Des temples et des jungles – Extrait

Extrait d’un bien plus long poème, presque incantatoire, Des temples et des jungles :

De petites pierres dans de petites poches

Et des petits souvenirs-trésors où s’agrippent doigts vieux

Cicatrices de marbres, cicatrices, les veines

Chacun s’est vu être temple, et l’on s’y retrouve tous

Lors des pleines lunes, des soirs sans ciels et des soleils blafards

Et toutes les déclinaisons d’adoration se déclinent

Se déclinent et déclinent les chutes de fluides de nos yeux aux sols

Partout les temples à travers les terres

Se concentrent en long chant petrichor, mille fantômes

Adorent une déesse à travers les siècles

Mille spectres imprègnent un seul temple

Un seul temple et des mains qui font sens

Un temple froid

Qui ne vit que pour être visité

Qui n’est érigé que pour être habité

Par sa présence passagère

– les regards vers le haut, les soupirs

Une chaleur qui ne s’explique pas, la présence

Oui, sa présence,

Nos corps sont un temple que la déesse parcourt.

*

Pourquoi les jungles  ? Hostiles les jungles

Tropicales, lourdes, inquiétantes même de jour

– les mouvements des feuilles  ; mortelle végétation à dents –

Mais naturellement : car la fièvre

Les jungles car la fièvre

Parce que nature dépouille, détrousse les biens

Quelques poils, quelques baves, quelques chairs

La fièvre Humaine

Les délices, les hallucinations

Le délire d’esprit et les cris

On jouit contre les arbres, on hurle seul

On se perd et on exulte, à tailler, casser, craquer les branches qui empêchent un chemin

La route qui n’existe plus que parce qu’on la trace et qui se referme

Nous avale à chaque pas : il n’y a de route que le tchac tchac

Et les quelques feuilles coupées qui tombent à sa suite

Le reste cicatrise et se tâche du sang qu’un instant avant de l’évacuer

Dans les pluies tropicales et les fièvres qu’elles font couler dans nos cheveux

Sur nos sourcils qui débordent et nos lèvres qui tremblent

Alors là,

Seulement arrivé là :

Tu bâtiras ton temple.

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S’aimer miroir – Revue Encre[s] n°2

Le 16 mars sort le numéro 2 de la revue Encre[s], revue très prometteuse et de qualité qui a débutée l’année dernière (la précommande offre les frais de ports ^^).

À l’occasion de leur appel à texte sur le thème Poli/brut, j’ai composé un poème visuel (qu’il m’est difficile de reproduire ici à vrai dire, l’instrument ici est pas super aisé…) qui se lit en double page. Mais je peux quand même en montrer le tout début :

S’AIMER MIROIR

coin de mur comme à l’école • fixe le plafond pendant des heures

rien • une araignée dans un recoin, peut-être • fissure à cause du

poids de tout l’édifice • simple maison, bicoque, fondation sans

murs-porteurs • des mains qui vont et qui viennent sont venues

sur le toit, les tuiles tombent par orage • ce sont les autres qui •

avec les nuages, on voit mal mais ça vient bien de là • haut • trop

de gens qui marchent sur les toits, des lunes comme des cha-

peaux avec les yeux qui disent ni oui ni non • c’est ne pas savoir •

ne pas savoir pourquoi comment avec qui où • ni ni ni ni ni •

il n’y a pas dans de monde dans les maison, il n’y a que toi •

qui tremble • ? • c’était peut-être seulement le bruit des tuiles,

de la pluie • rendors-toi, regarde-toi • fait-pas-ci, fais-pas-ça •

Marche – Revue Méninge n°14

Le mois dernier est sorti le numéro 14 de la revue Méninge sur le thème Souffle, et j’ai eu le plaisir de voir un de mes poèmes publié dedans. Vous pouvez lire l’intégralité de la revue sur leur site, ou l’acheter en version papier. Leur appel à texte pour le n°15 est sorti, sur le thème « éponge! », jusqu’au 17 mars.

 

MARCHE

C’est montagnes et arrêtes
Qu’on croise, souvent
Quand on a les pieds en sang,
Les pieds en sang des kilomètres.

Le bruit des troupeaux de vautours qui décollent
Qui te collent aux pattes
Qui te tournoient
Autour, et te font de l’ombre

De jour ;
De nuit

Tapis de buis en épines matelas,
Toit d’étoiles et plafond de froid  :
En boule contre les roches
Le vent ne passera pas.

Vieillard sphinx marcheur désert,
Gamin des bois loup fou des joies,
Dans leurs tissus cachent
L’enfant
L’enfant
L’enfant-roi
Roi de soi
De soir même et de tous les soirs
Jusqu’à l’horizon de ciels primevères,
De nuit hulottes.

Tranquillement,
Tout contre le torse
Biberonne l’enfant

L’enfant
L’enfance
Aux rages de dents
Aux rages de cœur,
De fêlures de soi
De soi,
De soi.

Alors doucement,
Clochard qui ne parle que par le geste
Passe son doigt
Sur les gencives de l’enfant
L’enfant
L’enfant en lui
Et calme, calme,
Marche comme ça

Jusqu’au grand soir.

Sortie

Ouvrir la porte Fermer la porte

 

pignon

fenêtres

voitures moteurs

talons, chignon

regard fuyant

front plissé

cheveux éparses et gras

teint cireux

vitre de bar

arbre, laisse

roux

fard à paupière

métal marche pied bus

regard droit dans les yeux

détourné, attente ballante

bonnet

bouton sur le haut d’un crâne

cartable d’école bleu, neuf

86

cicatrice sur un front

paupières tombantes

choucroute de cheveux frisés

bandoulière en cuir

trop proche de moi

casque sur la tête, sous une capuche

poils au nez

le Petit Prince est là

bouquet de fleur dans des mains jointes

sac de course dans des mains froides

air dépité

femme sympathique et manteau brillant

fesses actives et rondies par la marche

Ne pas regarder.

Isabelle – elle ressemble à Isabelle

– Isabelle comment déjà  ?

cernes violacées

un lacet défait

écharpe colorée – laine blanche, rose, rouge, jaune

lunettes sur tête – journal

cheveux gominés

un regard rieur

des cheveux qui chatouillent mes doigts qui évitent

veste en jean

l’odeur d’une orange

une bague étincelante

des fossettes

un grain de beauté sur une joue

un air perdu

lunettes de soleil sans soleil

quelqu’un qui cherche

 

Aller

Un trajet sans paroles

Pourtant impossible

Pour moi de penser

Retour

Porte ouverte Porte fermée

Chemins

J’ai longtemps longé des chemins de campagne
ponctués d’arbres
Longtemps compté sur la chute des feuilles
Pour cacher mes traces
mes passages
J’ai voulu disparaitre

Et
j’ai vu les morts, aux pieds des platanes
Me prier de ne pas les rejoindre.

Fantomatique dans mes bonjours,
Les régions déroulaient leurs kilomètres
à mes jambes.

Les chants d’Istanbul – Revue FPM n°21

En novembre dernier est sorti le numéro 21 (déjà épuisé!) de l’excellent revue le Festival Permanent des Mots, menée par Jean-Claude Goiri et les éditions Tarmac.

Dans ce numéro, deux parties mon long poème Les chants d’Istanbul ont été publiées, et je vous en propose un court extrait du tout début.

LES CHANTS D’ISTANBUL

Ici

Un chant résonne

De marbre en marbre court le temple

Désert, rampe le sol ; deux portes en bois massives.

Un chant résonne, je m’approche des marches

Promontoire

– La clarté de la cour filtre à travers le bois ancêtre –

Ciel poreux

Cour vide ; des oiseaux s’envolent

Coursives, colonnes : cadre de pierre

Les oiseaux s’envolent

Je les suis,

Spirale ailée qui dévoile

Aux contrées des montagnes domptées

Deux flèches érigées qui pointent

Là où l’on ne peut qu’admirer

Le temple, profilé face Homme.

Route des vacances – Revue du Mammouth éclairé n°11

Petite publication chez les gens bons du Monde de l’écriture, dans le n°11 du Mammouth éclairé, avec en prime deux illustrations, dont une en couleur de Georges Carter, et EN PLUS, une lecture audio en a été faite. Bref, le Mammouth. Le poème ci-dessous :

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ROUTE DE VACANCES

Sous la peau

Nos doigts se suivent

Sur le réseau bleu des routes

 

Le cuir des sièges fournaise

Brise par la fenêtre

Comme une odeur de toi

 

Une odeur de soir

Rouge, comme les arbres froidissent

Rouge, en filigrane de cartes

Que l’on n’a jamais su lire

 

Que nos doigts délient

S’effleurent de peau

En partance

 

Pour des nuits, des frimas

Ou le réseau de tes veines

Jusqu’à la mer

Couleur édredon

COULEUR ÉDREDON

 

La couleur édredon c’est :
Les croisillons de l’osier des chaises
Les pardessus brodés des sofas
Les ronflements du chien
Et jusqu’au clic-clac du bras
De l’horloge-armoire

Couleur édredon,
C’est la vue de la pièce, du salon
Où je rêvenir

Toujours

De tout l’air de mes poumons

L’aise

Quotidienne

Où des vaguelettes s’échappent
Du bocal à canal
À travers la fenêtre aux rideaux

Ventés ; accoudé

Au bitume repos
Avec chambre au-dessus du salon.

En-dessous, pas couchés :

Zinzins les p’tits vieux du coin
Sur chaises à roulettes, chaises à bascules
Tout le jour devant les portes
Blablatent les p’tits vieux, les voisins
Jusqu’aux rigolards tardifs

Quand les klaxons se garent

Canons de rouge

Quand le soleil tombe

Que le sommeil tonne
Édredon,
C’est la couleur du salon

Où j’ai grandi des nuits

Des nuits des plus paisibles

Des jours d’écluses

De cercles sur eau

Et d’enfance en bugne

 

Derrière les paupières – Revue Pergola

Retrouvez  deux poèmes, publiés sur le site de la revue Pergola en mars 2018 (merci à eux) : Derrière les paupières – Tarmac, deux poèmes de Bastien Godard

En voici un :

DERRIÈRE LES PAUPIÈRES

À la lumière, entre les arbres
Tout s’éclaire des jeux de jupes
Et celles sur leurs malhabiles grues
Se parent de la ronde d’êtres vus

Je préfère celles qui filent sans s’étourdir
Qui ne se vouent en secret qu’aux yeux
De quelques amours souffreteux
Qu’elles s’en vont rejoindre par leurs

Paupières-mondes.

À côté,
Tout est à côté.

Par la gymnastique étirée
Des gestes sans suite
Ou les contorsions exagérées de l’utile
Qui se pense utile

Fouille dans sac cherche briquet soudain se rappelle au carnet soudain l’heure alors le portable les messages les appels les chiens et la promenade et les ventres-gargouilles effrayant les rayons du coucher de rentrer à manger de dormir à laver : la surprise des post-it du monde qui se forcent au théâtre devoir faire ; les gestes grotesques qui en émanent.

Un caïd
Son sac gonflé de bière comme son ventre
Un œil mauvais pour le reste ;
Il dessine sur son carnet des fleurs délicates ;
Il faut alors voir son regard.

À côté :
Pourquoi l’harassement balance
Les rides de ceux qui courent pour ne pas mourir
Alors que les vieux aux regards fous
Dans leurs costumes trop grands de morts,
Eux, touchent l’écorce des troncs
Avec leurs mains de serpes.
Des rires idiots dans des bouches habillées
Balayent l’allée.

Quelque part tu attends dans une chambre trop silencieuse
Je ne suis pas là.

Le dessin
N’était pas de fleurs :

Un homme maigre portant ses mains en coupe
À genoux
Une femme reine aux seins nus
Le regard vers ailleurs
Déposant en sa coupe
Un rien de non-fini.

( Je l’ai vu car un bourdon
D’airain, énorme,
A fait bondir sur ses pieds le costaud,
Se glissant à son effroi dans son col )

Alors, d’un bond aussi,
J’ai pris les bateaux-mouches vers le nord
Remontant par tes hanches
Le chemin pour te rejoindre
Derrière nos paupières qui s’attendent
Sans distance

 

 

L’écrivain et la plage

L’ÉCRIVAIN ET LA PLAGE

« Je » s’adresse à « toi »

L’écrivain sur le bateau, le cœur sur la plage.

(Et sur les côtes blanches, le bruit d’un sablier)

 

Les mots le pont mais l’écrivain trop loin

Trop de vent dans les yeux pour

Voir

Les mouettes ? Petits nuages ;

Gros nuages, cils qui coulent de gris

La nuit, le jour

C’est le même bleu qui se teinte.

Les quais, sauvages

Les cliquetis fantômes

Les crustacés qui s’empourprent

Le cœur boum boum et les vagues

Et les vagues c’est infini pour un petit cœur

Qui palpite entre les trous de crabes

Et le pont est loin

C’est joli les vagues, ça lèche le cœur, ça l’embrasse

Ça l’écume dans le sable,

Mais sans l’écrivain

– L’écrivain ! Regard vide voyage

Navigue statique, statue de proue

Tendu, dévoué vers. –

Ça pique, ce sel.

 

Les mots : le pont qui grince, relevé

Les yeux sans mains : là

Les mains sans rien : partir

Ça va ça vient

Ça bat, ça bat

 

Ressentir, c’est voir.

Mais eux se quittent, oui se quittent

Ne font que ça.

– L’un ressent trop sans pouvoir

L’autre peut tout sans le savoir –

La collusion, l’hébétude des souffles

Des gestes, des dérives

Par les chocs

Trop proches, de l’effrayante

Fusion d’un amour qui se délite.

S’étire l’horizon, depuis leurs observatoires

Les silences, les coquillages

– Océaniques les silences –

Loin le pont, le large, que quitte le pavillon

En dit long ce départ :

Ces pleurs sur un collier de dents

– Un sourire douleur mais sourire –

Car secrètement nostalgiques

Et heureux de l’être.

 

Ils n’attendent que le retour

Sur le pont enfin se reconnaître

Traduire ensemble ces rêves de respirations,

De la langue étudiée des signes de l’autre.

Mais ce pont – oh le retour toujours

Leur joie se heurte, cette joie ne compte

Non, ils ne comptent plus tout ça :

Les grains, le sablier, les soleils, les étoiles

Plus rien ne compte.

Impuissants lorsque le pont s’abaisse

Et que leurs barrières s’indomptent.

 

Le voyage et l’amour

Le cœur et les cris,

Chaque fois un peu mieux

Mais chaque fois un peu trop.

 

J’écris n’ayant jamais su m’exprimer.

Les mots sont un entre-deux qui

– Instable endroit de passage –

Ne touche que du bord la plage,

Est trop fragile pour la mer amour

Ne comprend, ne ressent, ne conçoit

Qu’en parcelles fuyantes.

C’est comme ça,

Oui, à peur près, comme ça.

Ça me bouleverse.

Sans aucune certitude

Autre que : les Seuls forment un chœur

Et c’est pour ça qu’on corrige, qu’on rature

Qu’on encre

Qu’on enlève, en rajoute

Améliore,

Que je peux y passer là des heures

Et là une vie entière.

 

Tout le problème est là car

La sincérité, les houles : dur d’en douter,

Les couchers et levers de sommeil, aussi.

Tout commence par une histoire.

Et ce problème de mot est vieux comme l’Histoire de l’Humanité :

Comment transcrire une réalité avec si peu de bagage ?

Là-dessus, l’écrivain voyage en quête de réponse

Le cœur, lui, reste là, te regarde (n’aie crainte il est tendre)

Il se fait miroir

Et derrière ton reflet,

Il y a l’infini des vagues.