Jour 23 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

J’avais, plusieurs jours auparavant, rencontré mon moi adolescent. Il y a, lorsque je veux faire des choses, souvent cette pulsion d’insomnie qui me pousse – ou me retient. Le besoin de déconnexion par la fatiguée, usée presque comme une drogue, vient faire taire les peurs et se contente de me faire foncer tête baissée. Cette déconnexion, elle date d’avant, je la remonte à la pré-adolescence. L’enfance, en tant que telle, me paraît loin et pourtant, plus je vieillit plus elle m’apparaît pleine du mystère le plus simple que je connaisse.

Dans le miroir, dur de parvenir à retrouver l’image de ce pré-ado ou cet enfant que j’étais. Chercher dans les yeux, fouiller les couches d’années que je cache à moi-même. J’ai besoin, je le sais, de trouver et d’embrasser cet enfant intérieur, apeuré de tout ce que j’ai pu lui faire subir. Il est peut-être caché car j’ai voulu l’en protéger, qui sait. Je ne m’en sens pas encore assez proche pour le savoir.

C’est l’après-midi, la brosse à dent est rangée. Je comprends que pour ressentir des choses positives il faut se donner le moyen de faire des actes positifs, juste pour soi. Même si ça semble insurmontable. La culpabilité de la veille contre laquelle j’ai du lutter, à cause de l’acte manqué.

Je viens me voir au petit miroir, avec l’air d’avoir besoin de parler. Je me perds cependant une minute en pensant à autre chose, je perds l’importance de ce que j’allais dire, avant de me reprendre.

J’ai besoin de m’adosser au mur, volontairement pour une fois. Je croise les bras, aussi, pas par réflexe : besoin de prendre du recul.

Par la porte ouverte, j’entends la musique que j’ai laissé tourner. Gymnopédies. Je ne retrouve pas ce pré-ado que j’étais. Comme une hypnose instantanée, à regarder mes yeux mes pensées divaguent tout de suite, ne voyant plus rien.

Je le dis à nouveau à pleine voix. La fin de l’intonation fourche en plus aiguë. Comme si c’était une question, ou une petite souffrance de l’attente de réponse. Ou simplement se voulant intimement rassurante, je n’arrive pas à déterminer. Aucune expression sur mon visage. Je sens à nouveau cette petite vague de froid qui me prend, sans tremblement cette fois-ci. Je n’arrive pas non plus à déterminer si c’est une sensation rassurante, qui se fixe comme quelque chose qui glisse lentement sur mes épaules, ou autre chose. Je n’écris qu’une seule explication en tout cas, bien que je ne la sente pas seule, c’est la seule qui me vient. Que je veux bien voir, que je discerne au milieu du potage de ce que je ressens.

Quelque chose de pensif en moi.

Jour 22 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Je crois que j’ai peur.

Dans le fond, il n’y a peut-être que ça qui me fait avoir ces comportements de répulsion et d’attraction envers la routine, faisant que je n’arrive pas à la saisir. Je ne sais pas comment me placer par rapport à ma propre façon de gérer ma vie. Et je sais, pour être passé là à travers d’autres domaines, que cette période de transition où l’indécision, l’incertitude, peut prendre fin.

Actuellement, je ne peux que constater – et ressentir – le fait que je retarde, que je n’arrive pas à caser « naturellement » l’instant de me dire je t’aime. J’aurais beau vouloir trouver à ce fait de multiples explications, sentimentales ou inconscientes, dans le fond il n’y a qu’une forme de peur.

Il y a l’inexpérience dans l’apprentissage de s’aimer, bien entendu. Il y a aussi la peur que le défi se termine, d’être à nouveau lâché dans la vie de tous les jours, sans n’avoir plus de cadre pour m’aider.

Que j’oublie tout ce que j’ai commencé, par inadvertance, insouciance, que la peur de le faire qui existe maintenant, balaye totalement l’envie de continuer à garder ça en moi. J’ai peur d’arriver jusqu’au bout, et de me contenter de la satisfaction de l’avoir fait. Tout comme j’ai eu peur au milieu du défi de ne pas réussir à pouvoir le finir (même en s’interdisant formellement l’option, elle se tapit toujours quelque part en nous). J’ai peur d’y arriver totalement, de ce que ça implique d’être. J’ai peur d’être vide, de ne plus avoir assez de base solide sur laquelle avancer. Peur de laisser partir un passé, dont je sais pourtant tout le bénéfice de m’en débarrasser (le regard du passé qui se pose sur soi, tapit lui aussi dans le miroir).

J’ai peur d’avoir peur, surtout, parce que je sais qu’elle seule peut annihiler mes efforts. Peur d’écrire ces mots. Et pourtant, il y a comme des discours qui résonnent en moi, des mantras selon lesquels toute peur ne peut être totalement mauvaise, que seule la volonté la plus forte résistera. Ce n’est pas une peur panique, qui me domine, c’est une peur qui me ralentit, qui produit sa légère érosion stalactite.

C’est à cause de cette légère peur que je ressens ce soir, qu’en allant face a miroir, je pense à faire demi-tour pour aller écrire ces mots – une forme de désespoir à l’idée que je pourrais oublier ces pensées à propos de la peur. Je les ai écrit tout de même, après, et je me demande si quelque part je ne me suis pas laissé influencé pendant la séance du miroir.

Était-il bénéfique d’exprimer cette peur ou non ? Je pense que oui. Les mauvaises pulsions doivent sortir aussi, sans me dominer dans mes actes. Trier ensuite. Répéter, encore et encore, chaque jour. Améliorer. Composer, avec tout l’existant.

Je n’arrive pas à aller face au petit miroir. Il me semble avoir besoin de recul. Il me semble que je n’arriverai pas à me voir aussi près. La sensation n’est pas violente, elle exprime simplement un blocage. Il faut éviter, là tout de suite en écrivant, toute forme de culpabilisation (par rapport aux incapacités, de manière générale). Comme une balance où le choix peut se transformer en positif comme en négatif.

Face au grand miroir, je me balance en tête des grands discours personnels, à propos du changement de soi, à propos du droit au changement, de la possibilité d’être différent, d’évoluer tout en restant toujours la même personne, une nouvelle personne – de ce qui est en nous, avant, maintenant, et qui sera toujours. Le droit à l’oubli de certaines périodes de sa vie ; après les avoir revues, mâchées, comprises, intégrées. Il a toujours des choses à comprendre mais : le droit au pardon, à pouvoir être, aujourd’hui.

Je le dis à haute voix, ce je t’aime. Je ne fuis pas. Je le sors de ma gorge. Pour la première fois, ma voix. Croassante, grave, sortie de caverne cassante. Je me vois dans ce miroir plus mal éclairé que l’autre, la peau presque verdâtre. J’ai réussi, j’en repars presque blessé. Dans les deux secondes qui ont suivies mes mots, j’ai eu un frisson de froid-sans-froid et, à l’intérieur, comme le sentiment que mon cœur se faisait aspirer. Comme une chute en moi. J’ai réussi.

Je n’avais pas pensé à le faire, là maintenant, comme ça. Je me suis senti pressé, presque acculé par cette peur – qui ne s’en va pas encore tout à fait, mais qui s’atténue peu à peu à force de poser des mots.

Ce n’était pas particulièrement réussi – le fais-je pour ça ? – mais je l’ai fait : ma voix est sortie, un peu comme celle d’un autre… Mais face à tout ce que j’ai dit-ressenti plus tôt, je préfère le voir présentement comme la meilleure preuve digne d’espoir et de volonté, pour continuer à me battre, à faire bloc. Pour toujours même si ça fait peur. Pour toujours.

Jour 21 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Je me suis dit je t’aime en plein milieu d’après-midi, simplement parce que l’occasion se présentait ; je me suis dit qu’il aurait été bête de ne pas la saisir. Mais ce n’est pas le plus surprenant, pour moi. Quand je dis l’occasion se présentait, je veux dire que je me suis regardé dans le miroir à une heure autre que celle du soir. « Autant le faire tout de suite ». Forme de continuité avec mes pensées des jours précédents, avec une idée que cela pourra me libérer du temps. Le fait est que je n’y étais pas du tout préparé mentalement, à cet instant.

Je l’ai dit et ça ne m’a pas provoqué de sourire. J’ai voulu, après ça, me « prendre dans mes bras », mais je n’ai pas réussi à avoir accès à cette sensation, que je commençais à approcher. Je me sentais tout de même confiant, en me regardant, mais le fait de le dire à fait retentir tout le fragilité de cette bulle que j’essaye de me construire. Elle n’a pas tremblé pour autant, mais par la suite, tout au long de la journée, j’ai eu l’impression que cet acte n’avait pas véritablement eu lieu.

Le plus étonnant, au final, renforçant cette dissonance, c’est que je n’ai pas réussi à écrire tout de suite après mon ressenti, comme je le fais d’habitude. J’ai attendu le soir, en me martelant toute la journée que je devais le faire. Je n’ai pu écrire qu’au moment de me brosser les dents. J’y suis d’ailleurs allé en pensant, peut-être, croiser là-bas un regard complice. Je me rends compte en écrivant, que je n’ai même pas levé les yeux face au miroir (une pointe de culpabilité vient presque poindre quand je le pense-écris).

Étrange expérience que cette dissociation des actes (manqués) et des pensées (à retardement). Mais dissociation absolument nécessaire en vue de l’après. L’après ce mois dont les deux tiers sont déjà écoulés.

Comme deux fils de laine qu’on s’acharne à démêler, et dont il faudra prendre soin afin de ne pas former un nouveau nœud plus loin.

Attention et patience.

Jour 20 – Je t’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Le problème est toujours un peu le même : faire ce petit rituel tard, si tard. C’est plutôt le ressenti par rapport à ce fait qui change. Parfois on n’a simplement pas envie, l’impression de se faire rattraper par la machine des jours et que vingt-quatre heures sont définitivement trop courtes. L’impression de faire toujours la même chose, sans avoir eu le temps, chaque fois que tombe l’instant rituel, de faire assez de chose, sans savoir si le problème se trouve plutôt dans la répétitivité, ou dans la nature même de l’existence d’un rituel. Bien que le problème ne se situe certainement dans aucun des deux, voir même qu’il n’y ait en réalité aucun problème à ces sentiments là.

Il y a simplement cette idée de défi, de moment quotidien à effectuer sans faute, pendant trente jours. Et il y a forcément des remise en cause, des lassitudes, des envie de faire autre chose. La nature même de ce défi pousse à repousser sa détermination. On réalise simplement que se dire je t’aime, le fondement de ce défi, n’est pas seulement passager, mais qu’il sera à faire pour toute la vie. Toute la vie. La pensée fait écho à un point vertigineux, qui me dépasse (pourquoi tout ce «  on » en préambule quand je ne parle que de moi, je ne suis le porte-parole de personne, je ne fais que parler). Alors le faire rigoureusement pendant un mois, c’est une épreuve à passer, un condensé de tout ce qu’on peut vivre, d’une certaine façon, avec un rythme plus accru. Il est sans doute trop chronophage de faire ce rituel quotidien toute sa vie, mais il sera nécessaire et capital d’y revenir. Ce que je battis ici.

La sensation qu’en regardant un certain endroit de mon visage, ou plutôt sous un certain angle ou, non, plutôt avec une certaine focale, je m’apprécie mieux. Je n’arrive pas bien à déterminer, ça reste une attention encore fuyante.

Je me suis surpris ensuite à une fois de plus me regarder de trop près. Ça a duré autant de temps que la première observation résumée en une phrase au-dessus. Je m’en suis sorti tout de suite. Je me rends compte également que cette auscultation, je la fait en fronçant les sourcils, ça demande un effort douloureux aux yeux.

J’ai laissé la porte grande ouverte.

Je le dis et ça me donne un sourire, pas immense, mais sincère et rassurant. Il vient sans forcer, automatiquement.

Jour 19 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Ce soir je n’ai pas grand chose à dire. C’est à cause de la fatigue, en bonne partie, mais de la bonne fatigue cette fois-ci. De la très bonne fatigue. Je n’ai pas grand chose à dire car pour une fois, tout ce qui se passe n’est plus prisonnier en moi. Il sort et il vient à moi, se manifeste en dehors. Alors il n’y a rien à dire, à fouiller, tout est clair : vivant.

Face au miroir, fatigué, j’ai l’impression d’être bronzé. C’est stupide car il n’a fait que neiger ces jours-ci, mais j’ai l’impression d’avoir pris des couleurs. Et je souris, surtout. Un sourire naturel. Je me sens un peu plus léger, apaisé. Je sens tout de même la résilience d’une sorte de nœud, comme une pelote de laine un peu lourde logée dans mon cœur. Mais tout, autour, s’allège.

Je me dis je t’aime et c’est un grand sourire qui suit. Les yeux amusés et surpris. Je reste pour faire un câlin à mon cœur, avant d’aller trouver un repos que je mérite.

Jour 18 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Dans l’entre-deux, un miroir. Le doute et l’attente, et puis un miroir. Je ne suis pas assez calme, pas assez apaisé, et un miroir. Pas de brossage de dent, mais l’attente et le silence et un miroir. Là, sur ma gauche quand j’écris, assis sur le lit, je le vois. Je suis pile en dehors du cadre. Je ne m’y reflète pas et je tape sur mon clavier et je me dis qu’il faudrait le faire, maintenant. Il suffit que je penche la tête en avant pour me voir dans ce miroir. Je me dis que peut-être ça pourrait m’apaiser et m’aider à attendre plus sereinement. Mais dans les nerfs, autre chose me dit que ça ne m’aidera en rien, que ça pourrait me miner et me déconcerter plus encore. En attendant, j’hésite et pourtant je sais qu’il faudra que j’aille devant ce miroir, pour trancher l’indécision. Tout faire pour y trouver quelque chose. Comme si la demie-heure qui suit pouvait dépendre de ça – alors qu’elle ne dépend concrètement pas que de moi. Je crois – ou pas.

J’avais eu une pensée tout à l’heure, que j’aurais pu noter ici, et puis je l’ai oubliée en chemin. C’est frustrant. Mais j’ai un jour lu une citation qui, même si ce n’était pas le sujet direct, parle de la mémoire et de l’inconscient. Les belles pensées s’oublient mais ne disparaissent pas.

Il me semble que c’était une pensée constructive, positive, alors même si je n’arrive pas à remettre le doigts dessus, j’espère qu’elle a été utile en moi et qu’elle continue à l’être.

Je me tiens face à moi-même. Les mains dans le dos, presque solennel. Au début, je ne pense à rien. Je me regarde droit dans les yeux, mais je me vois sans me voir, dans le vague.

Puis, j’essaye d’activer des choses en moi. Ça fonctionne à moitié. Je me perds dans une autre considération (je n’avais jamais remarqué que j’avais une narine plus petite que l’autre). Je me concentre. Le tout, c’est d’essayer de chercher des pensées positives, réconfortante – chercher l’ambiance réconfortante qui existe lorsqu’on se sent bien, de manière générale. Le faire face à soi. C’est de la psychologie de petit chimiste, en associant une image à une pensée. D’une certaine façon, lorsque l’on prend une mauvaise habitude en se regardant, c’est aussi ça. Là où on peut se poser la question, c’est sur « n’est-ce pas superficiel de le faire de cette façon ? ». Il faut balayer cet argument ; la démarche est sincère, ça ne veut pas dire que le visage que je verrais tous les jours dans le miroir sera réconfortant, mais la démarche part du fond du cœur et n’est à aucun moment superficielle.

Je le dis et ça me fait bizarre. De le dire pas chez moi, à nouveau. Dans l’instant même, la pensée que j’avais oublié dans la journée me revient. C’était à propos du rapport narcissique de se dire je t’aime, seul dans son coin, dans un lieu où d’autres gens vivent. Le narcissisme.

Finalement cette chose que j’avais oubliée n’était pas si positive.

J’y réfléchirai plus tard. Au moins je m’en souviens, bien que ça me donne le doute sur ce dont je dois faire confiance, je me sens malgré tout plus droit en moi-même. Moins de tressautement dans le cœur. Aplanir.

(Note de correction : la seconde où je me déclare provoque visiblement toujours des micros-réactions ou pensées, elles ne sautent pas aux yeux mais peuvent être utiles si l’on y est attentif.)

Jour 17 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Demain je sors et vois une personne qui m’est chère.

J’angoisse, d’une certaine façon, de comment j’aurais le temps de faire mon « je t’aime ». En rentrant dans la salle de bain je me suis tout de suite ausculté de près. Des boutons, dont cette forme d’angoisse inconsciente pourrait être la cause. J’ai voulu, pour me préparer, voir ce que ça fait de laisser la porte grande ouverte. Instantanément, j’ai voulu croiser les bras et m’adosser au mur, ma main droite a cherchée a s’accrocher à mon poignet gauche. C’est étonnant, l’impact que peut avoir une simple porte ouverte. L’impression de revenir quelques jours en arrière.

Désormais, je cherche à le faire venir du cœur, ce je t’aime. Comme si ces seize jours passés avaient servis à construire une route reliant ma bouche à mes sentiments. Je sens d’ailleurs les travaux, les plots de chantiers, je sens réellement ces connexions en construction.

Je me le dis.

Une réponse fuse en moi dans la seconde, du tac a tac. Simple constatation.

« Je t’aime.

  • Je ne le sais pas. »

Non en effet, pas encore.

Jour 16 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Il est encore très tard. Mais est-ce vraiment important ? Quand on se cherche une nouvelle hygiène de vie, oui. Ce serait mieux si j’arrivais à me « déclarer » plus tôt (mise en mot temporaire pour remplacer « se le dire », plus proche du « je t’aime ») mais est-ce vraiment le plus important ?

Clairement ce soir, je n’ai pas la tête à ça. Et ça se voit dans le miroir. Pas par mauvaises pensées, mais simplement que je ressens le poids de l’obligation. J’aimerais mieux faire autre chose ; je ne me sens pas préparé à le faire ; je n’ai pas eu envie de prendre de temps pour me préparer. La répétitivité ? La peur de ne plus rien avoir à dire ? Celle-ci doit être balayée, je n’écris pas pour avoir quelque chose à dire. La peur de ne rien trouver de plus en moi grâce à ce défi ? Ce serait plutôt la peur de ce que je pourrais trouver encore. Le problème n’est donc pas là, faux arguments.

Me déclarer en fin de journée, comme ça, associé au brossage de dents. L’impression constante d’être trop fatigué au moment de le faire. Est-ce que l’association des deux actes ne devrait pas prendre fin ? Est-ce que je ne devrais pas oser désormais le faire sans filet, sans cette couche de protection du rendez-vous d’avant d’aller dormir ? Pas pour me repousser dans mes limites cette fois, non, juste pour continuer. Ne pas connaître l’impression de stagner. Et pourtant, la routine a du bon. Il paraît. Si ce soir j’ai plus la tête à réfléchir sur le comment que sur l’acte de guérison, ce n’est pas à faire taire. La routine a du bon dans le cadre qu’elle installe, la stabilité qui réconforte les cœurs troublés, qui ne savent pas eux-même ce dont ils ont besoin. Le fait de se le dire même lorsque l’on n’en a pas envie, sert à (me) montrer que les instants bénéfiques ne sont pas seuls, que plus tard, même lorsque que ça n’ira pas, je serai capable d’être là. Et je serai là.

Beaucoup de questions et face à moi, peu de réponses.

En me brossant les dents, j’avais laissé la porte grande ouverte. Par réflexe, en me plaçant en face du miroir, je l’ai rabattue. Toujours en la laissant légèrement ouverte – juste assez pour ne plus voir en-dehors. Elle était ouverte en me brossant les dents, ça ne changeait rien, mais je l’ai fermée.

Je me suis placé comme hier, mais instinctivement cette fois, pile entre le miroir et le mur. Ni trop près, ni adossé.

L’air fatigué toujours, oui, mais surtout la tête à vouloir être un peu ailleurs. Pas énervé ou mécontent d’être là, pas absent non plus, juste un peu ailleurs. Je crois que je m’apprécie un peu. Je ne me suis jamais attendu, lors de ce mois (dont la moitié déjà est passée), à un changement radical. D’ailleurs si je retournais les choses, je pourrais me dire que tout ce le n’est qu’auto-persuasion… Je ne peux pourtant que constater que même dans cet état de fatigue décrépi, je m’apprécie un peu. Sans grand sourire mais vaillant, (vaillant, c’est ce mot qui me vient même s’il ne me fait, là tout de suite, aucun écho particulier).

Je me déclare en le chuchotant fort et distinctement, sans sourciller. Rien ne se produit à la suite et je vais me coucher.

Jour 15 – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

Je me couche plus tard ce soir. L’impression d’une accalmie entre ces derniers jours mouvementés, et des jours à venir qui le seront également. Je me couche tard car j’en profite pour faire le point avec moi-même. Avant d’aller me brosser les dents – il faudrait, un jour, que j’utilise plus facilement le bon mot, et non pas cette périphrase « me le dire » – j’en profite pour relire mes derniers articles.

Décroiser les bras. L’air fatigué mais paisible, presque souriant. Encore un peu de vide et de perdition dans les yeux, mais de mes joues et de mes lèvres part ce qui commence à titiller les yeux. Un visage plus apaisé. J’essaye de faire attention, ces jours-ci, à moins froncer les sourcils. J’ai l’impression que ça se ressent. Je décolle mon dos du mur, ce que j’ai fait tous les autres soirs. Je ne m’approche pas autant du miroir que j’ai pu le faire non plus, en m’auscultant littéralement de trop près. J’ai la sensation de me prendre dans les bras. Je sens mon épaule contre mon épaule. Je me prends dans mes bras. C’est ce que je vois dans ce miroir, cette sensation étrange de se sentir serré contre soi-même, de ce qu’on pourrait ressentir si je serrais quelqu’un dans mes bras.

Je t’aime.

Je le dis plus fort – ça décline un peu sur la dernière syllabe, mais c’était bien plus fort, sans mouvement de visage, droit dans les yeux. Ça ne sort pas encore de la gorge mais c’est plus fort, comme si ça se préparait à le faire.

Bilan mi-chemin – Je m’aime, moi non plus

« Je m’aime, moi non plus » est le projet de se dire tous les jours pendant un mois je t’aime face au miroir.

 

J’ai l’impression, à la moitié de ce défi, d’avoir besoin de faire un point sur ce qu’aurait pu être ce projet, un an, trois ans auparavant.

Il y a encore quelques mois, je crois que je n’aurais pas pu aussi facilement. Ce défi tombe dans une bonne période : je me sentais dans une démarche similaire en le trouver. Il y a quelques mois, je serais sans doute, chaque jour, resté plus d’une dizaine de minutes à me fixer dans le blanc des yeux, mi-désespéré mi-amorphe, à mobiliser toutes mes forces pour ne pas me sentir imposteur de tout ces efforts auxquels il aurait fallu me convaincre. Je n’aurais, je pense, à peine réussit à faire bouger mes lèvres pour me le dire. Mais j’aurais tout donné pour le faire tout de même.

Il y a encore un an, je n’aurais pu le faire avec régularité. J’aurais abandonné au bout d’une semaine, là où précisément j’ai eu une difficulté en jour 8, ou au bout de dix jours, là où présentement j’ai tenté d’autres perspectives. J’aurais envoyé tout voler, j’aurais tenté des choses étranges. Je me serais provoqué, j’en aurais rajouté, j’aurais assumé jouer, faire faux. J’en aurais fait trop. J’aurais exagéré mes crises d’insomnies pour me forcer à avoir une sale tête – et me le dire, pour me discréditer dans mes petites réussites.

Il y a trois ans, le simple regard dans le miroir n’existait qu’avec violence. Je me serais haï. J’aurais vomi les mots qu’aujourd’hui j’arrive à m’avouer, à prendre délicatement dans mes lèvres pour ne pas les briser. Je les aurais craché, balancé comme un vase de cristal, pour me provoquer à le récupérer sans le casser. Je me serais coupé dessus à jongler indéfiniment avec les morceaux. J’aurais retroussé les lèvres, pour montrer les dents. Froncé les sourcils. J’aurais collé mon front au miroir, pour me provoquer à me battre. Je me serais haï, en croyait jouer à me haïr, juste pour voir quelle tête ça me fait. Me faire réagir. Croire se voir avoir l’air fort, alors qu’on se contente de se remplir de haine, combler ce qu’on croit faible par un trop plein de force. La violence silencieuse, finalement. Situations ridicules de provocation envers moi-même, de dégoût, de pleurs en réalisant fugacement ce que je faisais. Les yeux rougis et les pleurs qu’on ravale avec encore plus de rage, pour tenir le coup. Le ridicule de ces scènes – et on réalise le ridicule, on s’en culpabilise. J’aurais cru perdre les pédales en voyant ces regards, et j’aurais perdu les pédales, je me serais sans doute frappé, des poings sur le crâne, les côtes, la mâchoire.

Tout ça est déjà arrivé, face au miroir.

Alors voilà ce qu’aurait provoqué me dire je t’aime, dans le passé. Pas besoin d’expliquer pourquoi, pas besoin de justifier ce que je fais aujourd’hui et ce que je faisais.

L’instant où on revoit ces images est crucial. Je peux y penser avec culpabilité, avec peine, avec tristesse envers moi-même. Je peux trop me concentrer sur ces scènes, ne voir qu’elles. Là à cet instant, je fais le choix de voir tout ce que j’ai parcouru, et j’en suis fier.

Je pense à ajouter un « et bien que cela me pèse», mais je préfère aller plus loin, ne plus nuancer mes sentiments positifs. Me libérer de ce poids.