Jour 6 – Carnet du Transsibérien

(UTC +9H)

Jour 6 :

Le train a pris des airs de vacances. Après deux jours plein, il s’est complètement vidé dans la nuit. Il y a même des carrés de lits vides. Mais peut-être est-ce le grand soleil par-delà les vitres qui donne cet effet de vacances, en contraste avec le ciel gris de Sibérie que nous quittons. Du soleil certes, bien que la température dehors reste sensiblement la même. Nous avons quitté les steppes Mongoles pour longer la frontière chinoise et, demain, nous ferons un virage pour descendre droit vers le sud. Adieu la fuite vers l’est, premier et final changement de cap pour Vladivostok, la mer du Japon et les deux Corées.

 Je me suis rendu compte dans la nuit que je ne réalisais pas vraiment où j’étais, ce trajet, ce voyage. Comme une impression, une angoisse, celle de ne pas en profiter assez, de ne pas assez m’imprégner de son ambiance ou de manquer quelque chose – alors que je peux littéralement passer deux heures à simplement contempler le paysage, bercé par les roulis, quelle scène pourrais-je vivre de plus typique ? C’est toujours comme ça que frappe la brusquerie de la réalité. En se rendant inatteignable et laissant sur son sillon de factices goûts de remords, jouant à chat avec les attentes et les espoirs. La réalité est toujours plus banale à vivre qu’on le voudrait.

 J’avais plutôt bien jaugé mes réserves de nourriture pour la semaine, je n’ai rien eu à acheter sur le chemin. Certes, j’ai fini par expérimenter des sandwichs étranges tels que fromage-olives ou maïs-pesto, mais dans l’ensemble ça tombait bien en comptant un peu. Parce que c’est ça la vérité de la réalité, on se préoccupe surtout de son sommeil, de ce qu’on a mangé, avant tout. À partir du moment où je me suis rendu compte que je ne réalisais pas vraiment, je me suis plongé dans une nouvelle langueur, différente encore de la précédente. Une variation. J’ai arrêté de m’inquiéter de l’obscurité des nuits, trop peuplées pour être vraiment silencieuses et pourtant bien trop vides. J’ai profité à nouveau de la nuit, aimé le soleil levant. Les ciels du soir et du matin étaient tous roses. C’est sans doute grâce au soleil, tout ça, lui qui est réapparu enfin nous délivrer des couches de blizzards stagnantes. Ou peut-être est-ce seulement l’aura de tout ce qui se touche à sa fin qui secoue toujours les ordres établis de l’habitude.

 J’ai vu un panneau indiquant « 6999 km », dans la matinée. Encore deux mille : « seulement » deux fois la France. Il n’y a plus qu’une heure de décalage à prendre jusqu’à Vladivostok. Elle sera pour demain, aujourd’hui est le seul jour sans changement. Même les journées de vingt-trois heures sont à la relâche, décidément. On a droit à trois arrêts de suite de plus de quinze minutes. Beaucoup de ceux qui restent descendront dans la nuit ou dans la journée – je me demande s’il va y avoir du monde embarquant pour le terminus. Sur les quais, des petites mamies ont fait leur apparition avec leurs chariots. Il y en avait avant, de temps en temps, mais désormais elles sont à chaque gare, se faisant concurrence. Les chiens errants ont fait leur apparition depuis Oulan-Oude, de plus en plus nombreux. Ils ne perdent pas de temps à venir mendier aux pieds des voyageurs : ils se plantent directement devant les portes, attendant les provodnitsas et leurs sacs plastiques, habitués au manège.

 J’écris de nuit cette fois. Comme j’ai allumé la petite lumière de plafond sur la place assise, j’ai dressé ma serviette en tenture pour éviter qu’elle n’éblouisse le couple qui dort en face. C’est la pleine lune. Elle l’était aussi hier dans un ciel dégagé, j’y voyais clair, mais ça paraît encore plus éblouissant cette nuit. Il y a encore des éclats de neige qui parsèment l’obscurité ; au loin les ombres fantomatiques des arbres qui s’assemblent en forêts forment d’immenses bandes noires. Depuis ma place contre la fenêtre, je vois au-devant la tête du train – nous virons vers le sud, vers le sud – et tous les autres wagons qui tournent à l’unisson. Le bruit du roulis du métal. C’est le moment que je préfère, quand l’avant se pointe à ma fenêtre ; il soulève toujours quelques nuées de poudreuse sur les rails. Les lumières sont éteintes, le train file anonyme, bien qu’ici et là, d’autres petites loupiotes veillent encore, comme moi, elles se reflètent sur le bas-côté. De jour aussi, il y a ces petits reflets. Grâce au soleil qui, tapant sur les fenêtres, les projette au bord des rails. Des petits feux follets qui avancent en parallèle, progressant parfois difficilement dans la neige, au rythme des bosses et des petites montagnes, balancés, se suivant tous en wagons d’étincelles. Ils sont étranges, ces reflets, bleutés ou verts. Parfois, ils suivent même exactement de petits sentiers, de ceux qui tramés par des pas humains sortent de bois pour se rendre à des petites cabanes. Admirer les mouvements des reflets, ça me rappelle les parties de pêches avec mon grand-père, les rayons du soleil dansants sur les vaguelettes. L’attente en commun.

 Ce que je fais, c’est être dans un qui train roule depuis une semaine, traversant nuit et neige. Même quand je dors, je continue d’avaler les kilomètres. C’est à la fois irréel et fragile, ce train dans la nuit. Courageux et stupide de petitesse. Cette petite armature de métal, ces petits bouts de chairs dedans qui bavassent et qui dorment, perdus au milieu de rien. Une machine qui fait des pauses mais qui ne s’arrête pas, jamais, il y a toujours un train qui parcourt les neuf mille kilomètres de vide. D’immensité : c’est comme si je traversais tout le continent africain, du nord au sud. C’est même plus en réalité, puisque celui-ci fait huit mille kilomètres de long – et j’ai dû attendre trente minutes et la traversée d’un petit village pour vérifier cette information. Demain est la dernière journée à bord, puis il y aura une dernière nuit. Mon arrivée le dix mars est uniquement le fruit du décalage horaire.

 Les fleuves et rivières sont gelés. Certains sont traversés de zébrures de pas car, souvent, il n’y a même pas de pont à proximité. Des voitures, des 4×4, traversent directement sur la glace. Sur chaque fleuve, des traces de pas mènent à un moment ou un autre à trou dans la glace. Des lignes de pêcheurs y sont parfois tendues. Je les ai vus faire, une fois, avec leur voiture et un grand feu sur la berge, attendant le poisson. Ces fleuves sont les derniers points blancs dans un paysage fondu.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s