Jour 7 – Carnet du Transsibérien

Avant dernier article et dernier jour à bord du train…

(Paris UTC +10H)

Jour 7 :

À mon réveil, je suis le dernier de ma rame à être là depuis Moscou. Sur un énième petit quai de gare de campagne, je suis le seul à sortir me dégourdir les jambes. Je savais qu’ils partaient dans la nuit mais je n’ai pas pu leur dire au-revoir. Je me suis étonnement endormi très tôt, ma première vraie nuit passée d’une traite. Il fait grand ciel bleu. Les petites grands-mères des quais ont posé une cagette de gros poissons séchés, entiers, juste devant notre porte. Il fait toujours froid, mais un peu moins – les russes doivent se dire qu’il fait bon, que le printemps arrive. J’ai passé une semaine en chaussettes-claquettes finalement, dans un wagon surchauffé et à marcher dans la neige. J’ai pris soin, à chaque fois que je marchais dedans, de profiter du crissement de mes pas. C’est sans aucun doute ce son, cette sensation, qui me manque le plus en France maintenant que la neige a quasiment déserté les hivers.

 Il y a ce bruit du train, aussi. J’ai dû en parler le premier jour et puis je l’ai vite oublié, pas simplement à l’écriture mais au quotidien. C’est marrant car il n’y a rien de plus caractéristique du voyage en transsibérien que ce bruit de fond. Une personne dans le train m’avait dit avoir mal à la tête à cause de ça. Je ne le remarque même plus. Ce « tchouc-tchouc » des wagons se dandinant sur les rails, vrombissant nuit et jour. Je l’ai trop vite oublié alors aujourd’hui j’ai essayé d’en profiter le plus possible. Toute la journée, j’ai voulu écrire – le cahier sous la main – et je ne l’ai finalement fait que dans la nuit. J’ai trop pris l’habitude des heures qui coulent – ou de les laisser couler – d’autant plus pour ce dernier jour. Devant tableau des arrêts, voir que le prochain était dans une heure me paraissait si proche. Ici, une heure c’est dix minutes. La seule différence c’est qu’ici il n’y aucune raison de culpabiliser de ne rien faire, parce qu’il n’y a rien d’autre que cette attente. L’arrêt est venu, l’heure est passée, c’est tout, partie dans quelques centaines de kilomètres de paysage.

 Vers quinze heures, le train fait une longue pause. Comme je le supposais, il se rempli à nouveau complètement en vue du terminus, et les petites tables se transforment une dernière fois en lits. Ce sont surtout des groupes qui montent. Aux alentours de mon carré et dedans, tout un groupe d’une dizaine d’hommes. C’est une invasion de gros sacs de randonnée, de cordes et de piolets. De ce que je comprends, ils partent faire plusieurs jours d’escalade dans les montagnes environnants Vladivostok. Je pousse mes affaires au-dessus de mon lit, copieusement étalée durant toute la semaine, afin de faire tenir plusieurs sacs – quatre avec le mien. Il y a des sangles qui pendouillent au-dessus de ma tête. Le couple leur explique à leur tour que je suis français, que je ne parle pas russe, que j’écris et même prend quelques photos ; je n’aime pas l’air amusé que prend le mari. Quelques jours plus tôt j’avais « discuté » un peu plus avec lui. Il m’avait alors parlé de sa fille qui est partie en Inde, pour y être professeure de yoga. Elle doit être comme moi, une voyageuse. J’ai une seconde voulu reconsidéré la façon dont il me jugeait, me disant qu’il faisait peut-être un parallèle avec sa propre fille mais, à son expression, je me doute qu’il ne comprend simplement pas et ne cherche pas à le faire. Ni pour sa fille ni pour moi. Je ne suis qu’une pointe de curiosité ; sans doute si nous avions pu réellement communiquer cela aurait pu être différent, enrichissant. Dommage.

 Oleg m’avait dit que les russes ne lisent pas – il faisait le parallèle avec sa propre bêtise autoproclamée. Et il est vrai que durant la semaine, avec étonnement, j’ai vu très peu de personnes lire. Le couple de quinquagénaire regarde surtout des films – une fois ils ont tourné l’écran vers moi, en souriant, pour me montrer qu’ils visionnaient un film sur Napoléon. Dans le groupe qui vient de s’installer, j’en vois plusieurs sortir des livres. Ils essayent de communiquer avec moi mais abandonnent bien vite pour retourner à leurs siestes. La barrière de la langue et l’effet de groupe font un bloc plus difficile à briser. Mes tentatives pour expliquer avec les mains font rigoler bêtement ceux à qui je ne m’adresse pas. C’est ce que je n’aime pas dans la communication avec un groupe, lorsqu’on est seul. Même s’ils ne cherchent pas spécialement à discuter avec moi, certains m’invitent à me joindre avec eux, pour naturellement partager de la nourriture. Des blinis maisons, des œufs durs et des piroshkis. Je n’insiste pas plus que ça pour la conversation, bien que l’on aurait matière à échanger, à propos de la randonnée par exemple, mais je sens qu’il n’y a pas cette envie de parler de leur côté, de tuer le temps de trajet. Nous ne sommes ensemble que pour une nuit, après tout.

 J’arrive à six heures du matin à Vladivostok. J’ai peu dormi mais la nuit est passée en un clin d’œil. Neuf heures d’écart avec la France, désormais et au final. Il fait encore nuit mais l’horizon s’adoucit déjà, le soleil se pointera d’ici une demi-heure. Un dernier sourire pour la provodnitsa que je remercie chaleureusement. La gare de Vladivostok. La dernière borne du transsibérien est marquée en monument, elle fait face à une vieille locomotive de 1917, noire rutilante avec l’étoile communiste. Un père pointe la machine du doigt pour montrer à sa fille, ils posent devant la mère qui les prend en photo, poussette calée contre ses hanches. Je retrouve le poids de mon bon vieux sac à dos sur les épaules. Il fait froid. Je suis arrivé.

NB : Ne ratez pas le dernier article de conclusion et mes impressions à l’arrivée, la semaine prochaine !

Jour 6 – Carnet du Transsibérien

(UTC +9H)

Jour 6 :

Le train a pris des airs de vacances. Après deux jours plein, il s’est complètement vidé dans la nuit. Il y a même des carrés de lits vides. Mais peut-être est-ce le grand soleil par-delà les vitres qui donne cet effet de vacances, en contraste avec le ciel gris de Sibérie que nous quittons. Du soleil certes, bien que la température dehors reste sensiblement la même. Nous avons quitté les steppes Mongoles pour longer la frontière chinoise et, demain, nous ferons un virage pour descendre droit vers le sud. Adieu la fuite vers l’est, premier et final changement de cap pour Vladivostok, la mer du Japon et les deux Corées.

 Je me suis rendu compte dans la nuit que je ne réalisais pas vraiment où j’étais, ce trajet, ce voyage. Comme une impression, une angoisse, celle de ne pas en profiter assez, de ne pas assez m’imprégner de son ambiance ou de manquer quelque chose – alors que je peux littéralement passer deux heures à simplement contempler le paysage, bercé par les roulis, quelle scène pourrais-je vivre de plus typique ? C’est toujours comme ça que frappe la brusquerie de la réalité. En se rendant inatteignable et laissant sur son sillon de factices goûts de remords, jouant à chat avec les attentes et les espoirs. La réalité est toujours plus banale à vivre qu’on le voudrait.

 J’avais plutôt bien jaugé mes réserves de nourriture pour la semaine, je n’ai rien eu à acheter sur le chemin. Certes, j’ai fini par expérimenter des sandwichs étranges tels que fromage-olives ou maïs-pesto, mais dans l’ensemble ça tombait bien en comptant un peu. Parce que c’est ça la vérité de la réalité, on se préoccupe surtout de son sommeil, de ce qu’on a mangé, avant tout. À partir du moment où je me suis rendu compte que je ne réalisais pas vraiment, je me suis plongé dans une nouvelle langueur, différente encore de la précédente. Une variation. J’ai arrêté de m’inquiéter de l’obscurité des nuits, trop peuplées pour être vraiment silencieuses et pourtant bien trop vides. J’ai profité à nouveau de la nuit, aimé le soleil levant. Les ciels du soir et du matin étaient tous roses. C’est sans doute grâce au soleil, tout ça, lui qui est réapparu enfin nous délivrer des couches de blizzards stagnantes. Ou peut-être est-ce seulement l’aura de tout ce qui se touche à sa fin qui secoue toujours les ordres établis de l’habitude.

 J’ai vu un panneau indiquant « 6999 km », dans la matinée. Encore deux mille : « seulement » deux fois la France. Il n’y a plus qu’une heure de décalage à prendre jusqu’à Vladivostok. Elle sera pour demain, aujourd’hui est le seul jour sans changement. Même les journées de vingt-trois heures sont à la relâche, décidément. On a droit à trois arrêts de suite de plus de quinze minutes. Beaucoup de ceux qui restent descendront dans la nuit ou dans la journée – je me demande s’il va y avoir du monde embarquant pour le terminus. Sur les quais, des petites mamies ont fait leur apparition avec leurs chariots. Il y en avait avant, de temps en temps, mais désormais elles sont à chaque gare, se faisant concurrence. Les chiens errants ont fait leur apparition depuis Oulan-Oude, de plus en plus nombreux. Ils ne perdent pas de temps à venir mendier aux pieds des voyageurs : ils se plantent directement devant les portes, attendant les provodnitsas et leurs sacs plastiques, habitués au manège.

 J’écris de nuit cette fois. Comme j’ai allumé la petite lumière de plafond sur la place assise, j’ai dressé ma serviette en tenture pour éviter qu’elle n’éblouisse le couple qui dort en face. C’est la pleine lune. Elle l’était aussi hier dans un ciel dégagé, j’y voyais clair, mais ça paraît encore plus éblouissant cette nuit. Il y a encore des éclats de neige qui parsèment l’obscurité ; au loin les ombres fantomatiques des arbres qui s’assemblent en forêts forment d’immenses bandes noires. Depuis ma place contre la fenêtre, je vois au-devant la tête du train – nous virons vers le sud, vers le sud – et tous les autres wagons qui tournent à l’unisson. Le bruit du roulis du métal. C’est le moment que je préfère, quand l’avant se pointe à ma fenêtre ; il soulève toujours quelques nuées de poudreuse sur les rails. Les lumières sont éteintes, le train file anonyme, bien qu’ici et là, d’autres petites loupiotes veillent encore, comme moi, elles se reflètent sur le bas-côté. De jour aussi, il y a ces petits reflets. Grâce au soleil qui, tapant sur les fenêtres, les projette au bord des rails. Des petits feux follets qui avancent en parallèle, progressant parfois difficilement dans la neige, au rythme des bosses et des petites montagnes, balancés, se suivant tous en wagons d’étincelles. Ils sont étranges, ces reflets, bleutés ou verts. Parfois, ils suivent même exactement de petits sentiers, de ceux qui tramés par des pas humains sortent de bois pour se rendre à des petites cabanes. Admirer les mouvements des reflets, ça me rappelle les parties de pêches avec mon grand-père, les rayons du soleil dansants sur les vaguelettes. L’attente en commun.

 Ce que je fais, c’est être dans un qui train roule depuis une semaine, traversant nuit et neige. Même quand je dors, je continue d’avaler les kilomètres. C’est à la fois irréel et fragile, ce train dans la nuit. Courageux et stupide de petitesse. Cette petite armature de métal, ces petits bouts de chairs dedans qui bavassent et qui dorment, perdus au milieu de rien. Une machine qui fait des pauses mais qui ne s’arrête pas, jamais, il y a toujours un train qui parcourt les neuf mille kilomètres de vide. D’immensité : c’est comme si je traversais tout le continent africain, du nord au sud. C’est même plus en réalité, puisque celui-ci fait huit mille kilomètres de long – et j’ai dû attendre trente minutes et la traversée d’un petit village pour vérifier cette information. Demain est la dernière journée à bord, puis il y aura une dernière nuit. Mon arrivée le dix mars est uniquement le fruit du décalage horaire.

 Les fleuves et rivières sont gelés. Certains sont traversés de zébrures de pas car, souvent, il n’y a même pas de pont à proximité. Des voitures, des 4×4, traversent directement sur la glace. Sur chaque fleuve, des traces de pas mènent à un moment ou un autre à trou dans la glace. Des lignes de pêcheurs y sont parfois tendues. Je les ai vus faire, une fois, avec leur voiture et un grand feu sur la berge, attendant le poisson. Ces fleuves sont les derniers points blancs dans un paysage fondu.

Jour 5 – Carnet du Transsibérien

Où la fatigue se fait sentir. Le train amorce son virage vers le sud, la neige fond dans les steppes au-dessus de la Mongolie.

(Paris UTC +9H)

Jour 5 :

J’ai encore moins dormi cette nuit. (En relisant mon carnet, je trouve amusant que ma première préoccupation soit à propos de mon sommeil. Comme pour briser la glace au petit matin dans mes conversations avec mon carnet.) Je suis en décalage, c’est certain. Mais je n’arrive pas à savoir avec quel fuseau horaire ni avec quel besoin de mon corps. Il y a quelques jours (ça me paraît être il y a quelques jours, c’était peut-être seulement avant-hier, je ne sais plus) lorsque la femme qui se trouve en face de mon lit est arrivée, elle s’est beaucoup agitée. Elle sortait ses affaires, mangeait, proposait de la nourriture à tout va, essayait sans arrêt de se connecter à internet. Ça m’avait un peu agacé et fait sourire à la fois. Elle me posait des questions sur les heures, aussi, à quelle heure manger, à quelle heure s’arrêtait le train, à quelle heure les gens se couchaient. Il n’y a plus vraiment d’heures attitrées, c’est comme tu veux. J’ai dû beaucoup hausser les épaules dans mes réponses, avec flegme. J’avais l’impression d’agir de manière lézardesque à côté d’elle qui paraissait si vive. Elle a fini par prendre le pli. Laisser passer les choses, beaucoup plus calmement, avec une patience de pêcheur. Elle s’est obstinée longtemps pour Internet, pour envoyer des messages à des hommes ayant la cinquantaine comme elle, habitants à l’autre bout du monde, en France et au Canada, avec qui elle avait des relations connectées. Internet occupe donc une place importante dans sa vie, elle ne parle avec eux que grâce aux traducteurs. Je la vois, sur les photos qu’elle me montre, avec ses cheveux courts teints auburn, dans des montages photos de « ses hommes », où elle colle côte à côte des photos d’elle et d’eux. Je la vois passer des longues minutes à les contempler, à choisir les meilleurs montages, pour pallier le temps qu’elle ne passe plus à leur envoyer des messages. J’ai devant moi une part réelle de la vie sur Internet, des recoins des réseaux sociaux. Elle espère pouvoir aller les voir un jour. Pour le moment, elle part travailler six mois dans une administration reculée dans la Russie d’Extrême-Orient.

 Comme pour confirmer le fait que nous avons dépassé la moitié, j’ai aperçu tout à l’heure une borne indiquant cinq mille sept-cent kilomètres. À six heures du matin, nous nous sommes arrêtés à Oulan-Oude, que je prends volontiers, sans rien en voir, pour la sœur russe de Oulan-Bator, uniquement à cause de leurs noms. Nous descendons peu à peu vers le sud, quittant la Sibérie. Ça se voit dans le paysage : ici et là la neige fond, des trous d’herbe abondante et déjà jaunie. Sentiment étrange, comme si la plaine herbeuse m’était déjà devenue si inhabituelle après ces dizaines d’heures à contempler la neige.

 Le fait de ne pouvoir avoir de conversation renforce un sentiment de solitude. C’est parfois le lot du voyageur. Toujours ironique de se sentir seul lorsque l’on ne peut être se tenir à moins d’un mètre cinquante d’un autre humain. Je me sens singe savant dans mes intéractions, ne pouvant dire que des « Da, niet » et tape m’en cinq. Les nuits me paraissent longues, parce qu’il n’y a rien à voir et que depuis Krasnoïarsk, la nouvelle population du train à vouloir dormir la nuit pour garder un semblant de rythme normal. Ils y arrivent évidemment peu et font alors des siestes dans la journée, mais ils essayent tout de même, se mêlant peu aux autres dans la journée. Rien de plus ennuyeux que ce silence de dortoir obscur permettant pas l’isolement propre que la nuit offre. Alors ce matin j’ai voulu attraper le lever du soleil –  je n’en ai vu que les reflets sur la neige. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi heureux de voir un matin naître. J’ai relevé le rideau même si le mari ne voulait pas. Les montagnes sont de retour. Sous la lumière du matin, on dirait que la neige brille de paillettes, comme autant de petites étoiles d’eau.

 Dehors les habitats sont différents également. De plus en plus de villages apparaissent, tous en maisons en bois, des chalets, plantés en rues quadrillées, parfaitement symétriques. Des villes moyennes aussi, plus souvent qu’auparavant, avec des hauts fourneaux qui fument. On approche de la frontière avec la Chine. Il y a là plus de raisons de prospérer ici qu’en Sibérie.
 Ce matin me plaît. Il n’y a plus que trois hommes de Moscou. Un des deux jeunes est parti, comme ça, en coup de vent – il m’a serré la main en disant « davaï ». Il n’avait même pas de sac. Quand j’ai demandé à l’autre où il allait, il m’a simplement répondu « libre », je ne sais plus en quelle langue. Il était simplement libre alors il est parti. L’autre me sous-entend qu’une histoire de fille serait derrière ce départ précipité. Ce matin me plaît.

 La nuit et le matin, ce sont les heures d’offices de la provodnitsa. Elle me sourit toujours avec gentillesse, avec une pointe de familiarité sans doute parce que je suis dans le train depuis longtemps. Que je découvre la Russie par le train, aussi et donc, un peu grâce à elle. L’autre, le jeune, avec ses boutons d’acné encore sur le visage, se prend beaucoup au sérieux. Il essaye sans doute de faire figure d’autorité, pour être pris au sérieux par les autres hommes. Peut-être aussi parce que son métier est essentiellement occupé par des femmes ou à cause de son jeune âge. J’avais été étonné, au troisième jour, lorsque je me suis rendu compte qu’ils avaient leurs lits dans le même wagon que nous. Près du samovar, juste à l’entrée, cachés par des draps qu’ils disposent pour faire une cloison avec le reste du dortoir.

 Si je parle d’elle, c’est pour plusieurs scènes qui méritent d’être racontées, pour rendre compte de leur travail. À Oulan-Oude, après avoir contrôlé les lits pour voir si tous ceux qui devaient partir étaient bien descendus, elle s’est montrée à la porte pour contrôler les passeports des nouveaux arrivants. Puis, sur le quai, munie d’un balai – le genre de vieux balai en bois et en fagots de brindilles – elle a épousseté sous le train pour retirer la neige accumulée, sous toute sa rame, frappant dessus pour que ça tombe. Il neigeait, elle était complètement emmitouflée dans une grosse parka à capuche rabattue. Un chien se baladait sur les rails, montant et descendant les quais, venant slalomer dans les jambes des fumeurs plein de cernes, dans l’espoir d’un quelque chose mais rapidement fuyant, par peur de prendre un coup. En le voyant, la provodnitsa est alors rentrée, pour revenir avec un petit sac plastique rempli de restes de poulet, juste pour le chien. Quelques jours plus tard, j’ai vu plusieurs contrôleuses faire de même, descendre  pour donner des os et restes aux chiens faméliques des quais du transsibérien.

 J’aurais aimé pouvoir parler avec cette femme qui respirait la gentillesse. Une fois que le train est reparti, elle a changé d’uniforme pour passer sa blouse bleue d’agent de ménage. À voir l’état de la serpillère qu’elle utilise – je lève les jambes – je dirai que c’est la même depuis le départ de Moscou. La crasse au sol est plus étalée qu’enlevée. Ensuite elle s’occupe des toilettes, des poubelles, des demandes éventuelles (on peut lui acheter à manger, des barres chocolatées ou réserver pour la cantine). Deux fois par jour, il y a également une femme de la compagnie qui passe dans tous les wagons avec un petit panier, pour vendre des repas instantanés et des snacks. C’est toujours la même qui passe, midis et soirs. Aujourd’hui elle semble fatiguée. Là où sa voix portait clairement dans tout le wagon pour s’annoncer, aujourd’hui elle ahane les mêmes mots en boucle qui ne portent plus du tout. Les gens préfèrent acheter aux petites guérites de gare. La fatigue de fin de voyage se fait sentir chez ceux qui vivent dans le train.

Jour 4 – Carnet du Transsibérien

À l’approche du lac Baïkal, le départ d’Oleg et de nouveaux arrivants. La moitié d’un voyage est un point d’équilibre étrange.

(Paris UTC +7H)

Jour 4 :

Je me suis endormi tôt, parce que j’avais dormi très peu. Vers une heure et demie du matin pourtant, je suis réveillé et impossible de retrouver le sommeil. Le rythme du transsibérien m’a totalement pris : dormir deux, trois heures par-ci par-là me suffit. Ce qui m’a réveillé, c’est le départ d’Oleg à Krasnoïarsk. Quinze minutes avant l’arrêt, la provodnitsa est passée en pleine nuit pour vérifier et prévenir les passer y descendant. Pas d’Oleg. Discussions. Par miracle, sans quitter mon lit, j’arrive à traduire sur mon portable qu’Oleg a des amis dans le wagon d’à côté, qu’il doit être avec eux. Agitation et agacement. Elle part à sa recherche ; c’est un de ses amis qui finit par le ramener à sa place. Il est complètement torché et fait des blagues grivoises en boucle, couché de rire à chaque fois. On l’aide à mettre ses chaussures – parce qu’il reste, penaud, avec une claquette et une chaussure à ses pieds, alors on cherche. Il hallucine lorsqu’on lui dit que Krasnoïarsk est dans moins de dix minutes et qu’il doit se dépêcher de ranger ses affaires. Dans mon lit, au-dessus de lui, encore un peu endormi, j’essaye de me retenir d’exploser de rire – parce qu’Oleg est un grand enfant et que ça l’encouragerait, d’avoir ce public. Quand la provodnitsa lui demande pour récupérer ses draps, il se marre. Il n’a jamais compté dormir et ne les a jamais fait. En bonne personne saoule, il fait des fixettes sur des choses et forcément, à cet instant, la sienne est « the french man » et ne parle que de moi. D’ailleurs, il commence même à parler anglais aux autres russes. Il finit par partir à la hâte, un peu débraillé, sur une dernière blague et une poignée de main amicale qui dure trop longtemps. À quoi pouvait bien ressembler son arrivée dans la ville, je me le demande.

 Depuis ce matin, c’est désormais un couple de cinquantenaires qui occupe les deux lits du bas de mon carré, qui est plein pour la première fois. Durant la nuit, la plupart des jeunes travailleurs ouzbeks sont partis sans que je ne les entende. J’ai au passage récupéré ma table d’écriture. Le wagon est devenu beaucoup plus calme, majoritairement rempli de familles, de couples, et de beaucoup plus de femmes également, de jeunes. Beaucoup d’étudiants, j’imagine. La classe sociale majoritaire a changée, de populaire et ouvrière à classe moyenne et étudiante. Je m’imagine qu’ils doivent aller à Irkoutsk, grande ville dans laquelle nous arriverons dans la soirée. Là-bas, la ville borde le lac Baïkal, considéré comme la perle de la Russie. La région est plus touristique, plus tempérée surtout et donc plus accueillante. De ceux de Moscou, il ne reste plus que cinq hommes, dont deux jeunes faisant partie des groupes avec qui je discutais l’autre jour. Ces deux-là semblent avoir formé un duo d’amis, au moins pour le trajet – je les vois faire des bras de fer ensemble, alors que l’un des deux est clairement plus costaud. J’attendais ce passage près du lac Baïkal avec impatience, le train le longe pendant près de six heures. Malheureusement le jeune provodnitsa vient briser ce rêve, m’annonçant que non, nous ne le traverserons que de nuit et je n’en verrai pas un bout. Je dois faire le deuil de la merveille de la mère patrie, c’est un peu amer. Il faudra que je revienne.

 La femme qui se trouve dans le lit en face de moi – je n’ai pas encore parlé d’elle, j’y reviendrais plus tard – discute avec le couple. Je l’entends leur expliquer que je ne parle pas russe – regards en coin conjoints – ce que je fais ici. L’homme lui répond quelque chose, avec un peu d’ironie dans la voix. Tout ce que je comprends, c’est que sa phrase comprenait le mot « touriste ». C’est la toute première personne, depuis quatre jours, à utiliser ce mot pour me qualifier. Il ne pense pas à mal et, c’est aussi par un égo mal placé, que je considère ce mot de « touriste » comme dégradant. Parce qu’il est souvent utilisé de la sorte dans une partie de notre monde occidental. On pense consumérisme, visites de masses, non mixité avec les locaux. Et je le vois, au ton de sa voix et à quelque regard, qu’il doit me trouver stupide, voir méprisant envers son peuple de me trouver ici. Ajouter plus d’intention dans ses paroles reviendrait à de la surinterprétation de ma part : dans le fond, il ne comprend juste pas ce que je fais ici. Il est bien habillé, il ne doit pas être riche, mais il a dû faire sa place dans la vie, travailler dur pour avoir ce qu’il a, une réussite modeste et un confort assuré. Il ne comprend pas et ne comprendra jamais. Et c’est normal. Pourquoi quitter un confort, que l’on pourrait avoir en France, pour des vacances au rabais dans un train russe populaire ? Chatterton. C’est ce genre d’avis qui tue, ce genre de regard, celui d’une classe moyenne travailliste, celle de la culture de l’ascension sociale qui n’admet pas qu’on ne veuille pas monter plus. Le couple essaye malgré tout de comprendre, posant des questions, de savoir pourquoi, comment, ils s’intéressent parce que prendre le transsibérien ce n’est pas un voyage de croisière, parce que c’est ce qu’ils vivent eux-mêmes et sont obligés de se projeter. Mais dès le premier contact, il a posé une étiquette sur moi, ces étiquettes restent.

 Je commence à avoir mal aux fesses à force d’être assis ou allongé. Lors des pauses de dix minutes, j’attends désormais avidement derrière la provodnista l’ouverture des portes, avec les autres. Je regarde le panneau des arrêts pour savoir quand je pourrais sortir. Trois jours derrière moi et encore trois jours devant moi. La journée d’hier est passée très vite et pourtant, je ne suis qu’à la moitié du voyage. Nous passons actuellement au-dessus de la Mongolie. Combien de milliers de kilomètres remplis de millions de tonnes de neige passent sous mes yeux ? J’ai la certitude que jamais dans ma vie je n’en verrai autant. Et le train file. Ce n’est que de l’eau solide, un océan qui s’ignore ; dans les plaines sans arbres, les bourrasques de blizzard passent comme des vagues. Et le train file.

 À treize heures il était quatorze heures, sept heures de différence désormais avec Paris. Cinq avec Moscou. Peu à peu, le paysage s’est ridé sous les rails, de plus en plus vallonné jusqu’à devenir montagneux et les rails ont commencé à se dandiner en courbes. Par la fenêtre, je vois parfois le bout du train dans ces tournants. Il est long. Les rails semblent attachés aux versants. Je vais tout au bout ; je me dis, en voyant ces rails, que je vais tout au bout. Et le train file, avec des couches de poudreuses qui s’envolent dans les virages.

 À Irkoutsk, le train s’est rempli à nouveau complètement, comme si aujourd’hui avait été un jour de relâche. Peu sont descendus, contrairement à ce que je pensais et toutes les couchettes sont prises. Encore plus de jeunes femmes et de familles. Je dois m’asseoir sur le lit des autres. Il fait nuit de plus en plus tard, j’ai l’impression d’accélérer la chute de l’hiver. On me dit que même de nuit, je verrais un peu le lac Baïkal. Dehors, lorsque je sors fumer, je vois ceux qui sont là depuis plusieurs jours se regrouper naturellement entre eux. Il y a parfois des petits kiosques sur les quais, où un assemblement hétéroclite de chaussettes claquettes et de shorts de sport se pressent pour acheter un paquet de clopes ou de chips.
Au moment de se coucher, le mari en-dessous de mon lit baisse le store. Je ne verrai rien du lac.

Jour 3 – Carnet du Transsibérien

Long billet aujourd’hui, où je sympathise avec des russes. Soirée animée et portraits, retrouvailles avec un ami de Moscou, mais où l’on parle aussi du droit de vivre des poètes, des rêveurs et des artistes avec Alfred de Vigny.

(Paris UTC +6H)

Jour 3 :

 Avant de passer à mon écrit du jour, il me faut d’abord raconter la soirée de la veille, ce billet sera donc plus long. Avant tout, je dois parler de celui qui s’est fait prendre en flagrant délit avec les bouteilles. À peine était-il revenu à notre compartiment qu’il en a sorti d’autres pour boire seul – en les cachant toujours aussi mal – sous le regard désapprobateur de mon voisin de lit. Ce dernier ne boit d’ailleurs sa bière que lorsque l’autre s’en va.

 Il vient me parler, le jeune, Oleg, lorsque je suis en train d’écrire à ma table. C’est un éternel gamin assumé, ou plutôt éternel adolescent turbulent, social, bavard et volontairement con – il le dit lui-même. De ceux qui aiment charrier, se moquer sans arrêt sans vouloir faire vraiment mal pour autant. L’alcool dans le sang en plus. Comme il est social, c’est autour de lui que les deux groupes qui s’étaient formés dans le wagon s’unissent finalement, tous ensemble pour venir me parler portés par l’engouement d’Oleg. La moindre petite occupation peut vite devenir une attraction. On s’en sort bien en terme de communication, mieux, Oleg parle quelques mots d’anglais et on s’aide d’Internet – quand on peut – et de petits dessins. Je commence à comprendre quelques mots de base de conversation, à force d’être en leur compagnie. Comme « rabote » par exemple, pour le travail. Je comprends, sans pourtant ne saisir aucun mot, les sujets de leurs conversations, les intentions, simplement en les observant, en m’habituant à leurs tons. Ils me regardent du coin de l’œil décontenancés à l’idée de me traduire et ça les fait marrer, lorsque je leur coupe l’herbe sous le pied, pour le dire que je comprends de quoi ils parlent, sans pour autant en comprendre les nuances. Je refuse une nouvelle fois la tradition de la vodka. C’est difficile à leur faire comprendre que ce n’est pas par manque de respect, ils insistent un peu mais finissent par l’accepter. Oleg, de plus en plus saoul, me charrie sur mes cheveux longs. Je m’attendais aussi à cette partie de la Russie, celle conservatrice avec une vision d’une masculinité viriliste – et j’ai sans doute bien fait de couper mes cheveux en chemin. J’arrive à arrêter le sujet en étant plus ferme. Il dit qu’il n’insistait là-dessus que pour montrer que pour lui j’étais « un homme, un vrai, pas de doute », à contrario de comparaisons douteuses avec certains superhéros américains trop efféminés à son goût. Sans commentaire.

 J’ai eu des questions sur ce que j’écrivais, de la part des petits groupes s’étant rapprochés de moi, dans la journée. Par une trop grande pudeur, j’ai nié écrire sur le Transsibérien. J’ai dit que j’inventais des histoires se passant en France – ce qui n’était pas totalement faux, vu que je mettais les bases de mon prochain roman. Ils m’ont répondu que je devrais écrire sur le train, que ça pourrait intéresser des gens dans mon pays. Ils ont complètement raison. Je n’ai rien dit de plus malgré tout, pour ne pas installer un climat où ils se sauraient observés, comme si le simple fait de savoir changerait leur comportement, changerait mon comportement à moi aussi comme dans une espèce de safari humain où le stylo remplace le fusil. Ils n’auraient rien eu contre, cela dit, au contraire même ils s’en seraient certainement sentis honorés. Trop grande pudeur de ma part, peut-être aussi un manque d’expérience de l’écrivain du réel, celui qui voyage assumé en tant que tel, dont c’est le but d’écrire sur les autres. C’est la première fois que je fais ça, ces écrivains doivent avoir leurs méthodes ; j’aurais les miennes.

 Celui qui m’a dit que je devrais écrire sur le train, c’est l’homme à la parka rouge, Sergeï, celui de la gare de Moscou. Il voyage dans le train avec un autre homme avec qui il forme un équipage de routiers, ils vont retrouver leur camion et une cargaison, qu’ils transporteront à travers toute la Sibérie pour des compagnies. Sergeï est un de ces gros ours aux regards profondément gentils, sans doute parce que dès l’enfance ils ont été habitués à leur force physique supérieure, une force qui les tire de tous les soucis, mais qui implique une forme de sagesse, car c’est un pouvoir qu’ils ont sur les autres, un pouvoir qui peut facilement entraîner dans des histoires qui finissent mal. Tout gentil qu’il soit, il vaut mieux ne pas l’emmerder. Son coéquipier pourrait être décrit son opposé, à la Laurel et Hardy : petit et rachitique, le visage émacié qui a l’air d’avoir vécu des sales coups de la vie et sans doute des problèmes d’alcool. Il a une lueur maligne qui brille dans ses yeux, une intelligence des choses qu’il cache un peu. Ils me montrent des photos de leur camion, il leur appartient à tous les deux. Des photos des routes qu’ils traversent ensemble, qu’on voit à peine, ensevelies de glace et de neige. Les conteneurs de gaz qu’ils amènent de Novossibirsk à Moscou, parfois jusqu’à Vladivostok, parfois même jusqu’en Europe à Berlin ; la pellicule de glace qui se colle au fil des kilomètres sur le parechoc et le parebrise. Je les imagine s’arrêter, sans couper le moteur, gratter juste pour pouvoir voir la route, prendre cette photo qu’ils me montrent maintenant, perdus au milieu des paysages qui défilent sur leurs portables, les milliers de kilomètres qu’ils parcourent entre amis, dormant chacun leurs tours.

 L’ours me montre aussi des photos de son mariage, tout récent, il m’écrit 2020 dans mon cahier, pointant son alliance tout sourire – elle se porte à la main droite en Russie. Je le félicite chaleureusement. Toujours plongés dans ses photos, il me fait voir un immense loup abattu, porté par un de ses amis, le cadavre d’un grizzly, aussi. Je lui demande de me montrer sur la carte où ça s’est passé : tout au nord-est de la Russie, vers Iakoutsk.
 La soirée continue comme ça, animée, je me trouve être l’épicentre des discussions de mon wagon. Demain beaucoup descendent à Novossibirsk, c’est leur dernière nuit à bord avant de retrouver l’habitacle des camions. Durant la nuit, nous avons passé deux nouveaux fuseaux horaires.

 On arrive à Novossibirsk vers midi. Ville grande d’un million et demi d’habitants. Une heure de pause. On se dit tous au-revoir, chaleureusement mais avec les regards déjà tournés vers la suite, ce qui se passe après le train, la vie qui reprend. Moi je reste. Oleg comate sur son lit – toujours sans draps. Beaucoup de monde attend pour monter à bord. Sur le quai, un ami rencontré dans une auberge à Moscou m’attend. Sasha, diminutif pour Alexander, il a vingt-cinq ans et travaille dans l’informatique pour une banque. Il aime l’informatique, la banque un peu moins. Sans doute grâce à ses études, il parle anglais. Il est venu exprès pour me voir, sachant que je ne parlais pas un mot de russe, curieux également de mon aventure. Il n’est d’ailleurs pas venu les mains vides : un gros sac de spécialités russes encore chaudes, crêpes fourrées à la purée et aux cornichons aigre-doux, deux soupes, du pain, du thé, une salade de betterave, un plat à base de blé noir avec une grosse boulette de viande. Je goûte un peu mais garde le sac de victuailles pour plus tard. Je goûte surtout au plaisir d’avoir une conversation continue pendant une heure, de laisser ma bouche se délier et ça fait du bien. Comme je le disais auparavant, les russes s’avèrent aidant et chaleureux passé un premier abord qui pourraient sembler étrange à « l’étiquette française ». Il fait moins quatre, il neige, mes mains sont congelées sur le sac plastique. On marche tout en discutant pour me dégourdir les jambes, sur la place en face de la gare, dans la gare qui, à l’instar du métro moscovite, ressemble à un intérieur de musée ou de château. Mes anecdotes dans le train le font marrer. Devant la porte de mon wagon, il se fait interprète pour moi, auprès du jeune provodnitsa et de ceux qui continuent la route, il leur réexplique ce dont je me suis acharné sans succès à leur faire comprendre la veille – que je voyage, mon métier etc. Je le remercie encore chaleureusement pour son aide et sa gentillesse, ces instants. Pour plaisanter, je lui dis que j’aurais aimé qu’il soit mon traducteur officiel à bord ; pour lui le transsibérien est une folie douce, c’est d’ailleurs pour ça qu’il tenait à venir me voir. Lui a pris l’avion de Moscou à Novossibirsk.

 Le train repart, reprend son cahot à travers le sud de la Sibérie. Tempête de neige qui vient brouiller les vitres – partout un mur de neige de plus d’un mètre accompagne le bord des rails. Sasha me disait que même en Sibérie, l’hiver commençait plus tard qu’avant, qu’il n’y avait plus des températures aussi basses qu’il y a encore quinze ans. Réchauffement climatique ici aussi.
 Mis à part cette sortie du midi, exceptionnellement de plus d’une heure, la seule possibilité pour bouger dans le train est d’aller de part et d’autre des dix mètres de la rame, comme je l’expliquais l’autre jour. Aller à l’eau chaude pour se faire à manger. Car cette eau chaude, c’est le seul moyen dans le train pour « cuisiner ». Seulement ce samovar d’eau bouillante, pas de micro-ondes, rien que de l’eau. Il y a bien un service de restauration à bord, mais il est plutôt couteux comparé aux quantités fournies, plutôt chiches. C’est pourquoi à bord du Transsibérien, une fois finies les premières réserves de légumes frais, d’œufs durs cuits pour l’occasion, les paquets de nouilles déshydratées règnent en maître dans toutes les couchettes. Voilà comment on se nourrit à bord.

 La veille, Sergeï m’a montré un parcours atypique du train, que j’ai voulu retenté dans l’après-midi, sans succès. Il s’agit d’un endroit où fumer dans le train – non officiel. Dans la soirée je voulais fumer et je l’avais vu plusieurs fois partir clope au bec, ce qui est normalement impossible. Il m’a alors emmené et nous avons traversé tous les wagons de la troisième classe à moitié endormie, en nous baissant, en enjambant les pieds qui dépassent des lits, subissant les regards russes des joueurs de cartes, qui constataient silencieusement la venue de personnes étrangères à leurs rames. Plusieurs wagons du bordel de gens vivants littéralement les uns sur les autres. Entre chaque  rame, un petit sas où il faut attendre après avoir appuyé sur le bouton d’ouverture des portes, tanguant un peu, grisé par cette longue marche dont je ne connaissais pas la fin. Puis nous avons traversé les wagons de deuxième classe, identiques de l’extérieur à ceux de première classe venant juste après. Seulement des portes closes, silencieuses, où l’on devine des chambres derrière. Enfin nous sommes arrivés tout au bout, ou plutôt, au bout de là où l’on a le droit d’aller : nous nous s’arrêtons entre deux wagons. Là, un jeune militaire en armes, sans doute en plein service militaire, se lève de sa chaise. Sergeï et lui  échangent à peine un hochement de tête et le jeune nous laisse fumer tranquillement, dans le petit sas entre deux wagons aux portes fermées de chaque côté. Nos fumées de clopes s’enfuyant par les interstices mouvantes du train, sous nos pieds. Impossible de se parler de toute façon à cause du bruit assourdissant dans ce mètre carré. J’ai donc voulu retenter l’aventure, seul, dans l’après-midi, me pavanant cigarette sur l’oreille. Arrivé à la fin du wagon première classe, une provodnitsa peroxydée aux bottes en cuir montants jusqu’aux cuisses m’a arrêté en criant, pointant ma cigarette et m’intimant de repartir au diable au plus vite. Je n’ai pas demandé mon reste.

 Plus tard dans la journée, alors que j’entrouvre les yeux après une sieste, je vois mon voisin de lit moscovite qui s’active. Il enfile une grosse salopette de ski et tout un attirail polaire flambant neuf. Il me fait signe devant les villages : la taïga. Je vois ses yeux qui s’accrochent aux villages et aux noms que l’on croise, un voile de familiarité qui les recouvre à travers lui. Ici, à un arrêt de deux minutes, il me dit qu’il a été machiniste dans cette gare. Je vois, je ressens flotter son attente, suspendue au paysage, à la fois joie de revoir ses terres de toujours et la crainte d’y revenir, encore et toujours. Ce spleen étrange et frénétique qui nous prend tous lorsque l’on approche d’un lieu trop fréquenté, que l’on a quitté trop longtemps, c’est l’adieu à l’ailleurs et au dépaysement. Tout, alors, nous revient avec de simples noms et de banals paysages anonymes pour n’importe qui d’autre. Je lui pose des questions, sur son travail. Il travaille dans les mines – en tout cas, il mime l’action de pelleter. Je ne comprends pas vraiment de quel type de gisement il s’agit, bien qu’il répète désespérément le même mot. Il a l’air de travailler sous terre, durement. Plus tôt, je l’ai entendu parler sèchement à Oleg, ils parlaient justement de travail, « rabote, rabote ». Oleg s’était alors tu suite à une longue tirade de l’autre, rabroué, avec un mélange de respect, de distance comme lorsqu’on vient de se prendre une leçon – mais sans oublier d’ajouter tout de suite après quelques-unes de ses singeries habituelles, pour se moquer sous cape. « Rabote communist », qu’il me dit avec un coup de coude et une mimique. Mis à part notre première nuit, le vieux est resté silencieux quasiment tout le reste du voyage, parfois rigolant aux blagues absurdes d’Oleg, sans pour autant participer aux conversations, toujours dans son coin, sans se mêler à la vie du train. Notre première nuit de discussion, dans le noir, sa frénésie de paroles, m’apparaît sous un autre jour. De l’avis de tous les autres, c’est un vieux dur à cuire, sans aucun doute. Le train ne s’arrêta que trois minutes là où il descend, sa gare. Il est parti avec son barda et son attirail de ski tout neuf.

 Comme je l’évoquais, à Novossibirsk, la ville de Sasha, le train s’est soudainement rempli. Ma table d’écriture a coulissé pour être transformée en lit. L’espace à quatre est maintenant un espace à six. Beaucoup de travailleurs ouzbeks dans ma rame. Oleg continue dans ses clichés en faisant montre de racisme envers eux. Il m’explique cependant qu’ils partent tous travailler sur les chemins de fer. Main d’œuvre pas cher pour les russes, de gros salaires pour eux. La plupart des emplois que vont rejoindre ces hommes et ces femmes dans ce train, russes ou non, sont des métiers durs, dans des lieux isolés. Quelques mois en général, rarement plus de six, dans des conditions difficiles mais avec de meilleurs salaires qu’ils ne pourraient trouver. C’est toujours la même sempiternelle tentative de la Russie, depuis des siècles, de tenter d’occuper son territoire. De le faire vivre, par tous les moyens et de profiter de sa richesse, cachée dans sa rudesse. Un défi toujours aussi immense qu’extrême, ayant englobé d’autres peuples, colonisés et assimilés, occuper pour extraire et exporter, relever le défi d’être le plus grand pays du monde. Ces petites fourmis que je rencontre dans le train, ce sont les mêmes que l’on voit, loin de leur mère patrie, se délasser les jambes sur nos aires d’autoroutes françaises, leurs camions chargés de nous approvisionner. Tant que le territoire russe sera aussi grand et gorgé de matières premières, à aller chercher au courage et à la force dans les lieux les plus reculés du monde, le peuple russe aura besoin et sera fait de ces êtres rudes et réputés mondialement pour ça.

 La veille, dans cette nuit agitée, le train s’est arrêté à Omsk. Toute la journée nous avons « survolé » le Kazakhstan. Je pense à mon ami se trouvant quelques milliers de kilomètres au sud, en Inde, que je dépasse à toute vitesse enneigée.

 J’ai lu Chatterton dans la journée, la pièce de De Vigny. Sa préface devrait être éditée à part, être considérée comme un texte indépendant à mettre entre les mains de tous les poètes et marginaux. C’est un véritable plaidoyer pour le droit d’exister aux rêveurs, aux êtres trop plein d’imagination qui ne trouve leur place dans aucune organisation de notre société. Il y a dans ses mots la vivacité de la sincérité, rendue brute, son émotion teinté par l’empressement de défendre cette cause : c’est de l’humanisme pur, là on l’on pourrait y voir chez De Vigny du romantisme. Cette pièce – et ce petit pamphlet – il l’a écrite par nécessité en réaction triste et indignée suite à une vague de suicides de jeunes poètes. Les annonces de leurs suicides paraissaient alors dans les journaux, on en parlait simplement dans les petits milieux littéraires. La disparition de ces êtres, pauvres et malheureux, n’était que la finalité logique pour ceux qui ne peuvent en rien être utiles à la société, trop mauvais dans quelque activité, dans quelque travail, faits pour rien d’autre que rêver. Imaginer ou sinon sacrifier toute leur énergie pour s’efforcer de s’adapter, se forcer contre leur nature à faire ce qu’il faut pour avoir droit à une place. Sacrifier cette capacité qui est pourtant la seule qui, au fond d’eux-mêmes, est à même de pouvoir les rendre vraiment vivants, vraiment heureux. Et rien d’autre. Et c’est bien là le drame. Toute résignation ne peut que les tuer à petit feu de l’intérieur ; le seul choix est de se sacrifier ou de mourir.

 Bien sûr, évidemment, je me retrouve dans ce livre. Les pulsions de mort et de désespoir sont loin derrière moi, maintenant, mais quelle Sibérie était-ce à franchir que de chercher, trouver, d’imposer mon droit de vivre. Envers moi-même avant tout, mais aussi envers une place introuvable dans la société ; le droit de vivre comme on est et comme on voudrait être. Parce que tout autre travail qu’écrire, que créer, devient une mort de soi. Car parfois ne rien faire est essentiel à la régénération du processus créatif. Vigny en parle aussi mais il dit plus encore de ce drame : personne ne peut nous aider et personne ne le fera. Pour une simple et bonne raison dans le bon sens commun: comment distinguer le génie du resquilleur ? Alors beaucoup meurent jeunes. La plupart renoncent, se convainquent d’aimer une autre vie sans jamais réussir à s’y faire complètement, iels tombent dans l’alcool ou vieillissent malheureux. Tous ceux qui abandonnent la vie ne sont pas des rêveurs, mais c’est d’eux, de moi, de nous que De Vigny parle ici. Ce n’est même pas un problème lié à son époque qu’il soulève, cet état a toujours été depuis Aristote et l’est toujours actuellement. Et quand je me regarde dans la vitre, visé directement par ces paroles humanistes, comment ne pas me sentir imposteur ? Là au milieu de ces travailleurs d’une autre langue que je dépeignais un peu plus tôt, eux qui vont littéralement au charbon, loin de mon pays et sans boulot, à revendiquer mon droit à vivre, mais sans trimer comme les autres ? Et pour faire quoi ? Des hypothétiques écrits aux chances minimes d’être lus, sans aucun doute oubliés bientôt. Au mieux un jour publier pour des peccadilles, un salaire d’un mois pour un travail de parfois plusieurs années. Si on a de la chance. Un pari comme un ticket de loto. Et pourtant. Je revendique un droit à vivre qu’aucune application de traduction ne me permettrait de faire comprendre, ni du français au russe et ni même du français au français.

 J’en parlais plus tôt : je suis ici pour ne rien faire. C’est le but du voyage, simplement savoir ce que ça fait d’être enfermé dans un train pendant une semaine. Et c’est sans aucun doute toute l’origine également de ma pudeur envers ces russes, de mon travail secret qui n’est un travail que pour moi et pour ceux qui sont assez intimes avec les livres. C’en est un pour les lecteurs, aussi, mais seulement après. Toujours après, une fois que le livre est en librairie. Après, comme pour beaucoup après leur mort – et on découvre encore de nos jours, ponctuellement, des livres de génies oubliés et suicidés depuis des années, des artistes morts dans l’anonymat. La vie décrite par de Vigny n’a pas tellement changé. Le droit de vivre n’est toujours inné et les auteurs luttent toujours pour avoir des droits reconnus. La mort attire toujours, par un étrange magnétisme romantique et morbide, un regain d’intérêt pour des œuvres. Les artistes ne peuvent être payés pour leurs centaines d’heures de travail – et ils ne le sont pas. Et ça a toujours été comme ça. C’est simplement la construction de notre société qui est faite comme ça, qui ne leurs laisse de place que grâce à la chance, même pour les plus besogneux, les plus à l’aise socialement.

 Et moi, je suis ici pour ne rien faire. Dans les reflets de ces fenêtres de train et de bus, simplement heureux d’avoir trouvé une échappatoire dans le voyage, où durant les mois à venir mes économies gagnées le reste de l’année se dilapideront lentement. Je peux finalement être heureux et jouir de mon choix, que j’impose et non pas que je gagne, face à une vie rangée qui fait tout pour me garder dans ses griffes, ses menaces financières. Alors je pars, mais pour quoi faire : avancer, fuir ? Parce que dans cette communauté, de backpackers à cheval entre le bonheur pur et la fuite de leurs névroses, c’est toujours mieux accepté de gratter du papier toute la journée – juste gratter du papier, pas même pour viser ce pari impossible d’être l’auteur du livre choisi sur un million, qui vendra des millions. Sur la route toutes ces petites préoccupations sont loin, elles sont paysages mouvants et non plus isolement dans une piaule dont on se demande comment on la paiera à la fin du mois. Là, ici, je peux sourire et gratter, voir, apprendre et ne rien faire. S’il y a des jugements, ils disparaitront à la prochaine ville, au prochain arrêt de train. C’est pour ça que je serai toujours cet étrange étranger, même chez moi, car nous sommes toujours ici mais jamais vraiment là. C’est sans doute la meilleure raison que je pourrais donner à ces questions qui reviennent, ici ou là-bas, ces « pourquoi tu fais ça ? » – « ça » – et autres « qu’est-ce que tu fais là ? ». Non, il n’y a aucune traduction pouvant faire comprendre ça en une phrase compréhensible et à vrai dire, je m’en fous. Je m’en fous parce que j’ai trouvé ma solution pour sourire, que je me rends compte avec étonnement qu’en faisant preuve d’honnêteté beaucoup de gens l’acceptent cette condition. Ça ne vaut pas une reconnaissance de la société avec du pain dans la bouche, mais les gens peuvent l’accepter et la seule solution pour que l’idée se répande, c’est de l’écrire encore et encore jusqu’à ce que tout le monde l’intègre – et rien d’autre. Et c’est tout le propos de De Vigny, cette traduction qu’on ne trouvera que dans les livres et dans les pamphlets humanistes.

 Après Chatterton, je lirai la Conjuration des imbéciles. Considéré comme un chef d’œuvre, un peu oublié désormais hors de ses néophytes mais best-seller en son temps. Je me suis contenté d’ouvrir la première page aujourd’hui, sur la biographie. Kennedy Toole s’est suicidé à trente-deux ans, son roman a été publié des années après sa mort.

Jour 2 – Carnet du Transsibérien

(Paris UTC + 4H)

Jour 2 :

Je me réveille avec la tête dans la fenêtre, littéralement, la tête dans la taïga blanche. Ça m’éblouit. Il est onze heures bien qu’en réalité je me lève une heure plus tôt que la veille. Un nouveau changement horaire a du se produire un peu avant Perm, dans la nuit. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle arrive aussi vite après la première. Nous sommes à quai – c’est l’immobilité qui me réveille une fois de plus, l’immobilité est l’inhabituel désormais. Je prends mon petit-déjeuner en regardant les passagers fumer, ils se dandinent en short d’un pied sur l’autre pour lutter contre le froid. Nous sommes à Ekaterinbourg. Près d’un million et demi d’âmes ici et certainement de belles choses à visiter. Sur le quai d’en face, des gens attendent un train pour Kazan. Je me suis endormi tard. Aujourd’hui, j’essaierais de dormir à la tombée de la nuit, pour ne rien perdre des paysages. Si monotone soit la vue, elle l’est toujours moins que la nuit où il n’y en a pas. Je me demande si le soleil, sur ce nouveau fuseau, se couchera toujours à dix-sept heures ou non.

 Les forêts, ce sont principalement du bouleau, du peuplier, des pins. Des jeunes pousses bien vertes émergent de la neige et leur vert paraît presque fluo. Il y a des forêts que je vois, au loin, comme des immenses bandes chapotant l’horizon. C’est là-bas la taïga, la vraie, la profonde. La plus grande recouvrant notre planète, plus grande encore que l’Amazonie. Mais là où nous traversons, ce ne sont que des petits bois bordant chaque côtés des rails, ils paraissent presque plantés là à dessein, peut-être pour contrer le vent.
 Je pense à l’enfer de la construction de ces rails. J’y pense parce que je suis incapable de vraiment l’imaginer. L’enfer blanc, sa morsure qui tue. Tous ces immigrés ukrainiens, coréens, chinois amenés là, sûrement parfois de force, des prisonniers, des citoyens envoyés là en l’échange d’une maison, de la promesse d’une exonération d’impôts ou d’une dispense de service militaire. L’empire donnait tout pour pouvoir construire ces rails, tout tenter de peupler, d’occuper ces contrées russes beaucoup trop immenses et vides. Depuis la fondation de Vladivostok en 1855, Alexandre III demandait deux ans plus tard l’établissement d’une route reliant Moscou à la ville nouvellement conquérante de l’extrême-orient. La construction du chemin de fer en tant que tel commencera en 1891 pour achever ce projet titanesque seulement vingt-cinq ans plus tard, en 1916.

 L’occupation principale que je me suis choisie à bord du train, en plus de ce carnet d’écriture, c’est évidemment la lecture. Un stock de livres. Je viens de terminer une anthologie des textes d’Ubu , d’Alfred Jarry. J’ai encore quelques milliers de pages en réserve. La Conjuration des imbéciles de K. Toole Kennedy, Les Méharées (livre qui se passe dans le désert, étrange de l’avoir ici) ainsi que deux autres trouvés dans une petite auberge à Kosice. Absalom, Absalom ! de Faulkner, en version anglaise, et une petite trouvaille qui m’a rendu heureux, une pièce de théâtre de De Vigny, Chatterton, en édition de 1937. Je compte toujours beaucoup en voyage sur les petites bibliothèques des auberges de jeunesse, internationale de livres abandonnés au bord de la route. On y trouve toujours quelque livre en français et cet aléatoire me plaît. Aujourd’hui je lirai la petite pièce de théâtre.

 Beaucoup de nouveaux arrivants, le train se remplit. Tant que nous sommes à l’arrêt, le jeune contrôleur me fait des traductions avec son portable. Je jubile de pouvoir comprendre ce qui se passe autour de moi, que quelqu’un prenne le temps de m’expliquer. C’est un arrêt d’une heure trente et beaucoup de gens montent ici pour aller jusqu’à Novossibirsk, autre très grande ville de la Russie lointaine, du sud de la Sibérie. Il me montre également un grand tableau, en face du samovar, avec tous les arrêts de la semaine et leurs durées ; le système horaire classique étant en faillite dans ce train, mon rythme sera celui des gares.

 Ici, je suis un étrange étranger – je le suis, en général, dans tous les trains que je prends en voyage, en allant toujours vers les moins chers. Sentiment commun à tous les voyageurs : parfois nous sommes les seuls à savoir que l’on vient d’ailleurs. Parfois notre sac en dit trop long. Parfois c’est juste flagrant dans notre regard, nos habits, nos gestes. Ici c’est flagrant, je n’ai pas l’air russe dans mes comportements, mais pour eux tout semble égal. Au premier regard ils paraissent froids et fermés, mais leurs expressions changent du tout au tout dès le premier contact engagé, la première conversation en tout cas. Ils deviennent presque instantanément familiers et souriants.

 Sur un train de fret dans une petite gare, je vois écrit dessus « Hobo ». Pas en graffiti, c’est un logo d’entreprise. Bien entendu ce n’est pas le même mot, puisque c’est l’alphabet cyrillique même si l’écriture à l’air d’être la même. Pas la même prononciation, donc, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de penser à ces clochards vagabonds des rails, dont la spécialité était de sauter dans les trains pour parcourir les USA. Curieuse ironie graphique ; ça me fait sourire d’en imaginer cacher dans le wagon. Je me rends compte que les hobos de notre siècle sont les backpackers. Bien sûr, nous ne sautons plus dans des trains en marche, ni ne dormons à la belle étoile en mendiant et en volant (encore que, certains le font et d’autres voyagent juste avec leur tente, ça m’arrive aussi). Mais comme eux, nous nous retrouvons tous ensemble pour manger et dormir dans des lieux à nous, les auberges peu chères avec leurs dortoirs et salles de bain communes. Nous venons du monde entier, tous allant et venant dans des directions différentes, à la recherche des moyens de transports les moins chers, tendant le pouce au bord des routes, nous mêlant parmi les locaux, les familles, les étudiants, les travailleurs, presque toujours seuls : étranges anomalies. Bien sûr, ce nouveau mode de voyage est moderne, connecté par Internet et les billets d’avions. Ces backpackers viennent de pays favorisés ou émergeants, car il faut de l’argent pour partir : beaucoup vivent de maigres économies accumulées, se logent souvent en faisant du volontariat dans des auberges et des fermes. J’avais déjà conscience de faire partie de cette communauté, mais voir ce simple petit mot, transformé d’une langue à une autre par une coquetterie d’alphabets, m’a donné à réfléchir à ce qu’elle représentait, cette communauté, dans notre époque. Les backpackers sont les témoins de cette époque, plus vraiment explorateurs, pas vraiment touristes non plus et pourtant, tout de même un peu des deux. Une sortie du système classique auquel chacun est appelé, une fuite, un désœuvrement, une réalisation de soi, la liberté et la découverte. Ils sont les héritiers des hobos dans notre XXIème siècle mondialisé.

 La nuit tombe à 18h30. Les fuseaux horaires éloignent l’hiver. Peu avant à un arrêt court, un nouvel arrivant a rejoint notre carré de lits. Il a la trentaine. Il n’installe même pas ses draps ni ses affaires et part directement chercher deux amis à lui qui se trouvent dans d’autres rames. Les bouteilles sortent, mélange de plusieurs vodkas et de bières. Ils surveillent, mais pas assez : la provodnitsa les prend sur le fait. Trois culs-secs pour effacer les preuves, insuffisants. Comme des enfants que l’on vient de disputer, les deux autres repartent vers leurs lits, sagement, pendant que le trentenaire est escorté jusqu’aux toilettes pour y vider toutes ses bouteilles dans la cuvette. Fête avortée. Mon camarade de Moscou ne s’est pas joint à eux, jugeant du coin de l’œil leur insouciance. Sans doute avait-il senti le coup venir.

 Sous les ponts, les rivières sont gelées et couvertes de neige, on y voit les traces de passages de voitures.

Jour 1 – Carnet du Transsibérien

Premier jour collé à la vitre, suspendu aux étendues de neige, le rythme du Transsibérien s’infuse dans le corps.

(Paris UTC + 3H)

Jour 1 :

 Je dors bien, étonnement très bien. Quelques petits réveils, lors d’arrêts rapides. Je suis un insomniaque invétéré, mais les transports ont toujours eu sur moi un pouvoir magique et berçant : emmenez-moi faire une balade de deux heures en voiture, chaque soir, et je n’aurais plus jamais de problème pour m’endormir. C’est un arrêt de vingt minutes me réveille complètement ; j’émerge vers dix heures du matin. Bientôt les heures n’auront plus beaucoup d’importance à bord, ou une connotation si étrange. Je vais m’installer à la petite table, avec un petit déjeuner, un livre, de quoi écrire, mon mp3… je m’approprie l’espace comme étant le mien. J’entrepose pourtant sur la table sans même toucher à mes affaires. Je passe là des heures. Des heures à ne rien faire, à simplement regarder par la fenêtre. La Russie, en cette période de l’année, est encore complètement sous la neige. Des forêts et de la neige. C’est tout ce qu’il y a à voir. « Rien de spécial », me disent les russes blasés en pointant du doigt – on m’a fait remarquer que je regardais beaucoup par la fenêtre, comme pour me demander ce que je regardais comme ça – rien de spécial mais pour moi c’est « krassiva », c’est beau. Je pourrais ne faire que ça. J’ai toujours bien trop aimé ne rien faire. C’est sans doute ce qui pourra me perdre.

 Un sentiment étrange me revient, ancien, que je n’avais pas ressenti depuis l’enfance. Là assis à regarder par la fenêtre, ça me rappelle l’école. Le lycée. La perspective d’être bloqué là avec comme unique échappatoire cette fenêtre et le ciel. C’est exactement le même sentiment. La main qui soutient ma tête songeuse. Me reviennent ces moments où les professeurs me posaient des questions, pour me sortir de cette torpeur, me demander de revenir « parmi nous » ; là, dans le train, perdu dans une rêverie blanche je m’attends presque à entendre ces voix professorales. Je suis presque étonné qu’elles ne viennent pas. Mes réponses aussi se rappellent à moi, ma voix adolescente avec ses soupirs et sa nonchalance, mes gestes lezardesques qui devaient être insupportables à voir – tantôt créant des tensions, tantôt amusant le reste de la classe. Ici personne ne m’interpellera, je peux profiter de cette langueur, cette fuite mentale ; ici il n’y a que les étendues de la taïga enneigée, des villes lointainement disparues dans la nuit passée, un espace calme et paisible juste avec moi-même.

 Le paysage n’est pas totalement vide, il y a parfois des villages. Ils sont minuscules. Quelques rues avec des maisons aux cheminées fumantes. Ils disparaissent, rapidement traversés. Le train ne va pas si vite, on a le temps de les observer. Rapidement traversés parce qu’ils sont minuscules. Là, dans une petite gare avec ses deux minutes d’arrêt, une relique. Une statue de deux mètres de haut qui prend la rouille, présentant un marteau et une faucille. Ici, dans une autre gare, une ligne rouge peinte sur les bâtiments et sur tous les poteaux. Elle sert à indiquer un niveau de neige critique que les dizaines de centimètres actuels n’atteignent pas. Tant que la ligne n’est pas dépassée, tout va bien. Ailleurs, des passants traversent les rues sans chaussées, glacées, avec prudence, tous emmitouflés d’écharpes et de chapkas.

 Tout ça c’est pour l’horizon, la terre des autres et du vide, la vue derrière l’écran de la vitre, moi je suis bien au chaud dans mon petit wagon avec une trentaine d’autres personnes. On ne dirait pas, que nous sommes autant dans la rame. Dedans, la clim’ tourne à vingt-six, vingt-sept degrés, les shorts et t-shirts sont de mise. Claquettes. Aux toilettes, il faut apprendre à pisser avec le roulis du train, une main qui fait appui sur le mur. Il y a même une petite douche. Je me dis que j’aimerais mieux repousser au maximum le moment de la grosse commission.
 J’ai évoqué la provodnitsa, mais il y a deux personnes qui s’occupent de notre rame et qui se relaient. Avec elle, un jeune homme qui doit avoir à peine la vingtaine. Plusieurs fois par jour, ils passent dans l’allée pour faire le ménage. Ils revêtent alors un bleu de travail par-dessus leur uniforme de contrôleur. Ils font tout ici et tout doit se voir eux. À chaque extrémité du wagon se trouvent les commodités : d’un côté les toilettes-douches (d’ailleurs, douche se dit « douche » en français, tout comme sortie se dit « sortie », des emprunts qui me sont pratiques), de l’autre le samovar. Une grosse bonbonne d’eau chaude et potable, sans aucun doute l’élément le plus important du train. Mon lit se trouvant au milieu, j’organise mes voyages vers l’un ou l’autre ; c’est là que le temps perd sa valeur, lorsqu’on en a tellement à tuer que l’on planifie d’aller chercher de l’eau trente minutes plus tard, au prochain village croisé, au prochain arrêt. Ça me permet aussi de me dégourdir les jambes, de voir en plein jour ceux qui sont montés dans la nuit. Je retrouve ces grands-parents russes et leurs sacs de provisions, ils partent certainement visiter de la famille. Il y a même une famille qui occupe tout un carré, avec deux enfants en bas-âges – très calmes au demeurant – les parents et la grand-mère. Mais comme je l’avais vu la veille, ce sont surtout des hommes ayant la quarantaine. Le wagon n’est pas totalement plein. J’imagine que tout doit être différent à la belle saison. Le paysage et la population du train. On approchera bientôt de grandes villes, je m’attends à ce que plus de monde monte.

 Arrêt à Kirov, première grosse ville depuis le départ, arrêt plus long également. Je descends pour fumer. Il fait nuit. Et froid. Je dois faire attention à ne pas glisser avec mes claquettes sur l’épaisse couche de glace qui recouvre le quai. J’ai l’impression que mes jambes flagellent, comme si le sol meuble et stable m’était déjà devenu étranger. Mon corps aurait déjà intégré, si rapidement, les secousses incessantes du train ? Je ne ressens pas encore spécialement le besoin impérieux de bouger. J’avais vu des vidéos sur le transsibérien, où le blogueur faisait les quais en long et en large pour se dégourdir les jambes, où même des séances de fitness de groupe étaient improvisées sur les quais. Pour l’instant, ça va. Après tout ça arrive à tout le monde de passer un week-end sans quitter son lit, c’est à peu près le stade où j’en suis.
 Plus tard dans la soirée, à huit heures et demie, nous passons enfin la première frontière horaire et il est neuf heures trente. Entre Moscou et Vladivostok, il y a sept heures de différence. Une heure de décalage par jour, donc, ce qui fait vivre à bord du transsibérien des journées de vingt-trois heures.

 Le wagon commence à vivre. Trois groupes d’hommes dans des carrés différents, qui ne se connaissaient pas auparavant, vont régulièrement se voir. Ils discutent, échangent de la nourriture ou un petit coup de vodka. Mon camarade de chambre, lui, a dormi toute la journée. Toute la soirée aussi à vrai dire. J’ai rarement vu quelqu’un dormir autant. Mais dormir dans le train est une activité en soi, une occupation légitime. Les cycles de sommeil classiques n’ont plus vraiment de logique dans cette bulle. Je fais d’ailleurs une sieste dans l’après-midi. Sur le quai de Kirov, je discute un peu avec un des hommes de ces trois carrés de lits. S’il ne parle pas anglais non plus, il a un peu plus d’expérience en matière de se faire comprendre sans avoir de langue commune. Je me souviens avoir croisé son regard à la gare de Moscou – je me souviens surtout de sa grosse parka rouge et de stature d’ours – lorsque je me faisais refuser mon billet déchiré. En remontant de notre pause cigarette, il me fait signe de le rejoindre dans son carré, m’asseoir sur un lit-banquette et il sort une bouteille de vodka. Je ne bois pas, légère gêne, je finis par repartir du carré quelques minutes plus tard. Wagon silence. J’ai peur, comme la veille avec la bière, que mes refus soient mal pris. La barrière de la langue rend difficile la politesse, les explications. L’alcool est un moyen d’échange international qui se passe facilement des mots, encore plus dans la culture russe et dans le transsibérien où le partage est fréquent. Je me rattraperai plus tard auprès de l’ours rouge, en proposant quelques snacks que j’ai acheté spécialement pour partager.

Départ – Carnet du transsibérien

100èm article sur le blog ! Le train démarre.

3 mars (Paris UTC + 2H)

Départ :

 Le train part à minuit trente-cinq. J’attends dans la gare, de nuit, avec ses gens qui dorment sur les bancs pour faire passer le temps plus vite. Contrôle de sécurité à l’entrée de la gare, les mêmes que dans les aéroports – leurs files d’attente interminables en moins. Au café dans la gare, on me refuse un billet de cinquante, parce qu’il est à moitié déchiré, alors que j’essaye d’acheter pour 70 roubles de pâtisseries aux noms inconnus. La dame me sourit parce que j’essaye de me faire comprendre sans parler russe. En m’éloignant, je la vois donner un verre d’eau chaude à une mamie qui veut se faire un thé, même si je comprends que ça la dérange, qu’elle n’a pas vraiment le droit de faire ça. Beaucoup de monde attend à cette heure tardive. Il ne doit pas y avoir que le transsibérien au départ – ou plutôt, « le » transsibérien ne veut rien dire, il y a une multitude de trajets différents sur ces rails. À côté de moi, des grands-parents gardent des sacs de courses plein entre leurs jambes, pour le trajet. Ils sont faciles à reconnaître ceux qui s’embarquent dans ce train pour plusieurs nuits : ils ont tous des provisions, comme ces grands-parents, des sacs plastiques plus ou moins remplis. Peu sont ceux qui feront la semaine complète.

 Le train est là, quai trois, plus banal que ce à quoi je m’attendais. Simplement réel, sans doute. Devant les quais, où deux trois personnes se relaient pour écraser des clopes, une borne indique le nombre de kilomètres séparant Moscou de Vladivostok : neuf mille trois cent et quelques.
 Les deux jours précédents mon départ, j’étais assez anxieux. Les russes avec qui je discutais dans l’auberge à Moscou me souhaitaient tous bon courage, avec un mélange de pitié et d’enthousiasme, une excitation ahurie pour cette aventure éprouvante qu’eux-mêmes ne souhaiteraient pas faire en entier. J’avais profité de la veille pour faire mes courses, préférant attendre le moment du départ pour acheter quelques produits frais : malheureusement à vingt-deux heures, les rayons frais, pâtisseries et légumes du supermarché sous la gare étaient désespéramment vides. Sous la gare parce qu’en Russie comme dans les pays de l’est et certains d’Asie, les passages cloutés se retrouvent enterrés pour traverser, transformant souvent ces souterrains en halles commerciales. Peu utile ce soir-là.

 Devant mon wagon, une petite file d’attente désorganisée se crée. Des gens qui attendent l’aventure, celle d’une autre nature. Ils ont tous plusieurs énormes valises, certainement pour aller retrouver un travail qui les plongera plusieurs mois en Sibérie, ou dans quelques régions esseulées. Des travaux difficiles. Je dis ça à priori, je dis ça uniquement à cause de leurs gueules de russes, d’hommes mûrs et marqués par la vie. Il n’y a que des hommes comme ça qui attendent devant mon wagon – ce qui n’est pas le cas de tous ceux que j’aperçois plus loin, dans la nuit des lampadaires et des expirations brumeuses. Peu avant l’ouverture des portes, des plus jeunes, des familles et des grands-parents rejoignent ma file. Ils attendaient simplement au chaud. Tout le monde s’aligne avec un peu plus de rigueur devant la « provodnitsa », contrôleuse et véritable responsable attitrée à notre wagon, bien plus même mais je ne le découvrirai que plus tard : pour le moment elle contrôle les billets et vérifie mon visa.

*

 Quelques informations pratiques :

J’ai acheté mon billet pour la semaine complète de train quelques jours avant de partir pour 8100 roubles, soit près de 120€ (en mars 2020). Deux semaines plus tôt, le même billet était à 80€. C’est le moins cher que j’ai aperçu dans mes recherches. L’heure de départ, peu arrangeante, joue souvent dans le prix ainsi que la période de l’année, évidemment, mais également la place dans le wagon. Celles situées proches des portes ou celles en hauteur, par exemple, seront souvent moins chères. Je parle pour la troisième classe. La troisième classe se présente comme un grand dortoir ouvert, avec des carrés de quatre lits et où les sièges près des fenêtres peuvent eux-aussi (à ma surprise) se transformer en lits superposés, à la manière de canapé-lit. Pour une place en seconde classe, il faut compter environ le double de prix, 200€ ou plus, pour avoir un lit dans une chambre fermée comptant quatre personnes. En se débrouillant bien, il est possible pour le même prix de trouver des billets incluant une demi-pension, même s’il ne faut cependant pas s’attendre à de la grande qualité concernant les plateaux repas. La première classe en chambre privée, avec télé et repas inclus, elle, se trouve autour des 600€. Avec la compagnie russe RZD on reste dans tous les cas loin des tarifs réservés aux trains touristiques à plusieurs milliers d’euros. À noter qu’en troisième classe des carrés réservés aux femmes existent et peuvent même être moins chers (J’y ai cependant déjà vu un homme dormir, jamais plus de deux, et je n’ai malheureusement pas pu en savoir plus sur ce fonctionnement.)

*

 Après m’être glissé dans le train aux lumières éteintes, silencieux, je trouve mon lit. Un lit en hauteur. J’avise l’acrobatie qu’il me faudra donc faire à chaque fois pour y monter, car il n’y a pas d’échelle. Le plafond du lit est très bas. Pour y monter, s’y engouffrer serait le verbe adéquat. Mais ce petit cocon me convient parfaitement. Pour l’instant, tout le monde attend, assis sur les couchettes du bas qui font office de sièges, tant que personne n’y dort. En face du carré des lits, il y a deux sièges bleus séparés d’une petite table, collée à la fenêtre – mais tout est collé aux fenêtres dans ce train. Je me dis que c’est là que j’écrirai ces mots que j’écris à présent et tous ceux qui viendront dans la semaine. Dans tout le wagon, on entend des bruits de sacs qu’on hisse ou qu’on glisse, qu’on zippe et referme, des froissements de sacs plastiques. La grande installation pendant l’attente – et je n’ai aucune idée de ce que nous attendons. Tout le voyage dans ce train n’est de toute façon qu’une longue attente. Les chaussons sont de sortie, un peu partout. Je n’en ai pas, mais j’ai mes claquettes et d’ailleurs : « Une semaine en chaussettes-claquettes à travers la Russie » ferait un titre assez représentatif pour ce carnet de voyage. Je ne suis pas seul dans le carré – pour le moment, une seule personne. Mon camarade de chambrée me montre comment s’installer, il me dit d’attendre encore en me voyant sortir mon sac de couchage. Il a l’air d’avoir l’habitude. Ensemble nous sortons les matelas et les oreillers entreposés au-dessus de mon lit, pour les installer sur les couchettes autour de nous, ça me fait de la place pour entreposer mon barda au-dessus de moi.

 Il ne parle pas un mot d’anglais, moi pas un de russe. La provodnitsa, qui passe entre les rangs, ne parle pas anglais non plus. Son passage a l’air de réveiller les gens ; dans tout le wagon ça discute entre nouveaux compagnons de voyage : une odeur de nourriture se fait sentir. Mon camarade arrive à me faire comprendre qu’on attend les draps pour nos lits. Je me souviens que je n’en ai pas pris, dans ma réservation en ligne. Ça faisait une économie de 2€ sur le billet, je me disais que mon sac de couchage suffirait. Quand elle vient donner les draps, emballés sous plastique, mon camarade insiste pour que j’en prenne. La contrôleuse soupire un peu, mi-exaspérée mi-amusée, me pardonnant parce que de toute façon, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent. Pour quelques roubles j’ai donc des draps, que je vais m’amuser à me contorsionner pour les installer sur mon petit matelas de couchette.

 Pendant les trois heures qui suivent le départ du train – dans le silence, les lumières de Moscou défilantes – nous essayons de communiquer avec mon voisin de lit. Il a cinquante-quatre ans : quinze minutes de gestes pour comprendre ça. Et il a une fille qui est morte. Trente minutes pour saisir le mot « fille », « doch », et moins d’une minute pour intégrer qu’elle est morte par un signe équivoque : le doigt qui montre sous les pieds – pas au ciel – pour indiquer où elle se trouve, mais surtout la lueur triste dans son regard qui ne trompe pas. Il s’énerve sur son vieux portable à clapet – j’avais déjà remarqué en embarquant qu’il écrivait dessus, le consultait avec impatience. Il me regarde et fait mine de le lancer par la fenêtre. Je comprends qu’il devait prendre ce train avec une autre personne, parce qu’il me montre tour à tour son portable et le lit au-dessus de lui. L’autre a loupé le train, peut-être qu’il prendra le prochain. Au moins, je sais que je n’aurais pas de vis-à-vis tant qu’il serait là. Pendant nos discussions, il décapsule une bière qu’il range dans sa poche. Il dit qu’il connaît Vladivostok, qu’il s’est bagarré plus d’une fois là-bas. Les gestes, toujours les gestes mais cette fois-ci il se marre puis prend un air grave. La bagarre, ça se devine sur son visage, le nez bossu parce que cassé, une petite cicatrice au-dessus de l’arcade et sa peau qui semble garder la présence d’autres, un peu effacées, comme des lignes blanches qui pourraient s’oublier en tant que rides. Il vient de la taïga : la neige, c’est chez lui. Voilà le résumé de nos trois heures de conversation, longues pour se faire entendre si peu, pleines de sourires et d’exaspérations quand on ne réussit pas, de serrages de mains et de pouces en l’air lorsqu’on y parvient. Je l’appelle uniquement « il » car durant nos longues premières conversations, nous avons oublié de nous demander nos prénoms et aucun de nous n’a osé par la suite, l’occasion était passée, l’intérêt n’étant finalement pas si grand.

 À un moment, j’ai repensé à mon portable, au fait de pouvoir traduire nos conversations grâce à Internet. Essai vain. Il n’y a pas de réseau dans le train, dans ces grandes étendues vides que nous traversons et il n’y en aura pas plus par la suite. Les seules occasions où il est possible d’attraper le réseau, c’est lorsque nous traversons des villes, en général uniquement le temps de quelques minutes. Le signal, c’est lorsque des lampadaires défilent soudainement à travers les vitres noires, il faut alors se jeter sur son portable pour finir une recherche ou envoyer un message, avant que les lumières s’éteignent à nouveau en même temps que les petites barres de réseau. Concernant la traduction donc, j’abandonne immédiatement, comprenant que ce serait comme ça tout le long. Mon camarade lui n’abandonne et y va de ses propres méthodes. Puisque je ne parle pas russe, il a la bonne idée de penser que je pourrais le lire. Il sort alors une pochette plastique contenant un stylo et un bloc de post-it jaunes, rien d’autre. Dans l’heure et demie qui suit, tout le bloc y passe, recto verso. On réécrit nos âges, pour confirmer l’information orale, car finalement les chiffres sont les seules valeurs sûres sur lesquelles nous reposer. Il ne saisit l’impossibilité de la manœuvre écrite que lorsque j’écris à mon tour en français. Seulement là, je le vois se rasseoir au fond de son lit en contemplant son abandon. Un soupir et il range tout – un petit coup de bière jalousement cachée dans la poche de sa veste, il m’en propose et je décline. Je fatigue. Je lui réponds en français une fois, pour voir. Ca le surprend et il adore. L’oubli étant contagieux, on passe par la suite trente minutes à chercher le nom du troisième mousquetaire – Aramis – parce qu’il adore ce livre, le titre se prononce presque pareil qu’en français.

 Au sujet de l’alcool, je m’étais renseigné avant de partir. Il est interdit à bord depuis quelques années, sans aucun doute à cause de nombreux débordements. Mais il est visiblement devenu commun de jouer au chat et à la souris pour boire en cachette : je guette les couloirs pour prévenir mon camarade. Après chaque gorgée, il prend un petit bonbon à sucer, pour cacher son haleine. Il dit que c’est parce qu’il a arrêté de fumer, aussi, depuis deux semaines ou bien deux mois. Deux jours ? Je suis sûr pour le deux en tout cas.

 Toute la rame est silencieuse et nous aussi, désormais. Je laisse finalement mon camarade collé aux ténèbres de la vitre pour escalader jusqu’à mon lit et, enfin, dormir.

Introduction – Carnet du Transsibérien

Après une longue absence, voici une nouvelle série de dix articles qui paraîtront chaque mercredis à venir. Je reviens sur mon expérience de huis-clos dans un train russe, durant une semaine et en plein hiver. Bonne lecture !

mars 2020

Introduction :

 En mars 2020, j’ai pris le transsibérien. Neuf mille kilomètres de train traversant les continents, d’Europe en Asie. J’ai pensé à le faire en tant qu’étape dans mon voyage, non pas comme une fin en soi. Comme un simple moyen de traverser le monde sans décoller du sol. Avant de vous livrer mon expérience russe, je souhaite donc d’abord revenir sur le comment je suis arrivé sur ce quai de gare à Moscou, par moins trois degrés, à minuit et demie, pour rester une semaine dans un train à travers la Sibérie.

 Le but premier de ce voyage était donc de ne pas prendre l’avion. Jusqu’où peut-on alors aller, à l’est toute ? La réponse est : jusqu’au Japon. À quelques détails près, évidemment, mais nous y reviendrons en conclusion car 2020 était une année étrange pour voyager. Toujours est-il que la principale raison était écologique, l’avion étant un des moyens de transports les plus polluants, les grands voyageurs étant plus amené à le prendre portant donc une responsabilité particulière là-dedans.

 L’idée est alors de repenser non pas seulement le mode de voyage, mais le voyage en lui-même. En grande randonnée, comme en voyage de manière générale, on entend souvent que l’important n’est pas la destination mais le chemin. Souvent le voyage n’est plus qu’un prétexte pour ce qu’on y trouvera en route. Alors pourquoi ne pas l’appliquer de façon plus radicale ? Il suffit de se fixer un but, un lieu à atteindre, peu importe qu’il soit loin ou non car ce qui compte, c’est ce qu’on traversera pour y arriver. Partir de chez soi, oublier le jetlag, rejoindre la vraie aventure que tant recherchent.

 Le transsibérien pour moi, c’est une idée qui date d’il y a quelques années, née dans un bar parisien où nous avions nos habitudes avec un de mes meilleurs amis. C’est là que la possibilité a pris forme, au détour d’une conversation avec une russe récemment arrivée en France, au fort accent slave. Jusque-là, le transsibérien n’était pour nous qu’imagerie et train de luxe pour touristes aisés. Il ne suffisait finalement que du  nom d’une compagnie locale, RZD, de savoir que les billets commencent à 100€ pour la semaine dans le dortoir de troisième classe, que les boites de caviar sont à 10€ au supermarché. Il suffisait de nous parler de la perspective des palmiers de Vladivostok après la traversée du lac Baïkal. Rien que le nom, Vladivostok, avec ses sonorités de de bout du monde me faisant rêver.

 Je suis parti mi-janvier, après avoir envoyé ma paperasse au consulat russe pour le visa, puis je suis repassé après trois semaines aux Pays-Bas pour le récupérer. Un bus de nuit depuis Paris m’a emmené en Autriche. Cette introduction est écrite dans une temporalité étrange. Je n’ai rien écrit à propos de mon voyage avant de rentrer dans le transsibérien. C’est seulement une fois à ma petite table bleue que j’ai ressenti le besoin de faire le point, ce point. Ces notes d’hiver, je les reprends en automne, je ne me relis que maintenant. J’aime beaucoup cette sensation, ce mélange de plusieurs « moi » passés, de leur projection dans le futur, perdre qui est l’actuel narrateur de ce journal de bord : celui qui se préparait, celui qui y était, celui qui se souvient. Mais je reviens à mes notes et m’y tiendrais, après cet aparté.

 Je n’ai pas écrit avant, donc, un simple témoignage de photos, de situations, de gens, de scènes et d’ombres pour rendre compte de ce passage, cette progression des paysages et des changements des villes vers l’est Européen. En premier, c’était la Salzbourg sublime, prise entre ses montagnes. Parfaite vile pour passer un week-end en amoureux, j’imagine. Puis Vienne, capitale trop grande pour moi. Elle m’a fait penser à Paris, avec architectures historiques et cette ambiance de musée à ciel ouvert. Jolie, mais comme beaucoup de grandes villes, manquante à mes yeux d’une vie à l’échelle humaine. La grandeur des fourmis.

 Vienne, c’était surtout pour moi une rencontre. Un mexicain qui voyageait en Europe. Je fais le détour un peu long de raconter cette histoire, car elle me touche. Cet homme est le genre de personne qui laisse ses larmes monter lorsqu’il parle de ce qui traverse son cœur. En plus cette histoire part d’un livre – bien que ce ne soit une raison valable que pour moi.

 Une semaine avant notre rencontre, il était à Barcelone. Au détour d’une rue, il a pensé à Vienne. Une pancarte sur une librairie avait écrit en gros une citation d’un de ses livres préférés, Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom. Sur un coup de tête, il a alors décidé de venir à Vienne, simplement parce qu’il voulait déambuler dans les rues de son livre. Il a pris le billet pour le lendemain – folie douce et libre, privilège des voyageurs. Le jour même de son arrivée, il est tombé malade. Impossible de bouger, de sortir, de voir cette ville, cloué au lit pendant deux jours, pris dans les brumes de la fièvre et des « qu’est-ce que je fais là », maladie de la « questionnite » qui prend parfois ceux qui sont loin de chez eux. Deux jours plus tard il peut enfin sortir, encore convalescent, pour une première balade qui l’a alors mené dans une église. Au hasard. Une église où, toujours par hasard, il tomba sur la pierre tombale de l’Empereur du Mexique Maximilien. Il ne savait pas du tout, à ce moment-là, que cette figure de son pays était originaire de Vienne. Mais le plus étonnant là-dedans, c’est ce que signifiait cet empereur pour lui – c’est-à-dire, beaucoup. Maximilien, c’est un nom synonyme du temps passé avec son père. Pour lui, c’est le souvenir des deux semaines complètes qu’il a passé avec son père, pour la première fois de sa vie uniquement en tête à tête. C’est le souvenir de leurs balades ensemble dans les rues de la ville de Mexico, des anecdotes historiques dont il l’abreuvait, de leurs discussions au restaurant. Et parmi toutes ces histoires, de cette grande Histoire de leur pays, celle de Maximilien était une des préférées de son père, une des plus importantes pour lui. Une anecdote raconte que Maximilien aurait longtemps encouragé la révolution, pour la liberté de son peuple, révolte ne pouvant conduire qu’à sa chute. Il a alors été condamné alors par ces mêmes révolutionnaires à être battu à mort. Ses dernières paroles auraient été « Vive le Mexique libre ! », approuvant la nouvelle République bien qu’ayant lutté pour son empire. Bien entendu, je ne fais que raconter ce qui m’a été raconté, par les centaines de modifications qui viennent de bouche en bouche, la réalité historique est peut-être autre, je n’ai pas vérifié. Mais les légendes sont celles qui se racontent. Mon ami a alors tout de suite envoyé des photos du tombeau de l’empereur à son père, qui savait évidemment que Maximilien était inhumé ici. Mon ami en est arrivé là par hasard, uniquement grâce à une pancarte devant une librairie. Il m’a raconté son histoire en ayant les larmes aux yeux.

 Je ne suis resté à Vienne que quelques jours. La prochaine étape était la Slovaquie et Bratislava, où j’ai retrouvé une amie qui faisait son déménagement vers la Roumanie en auto-stop. L’auberge de jeunesse où je m’arrête est pratiquement autogérée par des voyageurs. Souvent ceux-ci s’arrêtent pour être bénévoles quelque part, dans des fermes ou des auberges, fatigués de devoir bouger sans arrêt. C’est l’occasion d’une pause hivernale et ici, ce sont clairement eux qui font tourner l’endroit. Un lieu foutraque aux murs entièrement tagués, dessinés, plein de noms et de dates venant du monde entier entre les blagues et citations marrantes. Ambiance squat. Une soirée électro était prévue le soir de mon arrivée, dans la grange de l’auberge. Foutraque. Le lendemain on m’a coupé les cheveux dans les toilettes. Sensation de prendre une pause moi aussi. Dehors, dans la ville, un parc en béton s’effrite en face du palais présidentiel qu’on remarque à peine par sa modestie. Après Vienne, le mur de l’Europe de l’ouest était passé. Je retrouvais enfin l’Europe de l’est, dans l’attitude des foules, la posture des gens, les blocs d’immeubles carrés, rectilignes, et les pâtisseries vendues dans de petits kiosques, cette ambiance slave si particulière et ses traces de l’ancien communisme. Je suis reparti pour  traverser le pays en train, la date de mon visa russe avait déjà commencée, j’étais « en retard ». Par la fenêtre, montagnes saupoudrées sur tout le pays. C’était mes premières neiges de la saison, juste en contrebas des rails, sur des dizaines de kilomètres.

 J’arrivais tout à l’est du pays. Jolie petite Kosice – prononcer « Kochitsé ». Et je suis reparti. Les deux nuits qui ont suivies avaient l’allure d’une préparation pour la semaine du Transsibérien : une nuit de train enchaînée sur une nuit de bus. Kosice-Kiev et Kiev-Moscou. Dans le premier trajet, des problèmes avec ma banque. J’apprends que pendant les prochains mois, je n’aurais pas de carte de crédit. Problème ouvrant à un certain nombre d’anecdotes de voyage intéressantes, à propos de la recherche de guichets d’envois internationaux de cash en Russie, dans des halls soviétiques labyrinthiques et austères, à ouvrir des portes dérobées dans des restaurants et des bureaux de tabacs. Je me souviendrai longtemps de ce train de nuit Kosice-Kiev.

 Je ne souhaitais pas rester en Ukraine. J’aimerais un jour y retourner mais pour y prendre mon temps, ce qui n’était pas possible alors. Plus tard, un jour. Je n’ai finalement passé qu’une journée à marcher dans une Kiev vétuste et fatiguée, en évitant les transports pour en traverser à pied toutes les couches urbaines, du centre historique aux banlieues, jusqu’aux camps de fortune, près de la gare routière. La nuit est quelque peu chaotique : je parle de la voie rapide, sur toute la partie ukrainienne, jonchée de nids de poules. Nous arrivons à la frontière en plein milieu de la nuit. Je me rends alors que j’avais oublié que ce sont deux pays en guerre. À des milliers de kilomètres de là, certes, mais une certaine tension est palpable. Même si je dois noter que la frontière bulgare-turque était sans doute aussi exigeante et difficile à passer. Nous restons dans le bus à attendre pendant près de deux heures. Un jeune militaire russe, à peine la vingtaine, traverse tout le bus kalachnikov à l’épaule pour ramasser les passeports. Je suis évidemment le seul étranger, il n’y a que des ukrainiens et des russes et aucun ne parle anglais. Il n’y a qu’un petit papi ukrainien qui se fait prendre à part, il disparaît pendant plusieurs dizaines de minutes avant de revenir nous rejoindre. J’entends murmurer à son sujet : j’aurais tant aimé savoir et pourtant je n’ai qu’une imagination mal placée pour spéculer à son sujet. Nous passons à travers des contrôles semblables à ceux d’un aéroport, après avoir rempli un petit papier – une dame prend le temps d’essayer de m’expliquer ce que je dois remplir. Tout cela doit bien durer quatre heures. On me remet un papier d’immigration dont je ne connais pas l’importance et que je finirai par perdre par négligence– erreur qui ne portera pas à problème, mais qui aurait pu. Je repars finalement avec un joli tampon rose dans mon passeport.

Finalement, si l’on retire la place rouge – grande, certes, mais à l’échelle d’une ville, si petite – et deux trois attractions touristiques, Moscou n’est qu’une grosse ville occidentale. Grise. L’étape du voyage qui nous intéresse le plus, dans ce carnet de bord, va enfin pouvoir commencer.

NB : photo prise à l’argentique en face de la gare de Iaroslavl, départ du transsibérien, Moscou.

Jeu de nuit

Étendu les bras en croix

Le plafond me regarde

Je lance mes yeux comme des dés

Ils clignotent sans que je ne sache

S’ils s’ouvrent ou se ferment

: quand je m’arrête, le jeu consiste à deviner

De quel noir est faite l’obscurité

 

Les palpitations repliées sur mon torse nu, le jeu ne marche plus

 

Je me suis bâti un sarcophage de couettes

Où j’attends qu’un prophète me rejoigne ;

Que des doigts somnambules qui grattent les couloirs

De ce labyrinthe dont nous aurons toute éternité