Conclusion – Carnet du transsibérien

Septembre 2020

Conclusion :

J’écris cette conclusion six mois plus tard. Le jour même de mon arrivée, j’ai voulu l’écrire, mais je me suis écroulé de fatigue dans l’après-midi arrivé à l’auberge. J’ai gardé ma conclusion en tête, longtemps, beaucoup d’éléments y étant déjà écrits. J’ai passé une semaine à Vladivostok puis, les questions, les envies, les changements, les bouleversements. Y a-t-il vraiment besoin d’une conclusion ? De raconter un après ? J’ai gardé quelques éléments en tête, c’est tout. J’ai redécouvert certaines choses en relisant ce carnet. Remettre à jour ce petit décalage qu’on se fait entre mémoire et vécu de l’instant présent. Décalage pas si grand, finalement, car le sentiment qui me reste de cette expérience, rétinien, il est le même que celui qui ressort de ce carnet. Un sentiment composite, pas de ceux sur lesquels on peut mettre un seul mot, et je dirais même qu’il ne faudrait pas chercher à le résumer de cette façon. Un carnet de voyage est déjà bien suffisant pour le décrire, bien qu’il ne peut qu’être lacunaire pour faire revivre la réalité.

 Quand je suis sorti du train, je suis allé m’asseoir pendant une heure dans la gare. D’abord parce qu’il faisait encore trop froid – j’attendais le soleil – et que mon auberge de jeunesse n’était pas encore ouverte. Mais surtout car j’avais le « mal de terre ». Durant cette semaine, je m’étais tellement habitué au tangage du train, à son bruit, que me retrouver subitement sur une terre plate et stable m’a causé quelques minutes de tournis et un léger mal de crâne, les jambes un peu en coton. Dans ma vie de tous les jours, depuis ce voyage, une des conséquences secondaires qui me reste c’est lorsque je dois aller aux toilettes dans un train. Pour tout le monde c’est toujours une épreuve d’équilibriste ; je ne peux pas m’empêcher désormais de repenser au transsibérien, comme si j’étais devenu un spécialiste de la discipline. C’est tout le quotidien du train me revient ironiquement dans ces moments-là.

 Mais je reviens vers Vladivostok, je veux raconter cet après-ci. Je l’évoquais dans l’introduction de ce récit : on m’avait alléché avec les images d’une ville de palmiers, de plages et de langoustes à prix cassés. J’ai forcément été un peu déçu. Quelle idée aussi de venir en hiver ? Je pense que c’est dans cette ville que j’ai eu le plus froid en Russie, allant jusqu’à moins huit degrés, un jour de tempête de neige où l’on ne voyait pas à plus de trois mètres – on m’a ris au nez en russe quand j’ai appelé ça une tempête. À part ce jour et la température, j’ai surtout eu des beaux jours. Si la ville peut prendre des atours forcément très industrieux, puisqu’elle possède un port de grande importance pour les échanges internationaux, étant donné sa place stratégique, la ville possède également un côté plus sauvage. Il faut s’éloigner un peu pour ça, partir en expédition sur l’île Rousski, là où se trouvent les plages, les montagnes et les paysages magnifiques. C’est sans aucun doute dans cette ville que j’ai vu parmi les plus beaux couchers de soleil de ma vie. Tous les soirs, pendant une semaine, je me rendais sur la petite plage de la promenade de Vladivostok, recouverte de neige. Une promenade de bord de mer ponctuée de restaurant et d’une fête foraine fermée. Je m’y rendais tous les soirs. Et tous les soirs, le soleil virait aux couleurs orange et roses. Tous les soirs il se couchait sur une mer complètement gelée – les gens allaient marcher dessus, s’éloignant d’une cinquantaine de mètres, on aurait eu l’impression qu’il était possible de rejoindre la côte, en face, rien qu’en marchant. Je marchais donc sur la mer gelée, avec le crissement de la neige, les coups de vents faisant tourbillonner la poudreuse légère au ras du sol comme du sable et, au loin, la boule rose du soleil allait se fendre sur des montagnes. Et tous les soirs j’y retournais, n’y croyant pas mes yeux que tous ces éléments puissent se composer ensemble en un seul tableau. La mer, la glace, la neige, les montagnes et un coucher de soleil. Et tous les soirs ça se reproduisait. C’était la première fois de ma vie que je voyais des plaques de glace dériver comme des icebergs.

 J’ai parlé de l’importance stratégique de Vladivostok pour la Russie, c’est évidemment grâce à sa position géographique dans le monde asiatique. C’est ce petit renfoncement russe que j’ai descendu sur la fin du transsibérien, en allant vers le sud, qui lui permet d’être au contact direct de la Chine et du Japon. De la Corée du Nord, aussi, frontière la plus proche, et donc de la Corée du Sud. Cette influence asiatique se ressent, d’ailleurs. Légèrement, d’abord, au sein même de la ville bien que visible sans doute pour les plus connaisseurs. Mais c’est surtout dans la vie de tous les jours que cela se voit. Les nombreux restaurants asiatiques, bien sûr, mais surtout dans les supermarchés où les onigiris japonais se trouvent mis en avant au même titre que les sandwichs. Les supermarchés sont toujours les lieux qui reflètent le mieux les habitudes des habitants d’un pays. Ici, le rayon des plats déshydratés instantanés égale en taille ceux que l’on peut trouver au Japon, avec une diversité que l’on ne connaîtra jamais en Europe – ni même à Moscou. Autre exemple, bien que conduisant à droite comme en France, le tiers des voitures dans la ville possèdent un volant à droite, sans doute importées du Japon où l’on roule à gauche. Dans l’auberge de jeunesse, les traductions chinoises et coréennes étaient données au même titre que l’anglais – l’anglais était même moins courant que les kanjis… Au moment où j’y étais, pandémie oblige, la clientèle de l’auberge était essentiellement russe. Évidemment puisqu’une quinzaine obligatoire à tout nouvel entrant sur le territoire avait été imposée, peu après mon arrivée en Russie. Les réceptionnistes me relatent les difficultés que subit l’auberge suite à la disparition soudaine de leurs clients privilégiés, les chinois. L’auberge, tout en intérieur bois, était effectivement quasiment déserte – ambiance que je connaitrai beaucoup par la suite. J’abandonne dans la petite bibliothèque les livres que j’ai lus pendant mon voyage, pour alléger mon sac. Quelques habits également que j’abandonne, toujours dans un souci d’alléger le poids sur mes épaules et car je n’aurai plus besoin de vêtements aussi chauds. Étrange période pour voyager ; j’y viens et je n’y étendrai pas trop.

 Mon voyage écologique sans prendre l’avion, vous vous douterez bien, vu la date, qu’il est tombé à l’eau. Alors que j’étais encore dans le train, entendant de plus en plus parler des conséquences grandissantes de ce qui n’était pas encore qualifié de pandémie mondiale, je faisais tous les jours quelques vérifications à propos de mon trajet futur – toujours avec l’Internet fluctuant du transsibérien. C’est à ce moment que j’ai appris pour la nouvelle politique russe de confinement à l’arrivée. J’ai appris de la même façon que la ligne de ferry reliant Vladivostok à la Corée du Sud fermait également, ce dernier étant alors un des plus touchés. J’avais d’ailleurs désespérément essayé de contacter la compagnie de ferry sans n’avoir jamais aucune réponse. Mon plan tombait donc complètement à l’eau. Au point où, à mon arrivée à Vladivostok, mon visa n’était de toute façon plus assez long pour reprendre le train dans l’autre sens. Je n’avais donc plus le choix de prendre l’avion – je n’irai pas jusqu’à dire bloqué. J’ai opté pour le Japon, gagné une dizaine de degrés et je me suis rapproché d’une heure de la France. Cinq jours après mon arrivée au Japon, le pays fermait complètement ses frontières. Mon voyage a finalement été une course poursuite avec une pandémie mondiale à mes trousses et j’en réchappais toujours de justesse. Et j’arrêterai ici les nombreuses réflexions autour de ce sujet.
 Pour l’avion, je peux à la rigueur me rassurer en me disant que je l’ai pris à une période où les avions ne volaient plus, bien que je ne peux empêcher un léger sentiment d’échec, vis-à-vis du projet initial, et pourtant totalement indépendant de mon pouvoir. Aujourd’hui, j’aimerais refaire ce même voyage un jour. Cette fois en m’arrêtant dans les grandes villes traversées par le transsibérien et surtout, voir enfin le lac Baïkal. Se repencher à nouveau sur les cartes, les visas, envisager les différents trajets. Un jour, sans doute.

 Ça me fait du bien d’avoir écrit cette conclusion, d’enfin sortir ces dernières considérations russes qui étaient restées accrochées durant des mois. Quant à donner une réelle conclusion à ce périple, elle me semble avoir été brassée, surtout je pense avoir déjà tout dit dans le premier paragraphe de ce dernier billet. Un mot ne suffit pas mais vous, vous avez lu ce carnet en entier et peut-être qu’à ce titre, vous en tirez une conclusion bien à vous. En refermant ce récit, qu’allez-vous faire ?

Bibliographie de deux livres qui m’ont marqué plus que d’autres en m’intéressant au transsibérien et dont je vous conseille d’aller jeter un oeil :

Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal, éditions Verticales, roman.

L’hiver aux trousses, Cédric gras, éditions Stock, essai/récit de voyage.

Merci beaucoup à tous ceux qui ont suivi et lu ce carnet jusqu’au bout !