Jour 1 – Carnet du Transsibérien

Premier jour collé à la vitre, suspendu aux étendues de neige, le rythme du Transsibérien s’infuse dans le corps.

(Paris UTC + 3H)

Jour 1 :

 Je dors bien, étonnement très bien. Quelques petits réveils, lors d’arrêts rapides. Je suis un insomniaque invétéré, mais les transports ont toujours eu sur moi un pouvoir magique et berçant : emmenez-moi faire une balade de deux heures en voiture, chaque soir, et je n’aurais plus jamais de problème pour m’endormir. C’est un arrêt de vingt minutes me réveille complètement ; j’émerge vers dix heures du matin. Bientôt les heures n’auront plus beaucoup d’importance à bord, ou une connotation si étrange. Je vais m’installer à la petite table, avec un petit déjeuner, un livre, de quoi écrire, mon mp3… je m’approprie l’espace comme étant le mien. J’entrepose pourtant sur la table sans même toucher à mes affaires. Je passe là des heures. Des heures à ne rien faire, à simplement regarder par la fenêtre. La Russie, en cette période de l’année, est encore complètement sous la neige. Des forêts et de la neige. C’est tout ce qu’il y a à voir. « Rien de spécial », me disent les russes blasés en pointant du doigt – on m’a fait remarquer que je regardais beaucoup par la fenêtre, comme pour me demander ce que je regardais comme ça – rien de spécial mais pour moi c’est « krassiva », c’est beau. Je pourrais ne faire que ça. J’ai toujours bien trop aimé ne rien faire. C’est sans doute ce qui pourra me perdre.

 Un sentiment étrange me revient, ancien, que je n’avais pas ressenti depuis l’enfance. Là assis à regarder par la fenêtre, ça me rappelle l’école. Le lycée. La perspective d’être bloqué là avec comme unique échappatoire cette fenêtre et le ciel. C’est exactement le même sentiment. La main qui soutient ma tête songeuse. Me reviennent ces moments où les professeurs me posaient des questions, pour me sortir de cette torpeur, me demander de revenir « parmi nous » ; là, dans le train, perdu dans une rêverie blanche je m’attends presque à entendre ces voix professorales. Je suis presque étonné qu’elles ne viennent pas. Mes réponses aussi se rappellent à moi, ma voix adolescente avec ses soupirs et sa nonchalance, mes gestes lezardesques qui devaient être insupportables à voir – tantôt créant des tensions, tantôt amusant le reste de la classe. Ici personne ne m’interpellera, je peux profiter de cette langueur, cette fuite mentale ; ici il n’y a que les étendues de la taïga enneigée, des villes lointainement disparues dans la nuit passée, un espace calme et paisible juste avec moi-même.

 Le paysage n’est pas totalement vide, il y a parfois des villages. Ils sont minuscules. Quelques rues avec des maisons aux cheminées fumantes. Ils disparaissent, rapidement traversés. Le train ne va pas si vite, on a le temps de les observer. Rapidement traversés parce qu’ils sont minuscules. Là, dans une petite gare avec ses deux minutes d’arrêt, une relique. Une statue de deux mètres de haut qui prend la rouille, présentant un marteau et une faucille. Ici, dans une autre gare, une ligne rouge peinte sur les bâtiments et sur tous les poteaux. Elle sert à indiquer un niveau de neige critique que les dizaines de centimètres actuels n’atteignent pas. Tant que la ligne n’est pas dépassée, tout va bien. Ailleurs, des passants traversent les rues sans chaussées, glacées, avec prudence, tous emmitouflés d’écharpes et de chapkas.

 Tout ça c’est pour l’horizon, la terre des autres et du vide, la vue derrière l’écran de la vitre, moi je suis bien au chaud dans mon petit wagon avec une trentaine d’autres personnes. On ne dirait pas, que nous sommes autant dans la rame. Dedans, la clim’ tourne à vingt-six, vingt-sept degrés, les shorts et t-shirts sont de mise. Claquettes. Aux toilettes, il faut apprendre à pisser avec le roulis du train, une main qui fait appui sur le mur. Il y a même une petite douche. Je me dis que j’aimerais mieux repousser au maximum le moment de la grosse commission.
 J’ai évoqué la provodnitsa, mais il y a deux personnes qui s’occupent de notre rame et qui se relaient. Avec elle, un jeune homme qui doit avoir à peine la vingtaine. Plusieurs fois par jour, ils passent dans l’allée pour faire le ménage. Ils revêtent alors un bleu de travail par-dessus leur uniforme de contrôleur. Ils font tout ici et tout doit se voir eux. À chaque extrémité du wagon se trouvent les commodités : d’un côté les toilettes-douches (d’ailleurs, douche se dit « douche » en français, tout comme sortie se dit « sortie », des emprunts qui me sont pratiques), de l’autre le samovar. Une grosse bonbonne d’eau chaude et potable, sans aucun doute l’élément le plus important du train. Mon lit se trouvant au milieu, j’organise mes voyages vers l’un ou l’autre ; c’est là que le temps perd sa valeur, lorsqu’on en a tellement à tuer que l’on planifie d’aller chercher de l’eau trente minutes plus tard, au prochain village croisé, au prochain arrêt. Ça me permet aussi de me dégourdir les jambes, de voir en plein jour ceux qui sont montés dans la nuit. Je retrouve ces grands-parents russes et leurs sacs de provisions, ils partent certainement visiter de la famille. Il y a même une famille qui occupe tout un carré, avec deux enfants en bas-âges – très calmes au demeurant – les parents et la grand-mère. Mais comme je l’avais vu la veille, ce sont surtout des hommes ayant la quarantaine. Le wagon n’est pas totalement plein. J’imagine que tout doit être différent à la belle saison. Le paysage et la population du train. On approchera bientôt de grandes villes, je m’attends à ce que plus de monde monte.

 Arrêt à Kirov, première grosse ville depuis le départ, arrêt plus long également. Je descends pour fumer. Il fait nuit. Et froid. Je dois faire attention à ne pas glisser avec mes claquettes sur l’épaisse couche de glace qui recouvre le quai. J’ai l’impression que mes jambes flagellent, comme si le sol meuble et stable m’était déjà devenu étranger. Mon corps aurait déjà intégré, si rapidement, les secousses incessantes du train ? Je ne ressens pas encore spécialement le besoin impérieux de bouger. J’avais vu des vidéos sur le transsibérien, où le blogueur faisait les quais en long et en large pour se dégourdir les jambes, où même des séances de fitness de groupe étaient improvisées sur les quais. Pour l’instant, ça va. Après tout ça arrive à tout le monde de passer un week-end sans quitter son lit, c’est à peu près le stade où j’en suis.
 Plus tard dans la soirée, à huit heures et demie, nous passons enfin la première frontière horaire et il est neuf heures trente. Entre Moscou et Vladivostok, il y a sept heures de différence. Une heure de décalage par jour, donc, ce qui fait vivre à bord du transsibérien des journées de vingt-trois heures.

 Le wagon commence à vivre. Trois groupes d’hommes dans des carrés différents, qui ne se connaissaient pas auparavant, vont régulièrement se voir. Ils discutent, échangent de la nourriture ou un petit coup de vodka. Mon camarade de chambre, lui, a dormi toute la journée. Toute la soirée aussi à vrai dire. J’ai rarement vu quelqu’un dormir autant. Mais dormir dans le train est une activité en soi, une occupation légitime. Les cycles de sommeil classiques n’ont plus vraiment de logique dans cette bulle. Je fais d’ailleurs une sieste dans l’après-midi. Sur le quai de Kirov, je discute un peu avec un des hommes de ces trois carrés de lits. S’il ne parle pas anglais non plus, il a un peu plus d’expérience en matière de se faire comprendre sans avoir de langue commune. Je me souviens avoir croisé son regard à la gare de Moscou – je me souviens surtout de sa grosse parka rouge et de stature d’ours – lorsque je me faisais refuser mon billet déchiré. En remontant de notre pause cigarette, il me fait signe de le rejoindre dans son carré, m’asseoir sur un lit-banquette et il sort une bouteille de vodka. Je ne bois pas, légère gêne, je finis par repartir du carré quelques minutes plus tard. Wagon silence. J’ai peur, comme la veille avec la bière, que mes refus soient mal pris. La barrière de la langue rend difficile la politesse, les explications. L’alcool est un moyen d’échange international qui se passe facilement des mots, encore plus dans la culture russe et dans le transsibérien où le partage est fréquent. Je me rattraperai plus tard auprès de l’ours rouge, en proposant quelques snacks que j’ai acheté spécialement pour partager.

Départ – Carnet du transsibérien

100èm article sur le blog ! Le train démarre.

3 mars (Paris UTC + 2H)

Départ :

 Le train part à minuit trente-cinq. J’attends dans la gare, de nuit, avec ses gens qui dorment sur les bancs pour faire passer le temps plus vite. Contrôle de sécurité à l’entrée de la gare, les mêmes que dans les aéroports – leurs files d’attente interminables en moins. Au café dans la gare, on me refuse un billet de cinquante, parce qu’il est à moitié déchiré, alors que j’essaye d’acheter pour 70 roubles de pâtisseries aux noms inconnus. La dame me sourit parce que j’essaye de me faire comprendre sans parler russe. En m’éloignant, je la vois donner un verre d’eau chaude à une mamie qui veut se faire un thé, même si je comprends que ça la dérange, qu’elle n’a pas vraiment le droit de faire ça. Beaucoup de monde attend à cette heure tardive. Il ne doit pas y avoir que le transsibérien au départ – ou plutôt, « le » transsibérien ne veut rien dire, il y a une multitude de trajets différents sur ces rails. À côté de moi, des grands-parents gardent des sacs de courses plein entre leurs jambes, pour le trajet. Ils sont faciles à reconnaître ceux qui s’embarquent dans ce train pour plusieurs nuits : ils ont tous des provisions, comme ces grands-parents, des sacs plastiques plus ou moins remplis. Peu sont ceux qui feront la semaine complète.

 Le train est là, quai trois, plus banal que ce à quoi je m’attendais. Simplement réel, sans doute. Devant les quais, où deux trois personnes se relaient pour écraser des clopes, une borne indique le nombre de kilomètres séparant Moscou de Vladivostok : neuf mille trois cent et quelques.
 Les deux jours précédents mon départ, j’étais assez anxieux. Les russes avec qui je discutais dans l’auberge à Moscou me souhaitaient tous bon courage, avec un mélange de pitié et d’enthousiasme, une excitation ahurie pour cette aventure éprouvante qu’eux-mêmes ne souhaiteraient pas faire en entier. J’avais profité de la veille pour faire mes courses, préférant attendre le moment du départ pour acheter quelques produits frais : malheureusement à vingt-deux heures, les rayons frais, pâtisseries et légumes du supermarché sous la gare étaient désespéramment vides. Sous la gare parce qu’en Russie comme dans les pays de l’est et certains d’Asie, les passages cloutés se retrouvent enterrés pour traverser, transformant souvent ces souterrains en halles commerciales. Peu utile ce soir-là.

 Devant mon wagon, une petite file d’attente désorganisée se crée. Des gens qui attendent l’aventure, celle d’une autre nature. Ils ont tous plusieurs énormes valises, certainement pour aller retrouver un travail qui les plongera plusieurs mois en Sibérie, ou dans quelques régions esseulées. Des travaux difficiles. Je dis ça à priori, je dis ça uniquement à cause de leurs gueules de russes, d’hommes mûrs et marqués par la vie. Il n’y a que des hommes comme ça qui attendent devant mon wagon – ce qui n’est pas le cas de tous ceux que j’aperçois plus loin, dans la nuit des lampadaires et des expirations brumeuses. Peu avant l’ouverture des portes, des plus jeunes, des familles et des grands-parents rejoignent ma file. Ils attendaient simplement au chaud. Tout le monde s’aligne avec un peu plus de rigueur devant la « provodnitsa », contrôleuse et véritable responsable attitrée à notre wagon, bien plus même mais je ne le découvrirai que plus tard : pour le moment elle contrôle les billets et vérifie mon visa.

*

 Quelques informations pratiques :

J’ai acheté mon billet pour la semaine complète de train quelques jours avant de partir pour 8100 roubles, soit près de 120€ (en mars 2020). Deux semaines plus tôt, le même billet était à 80€. C’est le moins cher que j’ai aperçu dans mes recherches. L’heure de départ, peu arrangeante, joue souvent dans le prix ainsi que la période de l’année, évidemment, mais également la place dans le wagon. Celles situées proches des portes ou celles en hauteur, par exemple, seront souvent moins chères. Je parle pour la troisième classe. La troisième classe se présente comme un grand dortoir ouvert, avec des carrés de quatre lits et où les sièges près des fenêtres peuvent eux-aussi (à ma surprise) se transformer en lits superposés, à la manière de canapé-lit. Pour une place en seconde classe, il faut compter environ le double de prix, 200€ ou plus, pour avoir un lit dans une chambre fermée comptant quatre personnes. En se débrouillant bien, il est possible pour le même prix de trouver des billets incluant une demi-pension, même s’il ne faut cependant pas s’attendre à de la grande qualité concernant les plateaux repas. La première classe en chambre privée, avec télé et repas inclus, elle, se trouve autour des 600€. Avec la compagnie russe RZD on reste dans tous les cas loin des tarifs réservés aux trains touristiques à plusieurs milliers d’euros. À noter qu’en troisième classe des carrés réservés aux femmes existent et peuvent même être moins chers (J’y ai cependant déjà vu un homme dormir, jamais plus de deux, et je n’ai malheureusement pas pu en savoir plus sur ce fonctionnement.)

*

 Après m’être glissé dans le train aux lumières éteintes, silencieux, je trouve mon lit. Un lit en hauteur. J’avise l’acrobatie qu’il me faudra donc faire à chaque fois pour y monter, car il n’y a pas d’échelle. Le plafond du lit est très bas. Pour y monter, s’y engouffrer serait le verbe adéquat. Mais ce petit cocon me convient parfaitement. Pour l’instant, tout le monde attend, assis sur les couchettes du bas qui font office de sièges, tant que personne n’y dort. En face du carré des lits, il y a deux sièges bleus séparés d’une petite table, collée à la fenêtre – mais tout est collé aux fenêtres dans ce train. Je me dis que c’est là que j’écrirai ces mots que j’écris à présent et tous ceux qui viendront dans la semaine. Dans tout le wagon, on entend des bruits de sacs qu’on hisse ou qu’on glisse, qu’on zippe et referme, des froissements de sacs plastiques. La grande installation pendant l’attente – et je n’ai aucune idée de ce que nous attendons. Tout le voyage dans ce train n’est de toute façon qu’une longue attente. Les chaussons sont de sortie, un peu partout. Je n’en ai pas, mais j’ai mes claquettes et d’ailleurs : « Une semaine en chaussettes-claquettes à travers la Russie » ferait un titre assez représentatif pour ce carnet de voyage. Je ne suis pas seul dans le carré – pour le moment, une seule personne. Mon camarade de chambrée me montre comment s’installer, il me dit d’attendre encore en me voyant sortir mon sac de couchage. Il a l’air d’avoir l’habitude. Ensemble nous sortons les matelas et les oreillers entreposés au-dessus de mon lit, pour les installer sur les couchettes autour de nous, ça me fait de la place pour entreposer mon barda au-dessus de moi.

 Il ne parle pas un mot d’anglais, moi pas un de russe. La provodnitsa, qui passe entre les rangs, ne parle pas anglais non plus. Son passage a l’air de réveiller les gens ; dans tout le wagon ça discute entre nouveaux compagnons de voyage : une odeur de nourriture se fait sentir. Mon camarade arrive à me faire comprendre qu’on attend les draps pour nos lits. Je me souviens que je n’en ai pas pris, dans ma réservation en ligne. Ça faisait une économie de 2€ sur le billet, je me disais que mon sac de couchage suffirait. Quand elle vient donner les draps, emballés sous plastique, mon camarade insiste pour que j’en prenne. La contrôleuse soupire un peu, mi-exaspérée mi-amusée, me pardonnant parce que de toute façon, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent. Pour quelques roubles j’ai donc des draps, que je vais m’amuser à me contorsionner pour les installer sur mon petit matelas de couchette.

 Pendant les trois heures qui suivent le départ du train – dans le silence, les lumières de Moscou défilantes – nous essayons de communiquer avec mon voisin de lit. Il a cinquante-quatre ans : quinze minutes de gestes pour comprendre ça. Et il a une fille qui est morte. Trente minutes pour saisir le mot « fille », « doch », et moins d’une minute pour intégrer qu’elle est morte par un signe équivoque : le doigt qui montre sous les pieds – pas au ciel – pour indiquer où elle se trouve, mais surtout la lueur triste dans son regard qui ne trompe pas. Il s’énerve sur son vieux portable à clapet – j’avais déjà remarqué en embarquant qu’il écrivait dessus, le consultait avec impatience. Il me regarde et fait mine de le lancer par la fenêtre. Je comprends qu’il devait prendre ce train avec une autre personne, parce qu’il me montre tour à tour son portable et le lit au-dessus de lui. L’autre a loupé le train, peut-être qu’il prendra le prochain. Au moins, je sais que je n’aurais pas de vis-à-vis tant qu’il serait là. Pendant nos discussions, il décapsule une bière qu’il range dans sa poche. Il dit qu’il connaît Vladivostok, qu’il s’est bagarré plus d’une fois là-bas. Les gestes, toujours les gestes mais cette fois-ci il se marre puis prend un air grave. La bagarre, ça se devine sur son visage, le nez bossu parce que cassé, une petite cicatrice au-dessus de l’arcade et sa peau qui semble garder la présence d’autres, un peu effacées, comme des lignes blanches qui pourraient s’oublier en tant que rides. Il vient de la taïga : la neige, c’est chez lui. Voilà le résumé de nos trois heures de conversation, longues pour se faire entendre si peu, pleines de sourires et d’exaspérations quand on ne réussit pas, de serrages de mains et de pouces en l’air lorsqu’on y parvient. Je l’appelle uniquement « il » car durant nos longues premières conversations, nous avons oublié de nous demander nos prénoms et aucun de nous n’a osé par la suite, l’occasion était passée, l’intérêt n’étant finalement pas si grand.

 À un moment, j’ai repensé à mon portable, au fait de pouvoir traduire nos conversations grâce à Internet. Essai vain. Il n’y a pas de réseau dans le train, dans ces grandes étendues vides que nous traversons et il n’y en aura pas plus par la suite. Les seules occasions où il est possible d’attraper le réseau, c’est lorsque nous traversons des villes, en général uniquement le temps de quelques minutes. Le signal, c’est lorsque des lampadaires défilent soudainement à travers les vitres noires, il faut alors se jeter sur son portable pour finir une recherche ou envoyer un message, avant que les lumières s’éteignent à nouveau en même temps que les petites barres de réseau. Concernant la traduction donc, j’abandonne immédiatement, comprenant que ce serait comme ça tout le long. Mon camarade lui n’abandonne et y va de ses propres méthodes. Puisque je ne parle pas russe, il a la bonne idée de penser que je pourrais le lire. Il sort alors une pochette plastique contenant un stylo et un bloc de post-it jaunes, rien d’autre. Dans l’heure et demie qui suit, tout le bloc y passe, recto verso. On réécrit nos âges, pour confirmer l’information orale, car finalement les chiffres sont les seules valeurs sûres sur lesquelles nous reposer. Il ne saisit l’impossibilité de la manœuvre écrite que lorsque j’écris à mon tour en français. Seulement là, je le vois se rasseoir au fond de son lit en contemplant son abandon. Un soupir et il range tout – un petit coup de bière jalousement cachée dans la poche de sa veste, il m’en propose et je décline. Je fatigue. Je lui réponds en français une fois, pour voir. Ca le surprend et il adore. L’oubli étant contagieux, on passe par la suite trente minutes à chercher le nom du troisième mousquetaire – Aramis – parce qu’il adore ce livre, le titre se prononce presque pareil qu’en français.

 Au sujet de l’alcool, je m’étais renseigné avant de partir. Il est interdit à bord depuis quelques années, sans aucun doute à cause de nombreux débordements. Mais il est visiblement devenu commun de jouer au chat et à la souris pour boire en cachette : je guette les couloirs pour prévenir mon camarade. Après chaque gorgée, il prend un petit bonbon à sucer, pour cacher son haleine. Il dit que c’est parce qu’il a arrêté de fumer, aussi, depuis deux semaines ou bien deux mois. Deux jours ? Je suis sûr pour le deux en tout cas.

 Toute la rame est silencieuse et nous aussi, désormais. Je laisse finalement mon camarade collé aux ténèbres de la vitre pour escalader jusqu’à mon lit et, enfin, dormir.

Introduction – Carnet du Transsibérien

Après une longue absence, voici une nouvelle série de dix articles qui paraîtront chaque mercredis à venir. Je reviens sur mon expérience de huis-clos dans un train russe, durant une semaine et en plein hiver. Bonne lecture !

mars 2020

Introduction :

 En mars 2020, j’ai pris le transsibérien. Neuf mille kilomètres de train traversant les continents, d’Europe en Asie. J’ai pensé à le faire en tant qu’étape dans mon voyage, non pas comme une fin en soi. Comme un simple moyen de traverser le monde sans décoller du sol. Avant de vous livrer mon expérience russe, je souhaite donc d’abord revenir sur le comment je suis arrivé sur ce quai de gare à Moscou, par moins trois degrés, à minuit et demie, pour rester une semaine dans un train à travers la Sibérie.

 Le but premier de ce voyage était donc de ne pas prendre l’avion. Jusqu’où peut-on alors aller, à l’est toute ? La réponse est : jusqu’au Japon. À quelques détails près, évidemment, mais nous y reviendrons en conclusion car 2020 était une année étrange pour voyager. Toujours est-il que la principale raison était écologique, l’avion étant un des moyens de transports les plus polluants, les grands voyageurs étant plus amené à le prendre portant donc une responsabilité particulière là-dedans.

 L’idée est alors de repenser non pas seulement le mode de voyage, mais le voyage en lui-même. En grande randonnée, comme en voyage de manière générale, on entend souvent que l’important n’est pas la destination mais le chemin. Souvent le voyage n’est plus qu’un prétexte pour ce qu’on y trouvera en route. Alors pourquoi ne pas l’appliquer de façon plus radicale ? Il suffit de se fixer un but, un lieu à atteindre, peu importe qu’il soit loin ou non car ce qui compte, c’est ce qu’on traversera pour y arriver. Partir de chez soi, oublier le jetlag, rejoindre la vraie aventure que tant recherchent.

 Le transsibérien pour moi, c’est une idée qui date d’il y a quelques années, née dans un bar parisien où nous avions nos habitudes avec un de mes meilleurs amis. C’est là que la possibilité a pris forme, au détour d’une conversation avec une russe récemment arrivée en France, au fort accent slave. Jusque-là, le transsibérien n’était pour nous qu’imagerie et train de luxe pour touristes aisés. Il ne suffisait finalement que du  nom d’une compagnie locale, RZD, de savoir que les billets commencent à 100€ pour la semaine dans le dortoir de troisième classe, que les boites de caviar sont à 10€ au supermarché. Il suffisait de nous parler de la perspective des palmiers de Vladivostok après la traversée du lac Baïkal. Rien que le nom, Vladivostok, avec ses sonorités de de bout du monde me faisant rêver.

 Je suis parti mi-janvier, après avoir envoyé ma paperasse au consulat russe pour le visa, puis je suis repassé après trois semaines aux Pays-Bas pour le récupérer. Un bus de nuit depuis Paris m’a emmené en Autriche. Cette introduction est écrite dans une temporalité étrange. Je n’ai rien écrit à propos de mon voyage avant de rentrer dans le transsibérien. C’est seulement une fois à ma petite table bleue que j’ai ressenti le besoin de faire le point, ce point. Ces notes d’hiver, je les reprends en automne, je ne me relis que maintenant. J’aime beaucoup cette sensation, ce mélange de plusieurs « moi » passés, de leur projection dans le futur, perdre qui est l’actuel narrateur de ce journal de bord : celui qui se préparait, celui qui y était, celui qui se souvient. Mais je reviens à mes notes et m’y tiendrais, après cet aparté.

 Je n’ai pas écrit avant, donc, un simple témoignage de photos, de situations, de gens, de scènes et d’ombres pour rendre compte de ce passage, cette progression des paysages et des changements des villes vers l’est Européen. En premier, c’était la Salzbourg sublime, prise entre ses montagnes. Parfaite vile pour passer un week-end en amoureux, j’imagine. Puis Vienne, capitale trop grande pour moi. Elle m’a fait penser à Paris, avec architectures historiques et cette ambiance de musée à ciel ouvert. Jolie, mais comme beaucoup de grandes villes, manquante à mes yeux d’une vie à l’échelle humaine. La grandeur des fourmis.

 Vienne, c’était surtout pour moi une rencontre. Un mexicain qui voyageait en Europe. Je fais le détour un peu long de raconter cette histoire, car elle me touche. Cet homme est le genre de personne qui laisse ses larmes monter lorsqu’il parle de ce qui traverse son cœur. En plus cette histoire part d’un livre – bien que ce ne soit une raison valable que pour moi.

 Une semaine avant notre rencontre, il était à Barcelone. Au détour d’une rue, il a pensé à Vienne. Une pancarte sur une librairie avait écrit en gros une citation d’un de ses livres préférés, Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom. Sur un coup de tête, il a alors décidé de venir à Vienne, simplement parce qu’il voulait déambuler dans les rues de son livre. Il a pris le billet pour le lendemain – folie douce et libre, privilège des voyageurs. Le jour même de son arrivée, il est tombé malade. Impossible de bouger, de sortir, de voir cette ville, cloué au lit pendant deux jours, pris dans les brumes de la fièvre et des « qu’est-ce que je fais là », maladie de la « questionnite » qui prend parfois ceux qui sont loin de chez eux. Deux jours plus tard il peut enfin sortir, encore convalescent, pour une première balade qui l’a alors mené dans une église. Au hasard. Une église où, toujours par hasard, il tomba sur la pierre tombale de l’Empereur du Mexique Maximilien. Il ne savait pas du tout, à ce moment-là, que cette figure de son pays était originaire de Vienne. Mais le plus étonnant là-dedans, c’est ce que signifiait cet empereur pour lui – c’est-à-dire, beaucoup. Maximilien, c’est un nom synonyme du temps passé avec son père. Pour lui, c’est le souvenir des deux semaines complètes qu’il a passé avec son père, pour la première fois de sa vie uniquement en tête à tête. C’est le souvenir de leurs balades ensemble dans les rues de la ville de Mexico, des anecdotes historiques dont il l’abreuvait, de leurs discussions au restaurant. Et parmi toutes ces histoires, de cette grande Histoire de leur pays, celle de Maximilien était une des préférées de son père, une des plus importantes pour lui. Une anecdote raconte que Maximilien aurait longtemps encouragé la révolution, pour la liberté de son peuple, révolte ne pouvant conduire qu’à sa chute. Il a alors été condamné alors par ces mêmes révolutionnaires à être battu à mort. Ses dernières paroles auraient été « Vive le Mexique libre ! », approuvant la nouvelle République bien qu’ayant lutté pour son empire. Bien entendu, je ne fais que raconter ce qui m’a été raconté, par les centaines de modifications qui viennent de bouche en bouche, la réalité historique est peut-être autre, je n’ai pas vérifié. Mais les légendes sont celles qui se racontent. Mon ami a alors tout de suite envoyé des photos du tombeau de l’empereur à son père, qui savait évidemment que Maximilien était inhumé ici. Mon ami en est arrivé là par hasard, uniquement grâce à une pancarte devant une librairie. Il m’a raconté son histoire en ayant les larmes aux yeux.

 Je ne suis resté à Vienne que quelques jours. La prochaine étape était la Slovaquie et Bratislava, où j’ai retrouvé une amie qui faisait son déménagement vers la Roumanie en auto-stop. L’auberge de jeunesse où je m’arrête est pratiquement autogérée par des voyageurs. Souvent ceux-ci s’arrêtent pour être bénévoles quelque part, dans des fermes ou des auberges, fatigués de devoir bouger sans arrêt. C’est l’occasion d’une pause hivernale et ici, ce sont clairement eux qui font tourner l’endroit. Un lieu foutraque aux murs entièrement tagués, dessinés, plein de noms et de dates venant du monde entier entre les blagues et citations marrantes. Ambiance squat. Une soirée électro était prévue le soir de mon arrivée, dans la grange de l’auberge. Foutraque. Le lendemain on m’a coupé les cheveux dans les toilettes. Sensation de prendre une pause moi aussi. Dehors, dans la ville, un parc en béton s’effrite en face du palais présidentiel qu’on remarque à peine par sa modestie. Après Vienne, le mur de l’Europe de l’ouest était passé. Je retrouvais enfin l’Europe de l’est, dans l’attitude des foules, la posture des gens, les blocs d’immeubles carrés, rectilignes, et les pâtisseries vendues dans de petits kiosques, cette ambiance slave si particulière et ses traces de l’ancien communisme. Je suis reparti pour  traverser le pays en train, la date de mon visa russe avait déjà commencée, j’étais « en retard ». Par la fenêtre, montagnes saupoudrées sur tout le pays. C’était mes premières neiges de la saison, juste en contrebas des rails, sur des dizaines de kilomètres.

 J’arrivais tout à l’est du pays. Jolie petite Kosice – prononcer « Kochitsé ». Et je suis reparti. Les deux nuits qui ont suivies avaient l’allure d’une préparation pour la semaine du Transsibérien : une nuit de train enchaînée sur une nuit de bus. Kosice-Kiev et Kiev-Moscou. Dans le premier trajet, des problèmes avec ma banque. J’apprends que pendant les prochains mois, je n’aurais pas de carte de crédit. Problème ouvrant à un certain nombre d’anecdotes de voyage intéressantes, à propos de la recherche de guichets d’envois internationaux de cash en Russie, dans des halls soviétiques labyrinthiques et austères, à ouvrir des portes dérobées dans des restaurants et des bureaux de tabacs. Je me souviendrai longtemps de ce train de nuit Kosice-Kiev.

 Je ne souhaitais pas rester en Ukraine. J’aimerais un jour y retourner mais pour y prendre mon temps, ce qui n’était pas possible alors. Plus tard, un jour. Je n’ai finalement passé qu’une journée à marcher dans une Kiev vétuste et fatiguée, en évitant les transports pour en traverser à pied toutes les couches urbaines, du centre historique aux banlieues, jusqu’aux camps de fortune, près de la gare routière. La nuit est quelque peu chaotique : je parle de la voie rapide, sur toute la partie ukrainienne, jonchée de nids de poules. Nous arrivons à la frontière en plein milieu de la nuit. Je me rends alors que j’avais oublié que ce sont deux pays en guerre. À des milliers de kilomètres de là, certes, mais une certaine tension est palpable. Même si je dois noter que la frontière bulgare-turque était sans doute aussi exigeante et difficile à passer. Nous restons dans le bus à attendre pendant près de deux heures. Un jeune militaire russe, à peine la vingtaine, traverse tout le bus kalachnikov à l’épaule pour ramasser les passeports. Je suis évidemment le seul étranger, il n’y a que des ukrainiens et des russes et aucun ne parle anglais. Il n’y a qu’un petit papi ukrainien qui se fait prendre à part, il disparaît pendant plusieurs dizaines de minutes avant de revenir nous rejoindre. J’entends murmurer à son sujet : j’aurais tant aimé savoir et pourtant je n’ai qu’une imagination mal placée pour spéculer à son sujet. Nous passons à travers des contrôles semblables à ceux d’un aéroport, après avoir rempli un petit papier – une dame prend le temps d’essayer de m’expliquer ce que je dois remplir. Tout cela doit bien durer quatre heures. On me remet un papier d’immigration dont je ne connais pas l’importance et que je finirai par perdre par négligence– erreur qui ne portera pas à problème, mais qui aurait pu. Je repars finalement avec un joli tampon rose dans mon passeport.

Finalement, si l’on retire la place rouge – grande, certes, mais à l’échelle d’une ville, si petite – et deux trois attractions touristiques, Moscou n’est qu’une grosse ville occidentale. Grise. L’étape du voyage qui nous intéresse le plus, dans ce carnet de bord, va enfin pouvoir commencer.

NB : photo prise à l’argentique en face de la gare de Iaroslavl, départ du transsibérien, Moscou.

Crépuscule

Ils sont beaux les vivants,
Leurs visages papiers froissés
Maquillés de poussière

Des pieds trainent, balayant les trottoirs

Et quand la nuit tombale hôte sa stèle,
On se relève des matelas cimetière
On y marche à ciel ouvert
Ils sont beaux, les vivants.

Statique

Un pas en avant, il oublie

Un pas en arrière

                                     le froid et les larmes lui montent

: il reste sur place et la mort le rattrape.

Alors l’ennui

                                          Arrive

  ; il faudra bien bouger.

Écriture automatique #1

As-tu vu les origamis d’antan chantant le temps d’autres colonies, et tous les autres ramassis de conneries que tartinent des pages de PQ doux à motifs floraux (?) ; je rêve de tartines, de plage, de sable et de vent pour des dunes à pertes d’horloges. Du sable dans l’horloge et j’ai toujours haï le bruit des aiguilles qui n’a rien d’aigu.

Si tu tires sur la nappe un grand coup, peut-être que les couverts resteront tous en place et on pourront continuer à slurper la soupe comme si de rien n’était, comme si la télé n’avait pas annoncé des morts, comme si tout ça était normal et qu’aucun cuistot prestidigitateur à moustache n’agitait sa serviette pour dépoussiérer les mirettes. Vérole ressemble à un nom de champignon. Y’a sans doute des noms de maladies de pourriture de peau qui ressemblent à des champignons. Avec un peu de beurre, ça fond dans la poêle. Avec un peu d’huile, ça grésille. La différence, c’est comment on prononce « poêle » entre le sud et le nord de la France. Sans rien, ça fait un bruit de caoutchouc qui accroche. C’est rigolo, de faire cuire du cuir en plastoc. Je les préfère à la crème, à vrai dire. Y’a du sable qui dégouline de l’horloge et va encore falloir balayer. Quand y’en aura plus, on entendra encore ce sale bruit pas aigu, le bruit des couverts qui raclent les assiettes et tout un tas de conneries à travers des lettres et des baffles. Laissez moi le temps de dunes.

Même en écriture automatique, j’ai prolongé la fin parce que j’avais envie de boucler une conclusion à partir de toutes ces incohérence dites. Du coup la moitié est l’écriture automatique de fin sur une écriture automatique tout juste précédente. Mais je crois que c’est normal : le temps, c’est pas juste une chute toute droite après tout. Ça tourne en rond, pas vrai ?