Jour 1 – Carnet du Transsibérien

Premier jour collé à la vitre, suspendu aux étendues de neige, le rythme du Transsibérien s’infuse dans le corps.

(Paris UTC + 3H)

Jour 1 :

 Je dors bien, étonnement très bien. Quelques petits réveils, lors d’arrêts rapides. Je suis un insomniaque invétéré, mais les transports ont toujours eu sur moi un pouvoir magique et berçant : emmenez-moi faire une balade de deux heures en voiture, chaque soir, et je n’aurais plus jamais de problème pour m’endormir. C’est un arrêt de vingt minutes me réveille complètement ; j’émerge vers dix heures du matin. Bientôt les heures n’auront plus beaucoup d’importance à bord, ou une connotation si étrange. Je vais m’installer à la petite table, avec un petit déjeuner, un livre, de quoi écrire, mon mp3… je m’approprie l’espace comme étant le mien. J’entrepose pourtant sur la table sans même toucher à mes affaires. Je passe là des heures. Des heures à ne rien faire, à simplement regarder par la fenêtre. La Russie, en cette période de l’année, est encore complètement sous la neige. Des forêts et de la neige. C’est tout ce qu’il y a à voir. « Rien de spécial », me disent les russes blasés en pointant du doigt – on m’a fait remarquer que je regardais beaucoup par la fenêtre, comme pour me demander ce que je regardais comme ça – rien de spécial mais pour moi c’est « krassiva », c’est beau. Je pourrais ne faire que ça. J’ai toujours bien trop aimé ne rien faire. C’est sans doute ce qui pourra me perdre.

 Un sentiment étrange me revient, ancien, que je n’avais pas ressenti depuis l’enfance. Là assis à regarder par la fenêtre, ça me rappelle l’école. Le lycée. La perspective d’être bloqué là avec comme unique échappatoire cette fenêtre et le ciel. C’est exactement le même sentiment. La main qui soutient ma tête songeuse. Me reviennent ces moments où les professeurs me posaient des questions, pour me sortir de cette torpeur, me demander de revenir « parmi nous » ; là, dans le train, perdu dans une rêverie blanche je m’attends presque à entendre ces voix professorales. Je suis presque étonné qu’elles ne viennent pas. Mes réponses aussi se rappellent à moi, ma voix adolescente avec ses soupirs et sa nonchalance, mes gestes lezardesques qui devaient être insupportables à voir – tantôt créant des tensions, tantôt amusant le reste de la classe. Ici personne ne m’interpellera, je peux profiter de cette langueur, cette fuite mentale ; ici il n’y a que les étendues de la taïga enneigée, des villes lointainement disparues dans la nuit passée, un espace calme et paisible juste avec moi-même.

 Le paysage n’est pas totalement vide, il y a parfois des villages. Ils sont minuscules. Quelques rues avec des maisons aux cheminées fumantes. Ils disparaissent, rapidement traversés. Le train ne va pas si vite, on a le temps de les observer. Rapidement traversés parce qu’ils sont minuscules. Là, dans une petite gare avec ses deux minutes d’arrêt, une relique. Une statue de deux mètres de haut qui prend la rouille, présentant un marteau et une faucille. Ici, dans une autre gare, une ligne rouge peinte sur les bâtiments et sur tous les poteaux. Elle sert à indiquer un niveau de neige critique que les dizaines de centimètres actuels n’atteignent pas. Tant que la ligne n’est pas dépassée, tout va bien. Ailleurs, des passants traversent les rues sans chaussées, glacées, avec prudence, tous emmitouflés d’écharpes et de chapkas.

 Tout ça c’est pour l’horizon, la terre des autres et du vide, la vue derrière l’écran de la vitre, moi je suis bien au chaud dans mon petit wagon avec une trentaine d’autres personnes. On ne dirait pas, que nous sommes autant dans la rame. Dedans, la clim’ tourne à vingt-six, vingt-sept degrés, les shorts et t-shirts sont de mise. Claquettes. Aux toilettes, il faut apprendre à pisser avec le roulis du train, une main qui fait appui sur le mur. Il y a même une petite douche. Je me dis que j’aimerais mieux repousser au maximum le moment de la grosse commission.
 J’ai évoqué la provodnitsa, mais il y a deux personnes qui s’occupent de notre rame et qui se relaient. Avec elle, un jeune homme qui doit avoir à peine la vingtaine. Plusieurs fois par jour, ils passent dans l’allée pour faire le ménage. Ils revêtent alors un bleu de travail par-dessus leur uniforme de contrôleur. Ils font tout ici et tout doit se voir eux. À chaque extrémité du wagon se trouvent les commodités : d’un côté les toilettes-douches (d’ailleurs, douche se dit « douche » en français, tout comme sortie se dit « sortie », des emprunts qui me sont pratiques), de l’autre le samovar. Une grosse bonbonne d’eau chaude et potable, sans aucun doute l’élément le plus important du train. Mon lit se trouvant au milieu, j’organise mes voyages vers l’un ou l’autre ; c’est là que le temps perd sa valeur, lorsqu’on en a tellement à tuer que l’on planifie d’aller chercher de l’eau trente minutes plus tard, au prochain village croisé, au prochain arrêt. Ça me permet aussi de me dégourdir les jambes, de voir en plein jour ceux qui sont montés dans la nuit. Je retrouve ces grands-parents russes et leurs sacs de provisions, ils partent certainement visiter de la famille. Il y a même une famille qui occupe tout un carré, avec deux enfants en bas-âges – très calmes au demeurant – les parents et la grand-mère. Mais comme je l’avais vu la veille, ce sont surtout des hommes ayant la quarantaine. Le wagon n’est pas totalement plein. J’imagine que tout doit être différent à la belle saison. Le paysage et la population du train. On approchera bientôt de grandes villes, je m’attends à ce que plus de monde monte.

 Arrêt à Kirov, première grosse ville depuis le départ, arrêt plus long également. Je descends pour fumer. Il fait nuit. Et froid. Je dois faire attention à ne pas glisser avec mes claquettes sur l’épaisse couche de glace qui recouvre le quai. J’ai l’impression que mes jambes flagellent, comme si le sol meuble et stable m’était déjà devenu étranger. Mon corps aurait déjà intégré, si rapidement, les secousses incessantes du train ? Je ne ressens pas encore spécialement le besoin impérieux de bouger. J’avais vu des vidéos sur le transsibérien, où le blogueur faisait les quais en long et en large pour se dégourdir les jambes, où même des séances de fitness de groupe étaient improvisées sur les quais. Pour l’instant, ça va. Après tout ça arrive à tout le monde de passer un week-end sans quitter son lit, c’est à peu près le stade où j’en suis.
 Plus tard dans la soirée, à huit heures et demie, nous passons enfin la première frontière horaire et il est neuf heures trente. Entre Moscou et Vladivostok, il y a sept heures de différence. Une heure de décalage par jour, donc, ce qui fait vivre à bord du transsibérien des journées de vingt-trois heures.

 Le wagon commence à vivre. Trois groupes d’hommes dans des carrés différents, qui ne se connaissaient pas auparavant, vont régulièrement se voir. Ils discutent, échangent de la nourriture ou un petit coup de vodka. Mon camarade de chambre, lui, a dormi toute la journée. Toute la soirée aussi à vrai dire. J’ai rarement vu quelqu’un dormir autant. Mais dormir dans le train est une activité en soi, une occupation légitime. Les cycles de sommeil classiques n’ont plus vraiment de logique dans cette bulle. Je fais d’ailleurs une sieste dans l’après-midi. Sur le quai de Kirov, je discute un peu avec un des hommes de ces trois carrés de lits. S’il ne parle pas anglais non plus, il a un peu plus d’expérience en matière de se faire comprendre sans avoir de langue commune. Je me souviens avoir croisé son regard à la gare de Moscou – je me souviens surtout de sa grosse parka rouge et de stature d’ours – lorsque je me faisais refuser mon billet déchiré. En remontant de notre pause cigarette, il me fait signe de le rejoindre dans son carré, m’asseoir sur un lit-banquette et il sort une bouteille de vodka. Je ne bois pas, légère gêne, je finis par repartir du carré quelques minutes plus tard. Wagon silence. J’ai peur, comme la veille avec la bière, que mes refus soient mal pris. La barrière de la langue rend difficile la politesse, les explications. L’alcool est un moyen d’échange international qui se passe facilement des mots, encore plus dans la culture russe et dans le transsibérien où le partage est fréquent. Je me rattraperai plus tard auprès de l’ours rouge, en proposant quelques snacks que j’ai acheté spécialement pour partager.

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