également la place dans le wagon. Celles situées proches des portes ou celles en hauteur, par exemple, seront souvent moins chères. Je parle pour la troisième classe. La troisième classe se présente comme un grand dortoir ouvert, avec des carrés de quatre lits et où les sièges près des fenêtres peuvent eux-aussi (à ma surprise) se transformer en lits superposés, à la manière de canapé-lit. Pour une place en seconde classe, il faut compter environ le double de prix, 200€ ou plus, pour avoir un lit dans une chambre fermée comptant quatre personnes. En se débrouillant bien, il est possible pour le même prix de trouver des billets incluant une demi-pension, même s’il ne faut cependant pas s’attendre à de la grande qualité concernant les plateaux repas. La première classe en chambre privée, avec télé et repas inclus, elle, se trouve autour des 600€. Avec la compagnie russe RZD on reste dans tous les cas loin des tarifs réservés aux trains touristiques à plusieurs milliers d’euros. À noter qu’en troisième classe des carrés réservés aux femmes existent et peuvent même être moins chers (J’y ai cependant déjà vu un homme dormir, jamais plus de deux, et je n’ai malheureusement pas pu en savoir plus sur ce fonctionnement.)

*

 Après m’être glissé dans le train aux lumières éteintes, silencieux, je trouve mon lit. Un lit en hauteur. J’avise l’acrobatie qu’il me faudra donc faire à chaque fois pour y monter, car il n’y a pas d’échelle. Le plafond du lit est très bas. Pour y monter, s’y engouffrer serait le verbe adéquat. Mais ce petit cocon me convient parfaitement. Pour l’instant, tout le monde attend, assis sur les couchettes du bas qui font office de sièges, tant que personne n’y dort. En face du carré des lits, il y a deux sièges bleus séparés d’une petite table, collée à la fenêtre – mais tout est collé aux fenêtres dans ce train. Je me dis que c’est là que j’écrirai ces mots que j’écris à présent et tous ceux qui viendront dans la semaine. Dans tout le wagon, on entend des bruits de sacs qu’on hisse ou qu’on glisse, qu’on zippe et referme, des froissements de sacs plastiques. La grande installation pendant l’attente – et je n’ai aucune idée de ce que nous attendons. Tout le voyage dans ce train n’est de toute façon qu’une longue attente. Les chaussons sont de sortie, un peu partout. Je n’en ai pas, mais j’ai mes claquettes et d’ailleurs : « Une semaine en chaussettes-claquettes à travers la Russie » ferait un titre assez représentatif pour ce carnet de voyage. Je ne suis pas seul dans le carré – pour le moment, une seule personne. Mon camarade de chambrée me montre comment s’installer, il me dit d’attendre encore en me voyant sortir mon sac de couchage. Il a l’air d’avoir l’habitude. Ensemble nous sortons les matelas et les oreillers entreposés au-dessus de mon lit, pour les installer sur les couchettes autour de nous, ça me fait de la place pour entreposer mon barda au-dessus de moi.

 Il ne parle pas un mot d’anglais, moi pas un de russe. La provodnitsa, qui passe entre les rangs, ne parle pas anglais non plus. Son passage a l’air de réveiller les gens ; dans tout le wagon ça discute entre nouveaux compagnons de voyage : une odeur de nourriture se fait sentir. Mon camarade arrive à me faire comprendre qu’on attend les draps pour nos lits. Je me souviens que je n’en ai pas pris, dans ma réservation en ligne. Ça faisait une économie de 2€ sur le billet, je me disais que mon sac de couchage suffirait. Quand elle vient donner les draps, emballés sous plastique, mon camarade insiste pour que j’en prenne. La contrôleuse soupire un peu, mi-exaspérée mi-amusée, me pardonnant parce que de toute façon, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent. Pour quelques roubles j’ai donc des draps, que je vais m’amuser à me contorsionner pour les installer sur mon petit matelas de couchette.

 Pendant les trois heures qui suivent le départ du train – dans le silence, les lumières de Moscou défilantes – nous essayons de communiquer avec mon voisin de lit. Il a cinquante-quatre ans : quinze minutes de gestes pour comprendre ça. Et il a une fille qui est morte. Trente minutes pour saisir le mot « fille », « doch », et moins d’une minute pour intégrer qu’elle est morte par un signe équivoque : le doigt qui montre sous les pieds – pas au ciel – pour indiquer où elle se trouve, mais surtout la lueur triste dans son regard qui ne trompe pas. Il s’énerve sur son vieux portable à clapet – j’avais déjà remarqué en embarquant qu’il écrivait dessus, le consultait avec impatience. Il me regarde et fait mine de le lancer par la fenêtre. Je comprends qu’il devait prendre ce train avec une autre personne, parce qu’il me montre tour à tour son portable et le lit au-dessus de lui. L’autre a loupé le train, peut-être qu’il prendra le prochain. Au moins, je sais que je n’aurais pas de vis-à-vis tant qu’il serait là. Pendant nos discussions, il décapsule une bière qu’il range dans sa poche. Il dit qu’il connaît Vladivostok, qu’il s’est bagarré plus d’une fois là-bas. Les gestes, toujours les gestes mais cette fois-ci il se marre puis prend un air grave. La bagarre, ça se devine sur son visage, le nez bossu parce que cassé, une petite cicatrice au-dessus de l’arcade et sa peau qui semble garder la présence d’autres, un peu effacées, comme des lignes blanches qui pourraient s’oublier en tant que rides. Il vient de la taïga : la neige, c’est chez lui. Voilà le résumé de nos trois heures de conversation, longues pour se faire entendre si peu, pleines de sourires et d’exaspérations quand on ne réussit pas, de serrages de mains et de pouces en l’air lorsqu’on y parvient. Je l’appelle uniquement « il » car durant nos longues premières conversations, nous avons oublié de nous demander nos prénoms et aucun de nous n’a osé par la suite, l’occasion était passée, l’intérêt n’étant finalement pas si grand.

 À un moment, j’ai repensé à mon portable, au fait de pouvoir traduire nos conversations grâce à Internet. Essai vain. Il n’y a pas de réseau dans le train, dans ces grandes étendues vides que nous traversons et il n’y en aura pas plus par la suite. Les seules occasions où il est possible d’attraper le réseau, c’est lorsque nous traversons des villes, en général uniquement le temps de quelques minutes. Le signal, c’est lorsque des lampadaires défilent soudainement à travers les vitres noires, il faut alors se jeter sur son portable pour finir une recherche ou envoyer un message, avant que les lumières s’éteignent à nouveau en même temps que les petites barres de réseau. Concernant la traduction donc, j’abandonne immédiatement, comprenant que ce serait comme ça tout le long. Mon camarade lui n’abandonne et y va de ses propres méthodes. Puisque je ne parle pas russe, il a la bonne idée de penser que je pourrais le lire. Il sort alors une pochette plastique contenant un stylo et un bloc de post-it jaunes, rien d’autre. Dans l’heure et demie qui suit, tout le bloc y passe, recto verso. On réécrit nos âges, pour confirmer l’information orale, car finalement les chiffres sont les seules valeurs sûres sur lesquelles nous reposer. Il ne saisit l’impossibilité de la manœuvre écrite que lorsque j’écris à mon tour en français. Seulement là, je le vois se rasseoir au fond de son lit en contemplant son abandon. Un soupir et il range tout – un petit coup de bière jalousement cachée dans la poche de sa veste, il m’en propose et je décline. Je fatigue. Je lui réponds en français une fois, pour voir. Ca le surprend et il adore. L’oubli étant contagieux, on passe par la suite trente minutes à chercher le nom du troisième mousquetaire – Aramis – parce qu’il adore ce livre, le titre se prononce presque pareil qu’en français.

 Au sujet de l’alcool, je m’étais renseigné avant de partir. Il est interdit à bord depuis quelques années, sans aucun doute à cause de nombreux débordements. Mais il est visiblement devenu commun de jouer au chat et à la souris pour boire en cachette : je guette les couloirs pour prévenir mon camarade. Après chaque gorgée, il prend un petit bonbon à sucer, pour cacher son haleine. Il dit que c’est parce qu’il a arrêté de fumer, aussi, depuis deux semaines ou bien deux mois. Deux jours ? Je suis sûr pour le deux en tout cas.

 Toute la rame est silencieuse et nous aussi, désormais. Je laisse finalement mon camarade collé aux ténèbres de la vitre pour escalader jusqu’à mon lit et, enfin, dormir.

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