Jour 5 – Carnet du Transsibérien

Où la fatigue se fait sentir. Le train amorce son virage vers le sud, la neige fond dans les steppes au-dessus de la Mongolie.

(Paris UTC +9H)

Jour 5 :

J’ai encore moins dormi cette nuit. (En relisant mon carnet, je trouve amusant que ma première préoccupation soit à propos de mon sommeil. Comme pour briser la glace au petit matin dans mes conversations avec mon carnet.) Je suis en décalage, c’est certain. Mais je n’arrive pas à savoir avec quel fuseau horaire ni avec quel besoin de mon corps. Il y a quelques jours (ça me paraît être il y a quelques jours, c’était peut-être seulement avant-hier, je ne sais plus) lorsque la femme qui se trouve en face de mon lit est arrivée, elle s’est beaucoup agitée. Elle sortait ses affaires, mangeait, proposait de la nourriture à tout va, essayait sans arrêt de se connecter à internet. Ça m’avait un peu agacé et fait sourire à la fois. Elle me posait des questions sur les heures, aussi, à quelle heure manger, à quelle heure s’arrêtait le train, à quelle heure les gens se couchaient. Il n’y a plus vraiment d’heures attitrées, c’est comme tu veux. J’ai dû beaucoup hausser les épaules dans mes réponses, avec flegme. J’avais l’impression d’agir de manière lézardesque à côté d’elle qui paraissait si vive. Elle a fini par prendre le pli. Laisser passer les choses, beaucoup plus calmement, avec une patience de pêcheur. Elle s’est obstinée longtemps pour Internet, pour envoyer des messages à des hommes ayant la cinquantaine comme elle, habitants à l’autre bout du monde, en France et au Canada, avec qui elle avait des relations connectées. Internet occupe donc une place importante dans sa vie, elle ne parle avec eux que grâce aux traducteurs. Je la vois, sur les photos qu’elle me montre, avec ses cheveux courts teints auburn, dans des montages photos de « ses hommes », où elle colle côte à côte des photos d’elle et d’eux. Je la vois passer des longues minutes à les contempler, à choisir les meilleurs montages, pour pallier le temps qu’elle ne passe plus à leur envoyer des messages. J’ai devant moi une part réelle de la vie sur Internet, des recoins des réseaux sociaux. Elle espère pouvoir aller les voir un jour. Pour le moment, elle part travailler six mois dans une administration reculée dans la Russie d’Extrême-Orient.

 Comme pour confirmer le fait que nous avons dépassé la moitié, j’ai aperçu tout à l’heure une borne indiquant cinq mille sept-cent kilomètres. À six heures du matin, nous nous sommes arrêtés à Oulan-Oude, que je prends volontiers, sans rien en voir, pour la sœur russe de Oulan-Bator, uniquement à cause de leurs noms. Nous descendons peu à peu vers le sud, quittant la Sibérie. Ça se voit dans le paysage : ici et là la neige fond, des trous d’herbe abondante et déjà jaunie. Sentiment étrange, comme si la plaine herbeuse m’était déjà devenue si inhabituelle après ces dizaines d’heures à contempler la neige.

 Le fait de ne pouvoir avoir de conversation renforce un sentiment de solitude. C’est parfois le lot du voyageur. Toujours ironique de se sentir seul lorsque l’on ne peut être se tenir à moins d’un mètre cinquante d’un autre humain. Je me sens singe savant dans mes intéractions, ne pouvant dire que des « Da, niet » et tape m’en cinq. Les nuits me paraissent longues, parce qu’il n’y a rien à voir et que depuis Krasnoïarsk, la nouvelle population du train à vouloir dormir la nuit pour garder un semblant de rythme normal. Ils y arrivent évidemment peu et font alors des siestes dans la journée, mais ils essayent tout de même, se mêlant peu aux autres dans la journée. Rien de plus ennuyeux que ce silence de dortoir obscur permettant pas l’isolement propre que la nuit offre. Alors ce matin j’ai voulu attraper le lever du soleil –  je n’en ai vu que les reflets sur la neige. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi heureux de voir un matin naître. J’ai relevé le rideau même si le mari ne voulait pas. Les montagnes sont de retour. Sous la lumière du matin, on dirait que la neige brille de paillettes, comme autant de petites étoiles d’eau.

 Dehors les habitats sont différents également. De plus en plus de villages apparaissent, tous en maisons en bois, des chalets, plantés en rues quadrillées, parfaitement symétriques. Des villes moyennes aussi, plus souvent qu’auparavant, avec des hauts fourneaux qui fument. On approche de la frontière avec la Chine. Il y a là plus de raisons de prospérer ici qu’en Sibérie.
 Ce matin me plaît. Il n’y a plus que trois hommes de Moscou. Un des deux jeunes est parti, comme ça, en coup de vent – il m’a serré la main en disant « davaï ». Il n’avait même pas de sac. Quand j’ai demandé à l’autre où il allait, il m’a simplement répondu « libre », je ne sais plus en quelle langue. Il était simplement libre alors il est parti. L’autre me sous-entend qu’une histoire de fille serait derrière ce départ précipité. Ce matin me plaît.

 La nuit et le matin, ce sont les heures d’offices de la provodnitsa. Elle me sourit toujours avec gentillesse, avec une pointe de familiarité sans doute parce que je suis dans le train depuis longtemps. Que je découvre la Russie par le train, aussi et donc, un peu grâce à elle. L’autre, le jeune, avec ses boutons d’acné encore sur le visage, se prend beaucoup au sérieux. Il essaye sans doute de faire figure d’autorité, pour être pris au sérieux par les autres hommes. Peut-être aussi parce que son métier est essentiellement occupé par des femmes ou à cause de son jeune âge. J’avais été étonné, au troisième jour, lorsque je me suis rendu compte qu’ils avaient leurs lits dans le même wagon que nous. Près du samovar, juste à l’entrée, cachés par des draps qu’ils disposent pour faire une cloison avec le reste du dortoir.

 Si je parle d’elle, c’est pour plusieurs scènes qui méritent d’être racontées, pour rendre compte de leur travail. À Oulan-Oude, après avoir contrôlé les lits pour voir si tous ceux qui devaient partir étaient bien descendus, elle s’est montrée à la porte pour contrôler les passeports des nouveaux arrivants. Puis, sur le quai, munie d’un balai – le genre de vieux balai en bois et en fagots de brindilles – elle a épousseté sous le train pour retirer la neige accumulée, sous toute sa rame, frappant dessus pour que ça tombe. Il neigeait, elle était complètement emmitouflée dans une grosse parka à capuche rabattue. Un chien se baladait sur les rails, montant et descendant les quais, venant slalomer dans les jambes des fumeurs plein de cernes, dans l’espoir d’un quelque chose mais rapidement fuyant, par peur de prendre un coup. En le voyant, la provodnitsa est alors rentrée, pour revenir avec un petit sac plastique rempli de restes de poulet, juste pour le chien. Quelques jours plus tard, j’ai vu plusieurs contrôleuses faire de même, descendre  pour donner des os et restes aux chiens faméliques des quais du transsibérien.

 J’aurais aimé pouvoir parler avec cette femme qui respirait la gentillesse. Une fois que le train est reparti, elle a changé d’uniforme pour passer sa blouse bleue d’agent de ménage. À voir l’état de la serpillère qu’elle utilise – je lève les jambes – je dirai que c’est la même depuis le départ de Moscou. La crasse au sol est plus étalée qu’enlevée. Ensuite elle s’occupe des toilettes, des poubelles, des demandes éventuelles (on peut lui acheter à manger, des barres chocolatées ou réserver pour la cantine). Deux fois par jour, il y a également une femme de la compagnie qui passe dans tous les wagons avec un petit panier, pour vendre des repas instantanés et des snacks. C’est toujours la même qui passe, midis et soirs. Aujourd’hui elle semble fatiguée. Là où sa voix portait clairement dans tout le wagon pour s’annoncer, aujourd’hui elle ahane les mêmes mots en boucle qui ne portent plus du tout. Les gens préfèrent acheter aux petites guérites de gare. La fatigue de fin de voyage se fait sentir chez ceux qui vivent dans le train.

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