Jour 3 – Carnet du Transsibérien

Long billet aujourd’hui, où je sympathise avec des russes. Soirée animée et portraits, retrouvailles avec un ami de Moscou, mais où l’on parle aussi du droit de vivre des poètes, des rêveurs et des artistes avec Alfred de Vigny.

(Paris UTC +6H)

Jour 3 :

 Avant de passer à mon écrit du jour, il me faut d’abord raconter la soirée de la veille, ce billet sera donc plus long. Avant tout, je dois parler de celui qui s’est fait prendre en flagrant délit avec les bouteilles. À peine était-il revenu à notre compartiment qu’il en a sorti d’autres pour boire seul – en les cachant toujours aussi mal – sous le regard désapprobateur de mon voisin de lit. Ce dernier ne boit d’ailleurs sa bière que lorsque l’autre s’en va.

 Il vient me parler, le jeune, Oleg, lorsque je suis en train d’écrire à ma table. C’est un éternel gamin assumé, ou plutôt éternel adolescent turbulent, social, bavard et volontairement con – il le dit lui-même. De ceux qui aiment charrier, se moquer sans arrêt sans vouloir faire vraiment mal pour autant. L’alcool dans le sang en plus. Comme il est social, c’est autour de lui que les deux groupes qui s’étaient formés dans le wagon s’unissent finalement, tous ensemble pour venir me parler portés par l’engouement d’Oleg. La moindre petite occupation peut vite devenir une attraction. On s’en sort bien en terme de communication, mieux, Oleg parle quelques mots d’anglais et on s’aide d’Internet – quand on peut – et de petits dessins. Je commence à comprendre quelques mots de base de conversation, à force d’être en leur compagnie. Comme « rabote » par exemple, pour le travail. Je comprends, sans pourtant ne saisir aucun mot, les sujets de leurs conversations, les intentions, simplement en les observant, en m’habituant à leurs tons. Ils me regardent du coin de l’œil décontenancés à l’idée de me traduire et ça les fait marrer, lorsque je leur coupe l’herbe sous le pied, pour le dire que je comprends de quoi ils parlent, sans pour autant en comprendre les nuances. Je refuse une nouvelle fois la tradition de la vodka. C’est difficile à leur faire comprendre que ce n’est pas par manque de respect, ils insistent un peu mais finissent par l’accepter. Oleg, de plus en plus saoul, me charrie sur mes cheveux longs. Je m’attendais aussi à cette partie de la Russie, celle conservatrice avec une vision d’une masculinité viriliste – et j’ai sans doute bien fait de couper mes cheveux en chemin. J’arrive à arrêter le sujet en étant plus ferme. Il dit qu’il n’insistait là-dessus que pour montrer que pour lui j’étais « un homme, un vrai, pas de doute », à contrario de comparaisons douteuses avec certains superhéros américains trop efféminés à son goût. Sans commentaire.

 J’ai eu des questions sur ce que j’écrivais, de la part des petits groupes s’étant rapprochés de moi, dans la journée. Par une trop grande pudeur, j’ai nié écrire sur le Transsibérien. J’ai dit que j’inventais des histoires se passant en France – ce qui n’était pas totalement faux, vu que je mettais les bases de mon prochain roman. Ils m’ont répondu que je devrais écrire sur le train, que ça pourrait intéresser des gens dans mon pays. Ils ont complètement raison. Je n’ai rien dit de plus malgré tout, pour ne pas installer un climat où ils se sauraient observés, comme si le simple fait de savoir changerait leur comportement, changerait mon comportement à moi aussi comme dans une espèce de safari humain où le stylo remplace le fusil. Ils n’auraient rien eu contre, cela dit, au contraire même ils s’en seraient certainement sentis honorés. Trop grande pudeur de ma part, peut-être aussi un manque d’expérience de l’écrivain du réel, celui qui voyage assumé en tant que tel, dont c’est le but d’écrire sur les autres. C’est la première fois que je fais ça, ces écrivains doivent avoir leurs méthodes ; j’aurais les miennes.

 Celui qui m’a dit que je devrais écrire sur le train, c’est l’homme à la parka rouge, Sergeï, celui de la gare de Moscou. Il voyage dans le train avec un autre homme avec qui il forme un équipage de routiers, ils vont retrouver leur camion et une cargaison, qu’ils transporteront à travers toute la Sibérie pour des compagnies. Sergeï est un de ces gros ours aux regards profondément gentils, sans doute parce que dès l’enfance ils ont été habitués à leur force physique supérieure, une force qui les tire de tous les soucis, mais qui implique une forme de sagesse, car c’est un pouvoir qu’ils ont sur les autres, un pouvoir qui peut facilement entraîner dans des histoires qui finissent mal. Tout gentil qu’il soit, il vaut mieux ne pas l’emmerder. Son coéquipier pourrait être décrit son opposé, à la Laurel et Hardy : petit et rachitique, le visage émacié qui a l’air d’avoir vécu des sales coups de la vie et sans doute des problèmes d’alcool. Il a une lueur maligne qui brille dans ses yeux, une intelligence des choses qu’il cache un peu. Ils me montrent des photos de leur camion, il leur appartient à tous les deux. Des photos des routes qu’ils traversent ensemble, qu’on voit à peine, ensevelies de glace et de neige. Les conteneurs de gaz qu’ils amènent de Novossibirsk à Moscou, parfois jusqu’à Vladivostok, parfois même jusqu’en Europe à Berlin ; la pellicule de glace qui se colle au fil des kilomètres sur le parechoc et le parebrise. Je les imagine s’arrêter, sans couper le moteur, gratter juste pour pouvoir voir la route, prendre cette photo qu’ils me montrent maintenant, perdus au milieu des paysages qui défilent sur leurs portables, les milliers de kilomètres qu’ils parcourent entre amis, dormant chacun leurs tours.

 L’ours me montre aussi des photos de son mariage, tout récent, il m’écrit 2020 dans mon cahier, pointant son alliance tout sourire – elle se porte à la main droite en Russie. Je le félicite chaleureusement. Toujours plongés dans ses photos, il me fait voir un immense loup abattu, porté par un de ses amis, le cadavre d’un grizzly, aussi. Je lui demande de me montrer sur la carte où ça s’est passé : tout au nord-est de la Russie, vers Iakoutsk.
 La soirée continue comme ça, animée, je me trouve être l’épicentre des discussions de mon wagon. Demain beaucoup descendent à Novossibirsk, c’est leur dernière nuit à bord avant de retrouver l’habitacle des camions. Durant la nuit, nous avons passé deux nouveaux fuseaux horaires.

 On arrive à Novossibirsk vers midi. Ville grande d’un million et demi d’habitants. Une heure de pause. On se dit tous au-revoir, chaleureusement mais avec les regards déjà tournés vers la suite, ce qui se passe après le train, la vie qui reprend. Moi je reste. Oleg comate sur son lit – toujours sans draps. Beaucoup de monde attend pour monter à bord. Sur le quai, un ami rencontré dans une auberge à Moscou m’attend. Sasha, diminutif pour Alexander, il a vingt-cinq ans et travaille dans l’informatique pour une banque. Il aime l’informatique, la banque un peu moins. Sans doute grâce à ses études, il parle anglais. Il est venu exprès pour me voir, sachant que je ne parlais pas un mot de russe, curieux également de mon aventure. Il n’est d’ailleurs pas venu les mains vides : un gros sac de spécialités russes encore chaudes, crêpes fourrées à la purée et aux cornichons aigre-doux, deux soupes, du pain, du thé, une salade de betterave, un plat à base de blé noir avec une grosse boulette de viande. Je goûte un peu mais garde le sac de victuailles pour plus tard. Je goûte surtout au plaisir d’avoir une conversation continue pendant une heure, de laisser ma bouche se délier et ça fait du bien. Comme je le disais auparavant, les russes s’avèrent aidant et chaleureux passé un premier abord qui pourraient sembler étrange à « l’étiquette française ». Il fait moins quatre, il neige, mes mains sont congelées sur le sac plastique. On marche tout en discutant pour me dégourdir les jambes, sur la place en face de la gare, dans la gare qui, à l’instar du métro moscovite, ressemble à un intérieur de musée ou de château. Mes anecdotes dans le train le font marrer. Devant la porte de mon wagon, il se fait interprète pour moi, auprès du jeune provodnitsa et de ceux qui continuent la route, il leur réexplique ce dont je me suis acharné sans succès à leur faire comprendre la veille – que je voyage, mon métier etc. Je le remercie encore chaleureusement pour son aide et sa gentillesse, ces instants. Pour plaisanter, je lui dis que j’aurais aimé qu’il soit mon traducteur officiel à bord ; pour lui le transsibérien est une folie douce, c’est d’ailleurs pour ça qu’il tenait à venir me voir. Lui a pris l’avion de Moscou à Novossibirsk.

 Le train repart, reprend son cahot à travers le sud de la Sibérie. Tempête de neige qui vient brouiller les vitres – partout un mur de neige de plus d’un mètre accompagne le bord des rails. Sasha me disait que même en Sibérie, l’hiver commençait plus tard qu’avant, qu’il n’y avait plus des températures aussi basses qu’il y a encore quinze ans. Réchauffement climatique ici aussi.
 Mis à part cette sortie du midi, exceptionnellement de plus d’une heure, la seule possibilité pour bouger dans le train est d’aller de part et d’autre des dix mètres de la rame, comme je l’expliquais l’autre jour. Aller à l’eau chaude pour se faire à manger. Car cette eau chaude, c’est le seul moyen dans le train pour « cuisiner ». Seulement ce samovar d’eau bouillante, pas de micro-ondes, rien que de l’eau. Il y a bien un service de restauration à bord, mais il est plutôt couteux comparé aux quantités fournies, plutôt chiches. C’est pourquoi à bord du Transsibérien, une fois finies les premières réserves de légumes frais, d’œufs durs cuits pour l’occasion, les paquets de nouilles déshydratées règnent en maître dans toutes les couchettes. Voilà comment on se nourrit à bord.

 La veille, Sergeï m’a montré un parcours atypique du train, que j’ai voulu retenté dans l’après-midi, sans succès. Il s’agit d’un endroit où fumer dans le train – non officiel. Dans la soirée je voulais fumer et je l’avais vu plusieurs fois partir clope au bec, ce qui est normalement impossible. Il m’a alors emmené et nous avons traversé tous les wagons de la troisième classe à moitié endormie, en nous baissant, en enjambant les pieds qui dépassent des lits, subissant les regards russes des joueurs de cartes, qui constataient silencieusement la venue de personnes étrangères à leurs rames. Plusieurs wagons du bordel de gens vivants littéralement les uns sur les autres. Entre chaque  rame, un petit sas où il faut attendre après avoir appuyé sur le bouton d’ouverture des portes, tanguant un peu, grisé par cette longue marche dont je ne connaissais pas la fin. Puis nous avons traversé les wagons de deuxième classe, identiques de l’extérieur à ceux de première classe venant juste après. Seulement des portes closes, silencieuses, où l’on devine des chambres derrière. Enfin nous sommes arrivés tout au bout, ou plutôt, au bout de là où l’on a le droit d’aller : nous nous s’arrêtons entre deux wagons. Là, un jeune militaire en armes, sans doute en plein service militaire, se lève de sa chaise. Sergeï et lui  échangent à peine un hochement de tête et le jeune nous laisse fumer tranquillement, dans le petit sas entre deux wagons aux portes fermées de chaque côté. Nos fumées de clopes s’enfuyant par les interstices mouvantes du train, sous nos pieds. Impossible de se parler de toute façon à cause du bruit assourdissant dans ce mètre carré. J’ai donc voulu retenter l’aventure, seul, dans l’après-midi, me pavanant cigarette sur l’oreille. Arrivé à la fin du wagon première classe, une provodnitsa peroxydée aux bottes en cuir montants jusqu’aux cuisses m’a arrêté en criant, pointant ma cigarette et m’intimant de repartir au diable au plus vite. Je n’ai pas demandé mon reste.

 Plus tard dans la journée, alors que j’entrouvre les yeux après une sieste, je vois mon voisin de lit moscovite qui s’active. Il enfile une grosse salopette de ski et tout un attirail polaire flambant neuf. Il me fait signe devant les villages : la taïga. Je vois ses yeux qui s’accrochent aux villages et aux noms que l’on croise, un voile de familiarité qui les recouvre à travers lui. Ici, à un arrêt de deux minutes, il me dit qu’il a été machiniste dans cette gare. Je vois, je ressens flotter son attente, suspendue au paysage, à la fois joie de revoir ses terres de toujours et la crainte d’y revenir, encore et toujours. Ce spleen étrange et frénétique qui nous prend tous lorsque l’on approche d’un lieu trop fréquenté, que l’on a quitté trop longtemps, c’est l’adieu à l’ailleurs et au dépaysement. Tout, alors, nous revient avec de simples noms et de banals paysages anonymes pour n’importe qui d’autre. Je lui pose des questions, sur son travail. Il travaille dans les mines – en tout cas, il mime l’action de pelleter. Je ne comprends pas vraiment de quel type de gisement il s’agit, bien qu’il répète désespérément le même mot. Il a l’air de travailler sous terre, durement. Plus tôt, je l’ai entendu parler sèchement à Oleg, ils parlaient justement de travail, « rabote, rabote ». Oleg s’était alors tu suite à une longue tirade de l’autre, rabroué, avec un mélange de respect, de distance comme lorsqu’on vient de se prendre une leçon – mais sans oublier d’ajouter tout de suite après quelques-unes de ses singeries habituelles, pour se moquer sous cape. « Rabote communist », qu’il me dit avec un coup de coude et une mimique. Mis à part notre première nuit, le vieux est resté silencieux quasiment tout le reste du voyage, parfois rigolant aux blagues absurdes d’Oleg, sans pour autant participer aux conversations, toujours dans son coin, sans se mêler à la vie du train. Notre première nuit de discussion, dans le noir, sa frénésie de paroles, m’apparaît sous un autre jour. De l’avis de tous les autres, c’est un vieux dur à cuire, sans aucun doute. Le train ne s’arrêta que trois minutes là où il descend, sa gare. Il est parti avec son barda et son attirail de ski tout neuf.

 Comme je l’évoquais, à Novossibirsk, la ville de Sasha, le train s’est soudainement rempli. Ma table d’écriture a coulissé pour être transformée en lit. L’espace à quatre est maintenant un espace à six. Beaucoup de travailleurs ouzbeks dans ma rame. Oleg continue dans ses clichés en faisant montre de racisme envers eux. Il m’explique cependant qu’ils partent tous travailler sur les chemins de fer. Main d’œuvre pas cher pour les russes, de gros salaires pour eux. La plupart des emplois que vont rejoindre ces hommes et ces femmes dans ce train, russes ou non, sont des métiers durs, dans des lieux isolés. Quelques mois en général, rarement plus de six, dans des conditions difficiles mais avec de meilleurs salaires qu’ils ne pourraient trouver. C’est toujours la même sempiternelle tentative de la Russie, depuis des siècles, de tenter d’occuper son territoire. De le faire vivre, par tous les moyens et de profiter de sa richesse, cachée dans sa rudesse. Un défi toujours aussi immense qu’extrême, ayant englobé d’autres peuples, colonisés et assimilés, occuper pour extraire et exporter, relever le défi d’être le plus grand pays du monde. Ces petites fourmis que je rencontre dans le train, ce sont les mêmes que l’on voit, loin de leur mère patrie, se délasser les jambes sur nos aires d’autoroutes françaises, leurs camions chargés de nous approvisionner. Tant que le territoire russe sera aussi grand et gorgé de matières premières, à aller chercher au courage et à la force dans les lieux les plus reculés du monde, le peuple russe aura besoin et sera fait de ces êtres rudes et réputés mondialement pour ça.

 La veille, dans cette nuit agitée, le train s’est arrêté à Omsk. Toute la journée nous avons « survolé » le Kazakhstan. Je pense à mon ami se trouvant quelques milliers de kilomètres au sud, en Inde, que je dépasse à toute vitesse enneigée.

 J’ai lu Chatterton dans la journée, la pièce de De Vigny. Sa préface devrait être éditée à part, être considérée comme un texte indépendant à mettre entre les mains de tous les poètes et marginaux. C’est un véritable plaidoyer pour le droit d’exister aux rêveurs, aux êtres trop plein d’imagination qui ne trouve leur place dans aucune organisation de notre société. Il y a dans ses mots la vivacité de la sincérité, rendue brute, son émotion teinté par l’empressement de défendre cette cause : c’est de l’humanisme pur, là on l’on pourrait y voir chez De Vigny du romantisme. Cette pièce – et ce petit pamphlet – il l’a écrite par nécessité en réaction triste et indignée suite à une vague de suicides de jeunes poètes. Les annonces de leurs suicides paraissaient alors dans les journaux, on en parlait simplement dans les petits milieux littéraires. La disparition de ces êtres, pauvres et malheureux, n’était que la finalité logique pour ceux qui ne peuvent en rien être utiles à la société, trop mauvais dans quelque activité, dans quelque travail, faits pour rien d’autre que rêver. Imaginer ou sinon sacrifier toute leur énergie pour s’efforcer de s’adapter, se forcer contre leur nature à faire ce qu’il faut pour avoir droit à une place. Sacrifier cette capacité qui est pourtant la seule qui, au fond d’eux-mêmes, est à même de pouvoir les rendre vraiment vivants, vraiment heureux. Et rien d’autre. Et c’est bien là le drame. Toute résignation ne peut que les tuer à petit feu de l’intérieur ; le seul choix est de se sacrifier ou de mourir.

 Bien sûr, évidemment, je me retrouve dans ce livre. Les pulsions de mort et de désespoir sont loin derrière moi, maintenant, mais quelle Sibérie était-ce à franchir que de chercher, trouver, d’imposer mon droit de vivre. Envers moi-même avant tout, mais aussi envers une place introuvable dans la société ; le droit de vivre comme on est et comme on voudrait être. Parce que tout autre travail qu’écrire, que créer, devient une mort de soi. Car parfois ne rien faire est essentiel à la régénération du processus créatif. Vigny en parle aussi mais il dit plus encore de ce drame : personne ne peut nous aider et personne ne le fera. Pour une simple et bonne raison dans le bon sens commun: comment distinguer le génie du resquilleur ? Alors beaucoup meurent jeunes. La plupart renoncent, se convainquent d’aimer une autre vie sans jamais réussir à s’y faire complètement, iels tombent dans l’alcool ou vieillissent malheureux. Tous ceux qui abandonnent la vie ne sont pas des rêveurs, mais c’est d’eux, de moi, de nous que De Vigny parle ici. Ce n’est même pas un problème lié à son époque qu’il soulève, cet état a toujours été depuis Aristote et l’est toujours actuellement. Et quand je me regarde dans la vitre, visé directement par ces paroles humanistes, comment ne pas me sentir imposteur ? Là au milieu de ces travailleurs d’une autre langue que je dépeignais un peu plus tôt, eux qui vont littéralement au charbon, loin de mon pays et sans boulot, à revendiquer mon droit à vivre, mais sans trimer comme les autres ? Et pour faire quoi ? Des hypothétiques écrits aux chances minimes d’être lus, sans aucun doute oubliés bientôt. Au mieux un jour publier pour des peccadilles, un salaire d’un mois pour un travail de parfois plusieurs années. Si on a de la chance. Un pari comme un ticket de loto. Et pourtant. Je revendique un droit à vivre qu’aucune application de traduction ne me permettrait de faire comprendre, ni du français au russe et ni même du français au français.

 J’en parlais plus tôt : je suis ici pour ne rien faire. C’est le but du voyage, simplement savoir ce que ça fait d’être enfermé dans un train pendant une semaine. Et c’est sans aucun doute toute l’origine également de ma pudeur envers ces russes, de mon travail secret qui n’est un travail que pour moi et pour ceux qui sont assez intimes avec les livres. C’en est un pour les lecteurs, aussi, mais seulement après. Toujours après, une fois que le livre est en librairie. Après, comme pour beaucoup après leur mort – et on découvre encore de nos jours, ponctuellement, des livres de génies oubliés et suicidés depuis des années, des artistes morts dans l’anonymat. La vie décrite par de Vigny n’a pas tellement changé. Le droit de vivre n’est toujours inné et les auteurs luttent toujours pour avoir des droits reconnus. La mort attire toujours, par un étrange magnétisme romantique et morbide, un regain d’intérêt pour des œuvres. Les artistes ne peuvent être payés pour leurs centaines d’heures de travail – et ils ne le sont pas. Et ça a toujours été comme ça. C’est simplement la construction de notre société qui est faite comme ça, qui ne leurs laisse de place que grâce à la chance, même pour les plus besogneux, les plus à l’aise socialement.

 Et moi, je suis ici pour ne rien faire. Dans les reflets de ces fenêtres de train et de bus, simplement heureux d’avoir trouvé une échappatoire dans le voyage, où durant les mois à venir mes économies gagnées le reste de l’année se dilapideront lentement. Je peux finalement être heureux et jouir de mon choix, que j’impose et non pas que je gagne, face à une vie rangée qui fait tout pour me garder dans ses griffes, ses menaces financières. Alors je pars, mais pour quoi faire : avancer, fuir ? Parce que dans cette communauté, de backpackers à cheval entre le bonheur pur et la fuite de leurs névroses, c’est toujours mieux accepté de gratter du papier toute la journée – juste gratter du papier, pas même pour viser ce pari impossible d’être l’auteur du livre choisi sur un million, qui vendra des millions. Sur la route toutes ces petites préoccupations sont loin, elles sont paysages mouvants et non plus isolement dans une piaule dont on se demande comment on la paiera à la fin du mois. Là, ici, je peux sourire et gratter, voir, apprendre et ne rien faire. S’il y a des jugements, ils disparaitront à la prochaine ville, au prochain arrêt de train. C’est pour ça que je serai toujours cet étrange étranger, même chez moi, car nous sommes toujours ici mais jamais vraiment là. C’est sans doute la meilleure raison que je pourrais donner à ces questions qui reviennent, ici ou là-bas, ces « pourquoi tu fais ça ? » – « ça » – et autres « qu’est-ce que tu fais là ? ». Non, il n’y a aucune traduction pouvant faire comprendre ça en une phrase compréhensible et à vrai dire, je m’en fous. Je m’en fous parce que j’ai trouvé ma solution pour sourire, que je me rends compte avec étonnement qu’en faisant preuve d’honnêteté beaucoup de gens l’acceptent cette condition. Ça ne vaut pas une reconnaissance de la société avec du pain dans la bouche, mais les gens peuvent l’accepter et la seule solution pour que l’idée se répande, c’est de l’écrire encore et encore jusqu’à ce que tout le monde l’intègre – et rien d’autre. Et c’est tout le propos de De Vigny, cette traduction qu’on ne trouvera que dans les livres et dans les pamphlets humanistes.

 Après Chatterton, je lirai la Conjuration des imbéciles. Considéré comme un chef d’œuvre, un peu oublié désormais hors de ses néophytes mais best-seller en son temps. Je me suis contenté d’ouvrir la première page aujourd’hui, sur la biographie. Kennedy Toole s’est suicidé à trente-deux ans, son roman a été publié des années après sa mort.