Jour 7 – Carnet du Transsibérien

Avant dernier article et dernier jour à bord du train…

(Paris UTC +10H)

Jour 7 :

À mon réveil, je suis le dernier de ma rame à être là depuis Moscou. Sur un énième petit quai de gare de campagne, je suis le seul à sortir me dégourdir les jambes. Je savais qu’ils partaient dans la nuit mais je n’ai pas pu leur dire au-revoir. Je me suis étonnement endormi très tôt, ma première vraie nuit passée d’une traite. Il fait grand ciel bleu. Les petites grands-mères des quais ont posé une cagette de gros poissons séchés, entiers, juste devant notre porte. Il fait toujours froid, mais un peu moins – les russes doivent se dire qu’il fait bon, que le printemps arrive. J’ai passé une semaine en chaussettes-claquettes finalement, dans un wagon surchauffé et à marcher dans la neige. J’ai pris soin, à chaque fois que je marchais dedans, de profiter du crissement de mes pas. C’est sans aucun doute ce son, cette sensation, qui me manque le plus en France maintenant que la neige a quasiment déserté les hivers.

 Il y a ce bruit du train, aussi. J’ai dû en parler le premier jour et puis je l’ai vite oublié, pas simplement à l’écriture mais au quotidien. C’est marrant car il n’y a rien de plus caractéristique du voyage en transsibérien que ce bruit de fond. Une personne dans le train m’avait dit avoir mal à la tête à cause de ça. Je ne le remarque même plus. Ce « tchouc-tchouc » des wagons se dandinant sur les rails, vrombissant nuit et jour. Je l’ai trop vite oublié alors aujourd’hui j’ai essayé d’en profiter le plus possible. Toute la journée, j’ai voulu écrire – le cahier sous la main – et je ne l’ai finalement fait que dans la nuit. J’ai trop pris l’habitude des heures qui coulent – ou de les laisser couler – d’autant plus pour ce dernier jour. Devant tableau des arrêts, voir que le prochain était dans une heure me paraissait si proche. Ici, une heure c’est dix minutes. La seule différence c’est qu’ici il n’y aucune raison de culpabiliser de ne rien faire, parce qu’il n’y a rien d’autre que cette attente. L’arrêt est venu, l’heure est passée, c’est tout, partie dans quelques centaines de kilomètres de paysage.

 Vers quinze heures, le train fait une longue pause. Comme je le supposais, il se rempli à nouveau complètement en vue du terminus, et les petites tables se transforment une dernière fois en lits. Ce sont surtout des groupes qui montent. Aux alentours de mon carré et dedans, tout un groupe d’une dizaine d’hommes. C’est une invasion de gros sacs de randonnée, de cordes et de piolets. De ce que je comprends, ils partent faire plusieurs jours d’escalade dans les montagnes environnants Vladivostok. Je pousse mes affaires au-dessus de mon lit, copieusement étalée durant toute la semaine, afin de faire tenir plusieurs sacs – quatre avec le mien. Il y a des sangles qui pendouillent au-dessus de ma tête. Le couple leur explique à leur tour que je suis français, que je ne parle pas russe, que j’écris et même prend quelques photos ; je n’aime pas l’air amusé que prend le mari. Quelques jours plus tôt j’avais « discuté » un peu plus avec lui. Il m’avait alors parlé de sa fille qui est partie en Inde, pour y être professeure de yoga. Elle doit être comme moi, une voyageuse. J’ai une seconde voulu reconsidéré la façon dont il me jugeait, me disant qu’il faisait peut-être un parallèle avec sa propre fille mais, à son expression, je me doute qu’il ne comprend simplement pas et ne cherche pas à le faire. Ni pour sa fille ni pour moi. Je ne suis qu’une pointe de curiosité ; sans doute si nous avions pu réellement communiquer cela aurait pu être différent, enrichissant. Dommage.

 Oleg m’avait dit que les russes ne lisent pas – il faisait le parallèle avec sa propre bêtise autoproclamée. Et il est vrai que durant la semaine, avec étonnement, j’ai vu très peu de personnes lire. Le couple de quinquagénaire regarde surtout des films – une fois ils ont tourné l’écran vers moi, en souriant, pour me montrer qu’ils visionnaient un film sur Napoléon. Dans le groupe qui vient de s’installer, j’en vois plusieurs sortir des livres. Ils essayent de communiquer avec moi mais abandonnent bien vite pour retourner à leurs siestes. La barrière de la langue et l’effet de groupe font un bloc plus difficile à briser. Mes tentatives pour expliquer avec les mains font rigoler bêtement ceux à qui je ne m’adresse pas. C’est ce que je n’aime pas dans la communication avec un groupe, lorsqu’on est seul. Même s’ils ne cherchent pas spécialement à discuter avec moi, certains m’invitent à me joindre avec eux, pour naturellement partager de la nourriture. Des blinis maisons, des œufs durs et des piroshkis. Je n’insiste pas plus que ça pour la conversation, bien que l’on aurait matière à échanger, à propos de la randonnée par exemple, mais je sens qu’il n’y a pas cette envie de parler de leur côté, de tuer le temps de trajet. Nous ne sommes ensemble que pour une nuit, après tout.

 J’arrive à six heures du matin à Vladivostok. J’ai peu dormi mais la nuit est passée en un clin d’œil. Neuf heures d’écart avec la France, désormais et au final. Il fait encore nuit mais l’horizon s’adoucit déjà, le soleil se pointera d’ici une demi-heure. Un dernier sourire pour la provodnitsa que je remercie chaleureusement. La gare de Vladivostok. La dernière borne du transsibérien est marquée en monument, elle fait face à une vieille locomotive de 1917, noire rutilante avec l’étoile communiste. Un père pointe la machine du doigt pour montrer à sa fille, ils posent devant la mère qui les prend en photo, poussette calée contre ses hanches. Je retrouve le poids de mon bon vieux sac à dos sur les épaules. Il fait froid. Je suis arrivé.

NB : Ne ratez pas le dernier article de conclusion et mes impressions à l’arrivée, la semaine prochaine !

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