Jour 2 – Carnet du Transsibérien

(Paris UTC + 4H)

Jour 2 :

Je me réveille avec la tête dans la fenêtre, littéralement, la tête dans la taïga blanche. Ça m’éblouit. Il est onze heures bien qu’en réalité je me lève une heure plus tôt que la veille. Un nouveau changement horaire a du se produire un peu avant Perm, dans la nuit. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle arrive aussi vite après la première. Nous sommes à quai – c’est l’immobilité qui me réveille une fois de plus, l’immobilité est l’inhabituel désormais. Je prends mon petit-déjeuner en regardant les passagers fumer, ils se dandinent en short d’un pied sur l’autre pour lutter contre le froid. Nous sommes à Ekaterinbourg. Près d’un million et demi d’âmes ici et certainement de belles choses à visiter. Sur le quai d’en face, des gens attendent un train pour Kazan. Je me suis endormi tard. Aujourd’hui, j’essaierais de dormir à la tombée de la nuit, pour ne rien perdre des paysages. Si monotone soit la vue, elle l’est toujours moins que la nuit où il n’y en a pas. Je me demande si le soleil, sur ce nouveau fuseau, se couchera toujours à dix-sept heures ou non.

 Les forêts, ce sont principalement du bouleau, du peuplier, des pins. Des jeunes pousses bien vertes émergent de la neige et leur vert paraît presque fluo. Il y a des forêts que je vois, au loin, comme des immenses bandes chapotant l’horizon. C’est là-bas la taïga, la vraie, la profonde. La plus grande recouvrant notre planète, plus grande encore que l’Amazonie. Mais là où nous traversons, ce ne sont que des petits bois bordant chaque côtés des rails, ils paraissent presque plantés là à dessein, peut-être pour contrer le vent.
 Je pense à l’enfer de la construction de ces rails. J’y pense parce que je suis incapable de vraiment l’imaginer. L’enfer blanc, sa morsure qui tue. Tous ces immigrés ukrainiens, coréens, chinois amenés là, sûrement parfois de force, des prisonniers, des citoyens envoyés là en l’échange d’une maison, de la promesse d’une exonération d’impôts ou d’une dispense de service militaire. L’empire donnait tout pour pouvoir construire ces rails, tout tenter de peupler, d’occuper ces contrées russes beaucoup trop immenses et vides. Depuis la fondation de Vladivostok en 1855, Alexandre III demandait deux ans plus tard l’établissement d’une route reliant Moscou à la ville nouvellement conquérante de l’extrême-orient. La construction du chemin de fer en tant que tel commencera en 1891 pour achever ce projet titanesque seulement vingt-cinq ans plus tard, en 1916.

 L’occupation principale que je me suis choisie à bord du train, en plus de ce carnet d’écriture, c’est évidemment la lecture. Un stock de livres. Je viens de terminer une anthologie des textes d’Ubu , d’Alfred Jarry. J’ai encore quelques milliers de pages en réserve. La Conjuration des imbéciles de K. Toole Kennedy, Les Méharées (livre qui se passe dans le désert, étrange de l’avoir ici) ainsi que deux autres trouvés dans une petite auberge à Kosice. Absalom, Absalom ! de Faulkner, en version anglaise, et une petite trouvaille qui m’a rendu heureux, une pièce de théâtre de De Vigny, Chatterton, en édition de 1937. Je compte toujours beaucoup en voyage sur les petites bibliothèques des auberges de jeunesse, internationale de livres abandonnés au bord de la route. On y trouve toujours quelque livre en français et cet aléatoire me plaît. Aujourd’hui je lirai la petite pièce de théâtre.

 Beaucoup de nouveaux arrivants, le train se remplit. Tant que nous sommes à l’arrêt, le jeune contrôleur me fait des traductions avec son portable. Je jubile de pouvoir comprendre ce qui se passe autour de moi, que quelqu’un prenne le temps de m’expliquer. C’est un arrêt d’une heure trente et beaucoup de gens montent ici pour aller jusqu’à Novossibirsk, autre très grande ville de la Russie lointaine, du sud de la Sibérie. Il me montre également un grand tableau, en face du samovar, avec tous les arrêts de la semaine et leurs durées ; le système horaire classique étant en faillite dans ce train, mon rythme sera celui des gares.

 Ici, je suis un étrange étranger – je le suis, en général, dans tous les trains que je prends en voyage, en allant toujours vers les moins chers. Sentiment commun à tous les voyageurs : parfois nous sommes les seuls à savoir que l’on vient d’ailleurs. Parfois notre sac en dit trop long. Parfois c’est juste flagrant dans notre regard, nos habits, nos gestes. Ici c’est flagrant, je n’ai pas l’air russe dans mes comportements, mais pour eux tout semble égal. Au premier regard ils paraissent froids et fermés, mais leurs expressions changent du tout au tout dès le premier contact engagé, la première conversation en tout cas. Ils deviennent presque instantanément familiers et souriants.

 Sur un train de fret dans une petite gare, je vois écrit dessus « Hobo ». Pas en graffiti, c’est un logo d’entreprise. Bien entendu ce n’est pas le même mot, puisque c’est l’alphabet cyrillique même si l’écriture à l’air d’être la même. Pas la même prononciation, donc, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de penser à ces clochards vagabonds des rails, dont la spécialité était de sauter dans les trains pour parcourir les USA. Curieuse ironie graphique ; ça me fait sourire d’en imaginer cacher dans le wagon. Je me rends compte que les hobos de notre siècle sont les backpackers. Bien sûr, nous ne sautons plus dans des trains en marche, ni ne dormons à la belle étoile en mendiant et en volant (encore que, certains le font et d’autres voyagent juste avec leur tente, ça m’arrive aussi). Mais comme eux, nous nous retrouvons tous ensemble pour manger et dormir dans des lieux à nous, les auberges peu chères avec leurs dortoirs et salles de bain communes. Nous venons du monde entier, tous allant et venant dans des directions différentes, à la recherche des moyens de transports les moins chers, tendant le pouce au bord des routes, nous mêlant parmi les locaux, les familles, les étudiants, les travailleurs, presque toujours seuls : étranges anomalies. Bien sûr, ce nouveau mode de voyage est moderne, connecté par Internet et les billets d’avions. Ces backpackers viennent de pays favorisés ou émergeants, car il faut de l’argent pour partir : beaucoup vivent de maigres économies accumulées, se logent souvent en faisant du volontariat dans des auberges et des fermes. J’avais déjà conscience de faire partie de cette communauté, mais voir ce simple petit mot, transformé d’une langue à une autre par une coquetterie d’alphabets, m’a donné à réfléchir à ce qu’elle représentait, cette communauté, dans notre époque. Les backpackers sont les témoins de cette époque, plus vraiment explorateurs, pas vraiment touristes non plus et pourtant, tout de même un peu des deux. Une sortie du système classique auquel chacun est appelé, une fuite, un désœuvrement, une réalisation de soi, la liberté et la découverte. Ils sont les héritiers des hobos dans notre XXIème siècle mondialisé.

 La nuit tombe à 18h30. Les fuseaux horaires éloignent l’hiver. Peu avant à un arrêt court, un nouvel arrivant a rejoint notre carré de lits. Il a la trentaine. Il n’installe même pas ses draps ni ses affaires et part directement chercher deux amis à lui qui se trouvent dans d’autres rames. Les bouteilles sortent, mélange de plusieurs vodkas et de bières. Ils surveillent, mais pas assez : la provodnitsa les prend sur le fait. Trois culs-secs pour effacer les preuves, insuffisants. Comme des enfants que l’on vient de disputer, les deux autres repartent vers leurs lits, sagement, pendant que le trentenaire est escorté jusqu’aux toilettes pour y vider toutes ses bouteilles dans la cuvette. Fête avortée. Mon camarade de Moscou ne s’est pas joint à eux, jugeant du coin de l’œil leur insouciance. Sans doute avait-il senti le coup venir.

 Sous les ponts, les rivières sont gelées et couvertes de neige, on y voit les traces de passages de voitures.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s