Revue en ligne Pluésie

Vous pouvez retrouver un de mes poèmes sur le site Pluésie. Une revue en ligne publiant des poèmes LGBTQI+ qui s’est lancée en 2021. Allez voir les textes et les personnes qui y sont, ils font du super boulot, n’hésitez pas à les suivre également sur leur Instagram pour être au courant des publications et lire des extraits.

Merci à tout l’équipe !

Ce poème, Plaid, parle du placard, des désirs et de la volonté. Vous le retrouverez ici : https://www.pluesie.fr/plaid/

Peu de publications en 2020 vous l’avez vu, mais c’est parce que je travaille sur des formats beaucoup plus longs qui arriverons peut-être cette année ou l’année prochaine. Mais en tout cas ça m’a fait plaisir de me remettre à la poésie, les mots font leur mue.

Ps: je crois que tout bien réfléchis j’aimerais publier mon Carnet du transsibérien, si quelqu’un a une piste je suis preneur.

Des temples et des jungles [4/4- Nuit de la lecture]

Dernière partie de ce long poème, afin de profiter de cette Nuit de la lecture 2021 chez soi.

4

Tambours sur les marches
Le perron danse et gigue
Un soir de liesse rouge soleil de soir
De sacrifice.
Haie d’honneur d’au-delà de danse de bras
Tambours des hommes danse frénétique sans oracle
Cœur tambour
Dans les flammèches bleus, les oriflammes
Le mien.
Va au sacrifice mon crâne
Sur le marbre, endormi dans l’ayahuasca
Volontaire suturé purule fatigué
Mon crâne, accepte de se laisser échapper
Des tritures rêveries des labyrinthes obsessifs
Des rêveries les rêveries
Des coupures de bâtisseur sur mes mains
La transe d’une foule au rêve furieux : « Je veux voir
dans mon cerveau Je veux voir dans mon cerveau Je
veux voir dans mon cerveau Je veux voir dans
mon cerveau Je veux Je veux Je veux »
Lointain, lointain sourire
– et si les colibris s’entristent ils n’ont jamais béni de temple –
Déjà s’enfuient dans les feuilles des jungles, loin des bruits
Les viscères grisâtres de mon crâne qui s’apprêtent au marbre
J’appuie les vices qui vivent en moi
Vivisecte nerfs à vif, à l’air
D’où coulent les larmes rubis de corps que j’empêche
Toujours, contenir,
Contraindre, guirlande perles geisha
À prendre en moi le mal qui grossit maigrit éclate
– un nuage chair pleut –
Le mal, tu sais le mal
Qui a tant bien grandit
S’évape quand ma déesse plane
Libérée de moi
Merci
Adieu mon crâne,
Adieu.

Les millions d’années ont passés.
J’ai tant prié pour ton existence
Tu as tant souhaitée mes édifices
Pour t’y blottir mais
Que reste-t-il, qu’en reste-t-il
Du temple
Des herbes folles dans les blocs
Des pieds des mains qui tracent poussière
Des silences corbeaux, sornettes fourrées
Résonnent tes artères arides
La main froide sur une pierre morte
Des millions d’années ont passés.
Qu’en reste-t-il déesse du temple
De ma folie grandeur à te le bâtir
Des milliers d’âmes en pénitence
Passées là recrocquevillées à te glorifier
Qu’en reste-t-il de ce complexe nous
De toi de moi sans lesquels notre monde ne peut croire ;
Des ciels des bruyères et des jungles et des jungles
Et des millions d’années.

Tu voulais la paix
Je voulais la paix
Regarde aujourd’hui
Moi temple en ruine, toi au-dessus de ça
Je pleure, tu pleures.

Des temples et des jungles [3/4- Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture 2021 du 21 au 24, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

3

Des pièges sous les dalles
Couloirs et couloirs de nuits
J’entre
Quelques pas dans ; colossal dessus
Ma nuque tord ma salive accroche pour ne pas sombrer
En moi-même je descends
M’enferme, m’enfonce
Rase
L’obscurité, totale
Mangeuse de son
Dix mètres à peine et le monde n’a jamais existé
Mes sons de pas de rat
Les pièges sous les dalles
Flammes et flammes torches duales
S’étirent et rampent les monstres ombres de soi
Les cliquetis mystères et les griffes rongeuses
Dans les parois les yeux
S’ouvrent et s’ouvrent à mes moi peureux
En moi-même bambin pleureux
Car les pièges partout
En moi-même guerrier
Dans le champ du temple
Trop vaste ; balafres
Cul de sac, les pièges posés que j’oublie
Les pièges retors
Bondissent et plantent et piquent et lancent
Et fosses et sangs et flèches et feu
Et cris et cris et cris
Inaudibles car
Mains devant les yeux.
Des os se terrent dans les fondations
Et les piliers en sont tous fondus
Et les fosses en battent de poisseux rouge
Et les sillons des dalles, rigoles fines
Sont comme des veines qui s’engorgent, liquides, respirent
Et, et, et, et
Il vaut mieux
Fuir ce que j’en cherche.

Tu.
Tue.
Toute secrète salle
Un palpitant de plusieurs mètres ;
Sonnent les trompettes
Au-dehors Grand le temple
Millénaires sur ses souffrances de marbre
Dédales de pièges pour qu’
En-dehors je m’incline bas, humble
Car je n’y comprends rien.
Visions dans les visions
De centaines de bouches, de doigts
Qui dévorent le palpitant du temple
Tuent.
Tu.

Derrière les branches, les serpents, les insectes ; la pyramide
Labyrinthe, dressé dehors tombant dedans
Cliquetis sur cliquetis et cliquetis plus graves,
Concert simultané sous la lumière d’aurore
Profondeurs
Toutes déclenchés les trappes en fureur sans cris pendant
L’attente, les tentes montées, dans l’herbe
Teinte d’argent dans l’air
Suspend
Gronde le temple, éructe l’entrée, fumées
Tremblent les hommes, en milliers
Pieusement patients d’affronter l’obscur
De louer divine
Seuls ensemble.

Des temples et des jungles [2/4- Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture 2021 du 21 au 24, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

2

Pourquoi les jungles ? Hostiles les jungles
Tropicales, lourdes, inquiétantes même de jour
– les mouvements des feuilles ; mortelle végétation à dents –
Mais naturellement : car la fièvre
Les jungles car la fièvre
Parce que nature dépouille, détrousse les biens
Quelques poils, quelques baves, quelques chairs
La fièvre Humaine
Les délices, les hallucinations
Le délire d’esprit et les cris
On jouit contre les arbres, on hurle seul
On se perd et on exulte, à tailler, casser, craquer les branches qui empêchent un chemin
La route qui n’existe plus que parce qu’on la trace et qui se referme
Nous avale à chaque pas : il n’y a de route que le tchac tchac
Et les quelques feuilles coupées qui tombent à sa suite
Le reste cicatrise et se tâche du sang qu’un instant avant de l’évacuer
Dans les pluies tropicales et les fièvres qu’elles font couler dans nos cheveux
Sur nos sourcils qui débordent et nos lèvres qui tremblent
Alors là,
Seulement arrivé là :
Tu bâtiras ton temple.

Derrière Bangkok et les gens
Sans visage, Bangkok que tu fuis
Devant toi les Incas solaires et nus te montrent leurs dos
Et leurs chants, les chants, ces chants
Vont vers le soleil et les étoiles qu’il cache.
Tu as fait le tour du monde en toi même
Chantent ceux qui chantent l’Amour
Tu as suivis l’horizon
Pleurent ceux qui pleurent l’Amour
Tu peux alors lever les yeux,
Son corps nu chevauche à ton sommet
Un soleil sur ses lèvres, Tout ferme ses yeux
Et tu es seul avec elle,
Dieu merci nous le sommes.

Des temples et des jungles [1/5 – Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

1

Mon corps est un temple ; tu en es la déesse
Un temple caché dans la végétation aux alentours de Bangkok hostile
– y a-t-il seulement une partie de Bangkok qui ne l’est pas ?
Derrière les rideaux de laine, les petits vieux sur fauteuil à bascule
qui tissent des linceuls pour leurs propres fils –

Des millions d’années auparavant on t’y glorifiait déjà
Au cœur des jungles, des places faites pour les hommes transis
L’or en fusion coulait sur mes marches, jusqu’aux interstices
Des mécanismes secrets et désarmés
Désormais
Désarmés
Un temple resté secret
Un temple devenu secret
Secret des amours Là-Haut
Secret des racines des branchages la mangrove
Sacrés les regards lazulis derrière l’argenterie lumière
Les mains poussières qui se dressent
Les larmes-joie qui font bouillonner ce qui meurt
Un temple froid
Un temple neuf
Un temple que chacun dans sa retraite s’est vu être
S’est vu habiter hors des villes, des carnavals, nuits et jours
Et bien qu’hors du temps poussière s’y fait ;
Chaque pierre est soi.

De petites pierres dans de petites poches
Et des petits souvenirs-trésors où s’agrippent doigts vieux
Cicatrices de marbres, cicatrices, les veines
Chacun s’est vu être temple, et l’on s’y retrouve tous
Lors des pleines lunes, des soirs sans ciels et des soleils blafards
Et toutes les déclinaisons d’adoration se déclinent
Se déclinent et déclinent les chutes de fluides de nos yeux aux sols
Partout les temples à travers les terres
Se concentrent en long chant petrichor, mille fantômes
Adorent une déesse à travers les siècles
Mille spectres imprègnent un seul temple
Un seul temple et des mains qui font sens
Un temple froid
Qui ne vit que pour être visité
Qui n’est érigé que pour être habité
Par sa présence passagère
– les regards vers le haut, les soupirs
Une chaleur qui ne s’explique pas, la présence
Oui, sa présence,
Nos corps sont un temple que la déesse parcourt.

Conclusion – Carnet du transsibérien

Septembre 2020

Conclusion :

J’écris cette conclusion six mois plus tard. Le jour même de mon arrivée, j’ai voulu l’écrire, mais je me suis écroulé de fatigue dans l’après-midi arrivé à l’auberge. J’ai gardé ma conclusion en tête, longtemps, beaucoup d’éléments y étant déjà écrits. J’ai passé une semaine à Vladivostok puis, les questions, les envies, les changements, les bouleversements. Y a-t-il vraiment besoin d’une conclusion ? De raconter un après ? J’ai gardé quelques éléments en tête, c’est tout. J’ai redécouvert certaines choses en relisant ce carnet. Remettre à jour ce petit décalage qu’on se fait entre mémoire et vécu de l’instant présent. Décalage pas si grand, finalement, car le sentiment qui me reste de cette expérience, rétinien, il est le même que celui qui ressort de ce carnet. Un sentiment composite, pas de ceux sur lesquels on peut mettre un seul mot, et je dirais même qu’il ne faudrait pas chercher à le résumer de cette façon. Un carnet de voyage est déjà bien suffisant pour le décrire, bien qu’il ne peut qu’être lacunaire pour faire revivre la réalité.

 Quand je suis sorti du train, je suis allé m’asseoir pendant une heure dans la gare. D’abord parce qu’il faisait encore trop froid – j’attendais le soleil – et que mon auberge de jeunesse n’était pas encore ouverte. Mais surtout car j’avais le « mal de terre ». Durant cette semaine, je m’étais tellement habitué au tangage du train, à son bruit, que me retrouver subitement sur une terre plate et stable m’a causé quelques minutes de tournis et un léger mal de crâne, les jambes un peu en coton. Dans ma vie de tous les jours, depuis ce voyage, une des conséquences secondaires qui me reste c’est lorsque je dois aller aux toilettes dans un train. Pour tout le monde c’est toujours une épreuve d’équilibriste ; je ne peux pas m’empêcher désormais de repenser au transsibérien, comme si j’étais devenu un spécialiste de la discipline. C’est tout le quotidien du train me revient ironiquement dans ces moments-là.

 Mais je reviens vers Vladivostok, je veux raconter cet après-ci. Je l’évoquais dans l’introduction de ce récit : on m’avait alléché avec les images d’une ville de palmiers, de plages et de langoustes à prix cassés. J’ai forcément été un peu déçu. Quelle idée aussi de venir en hiver ? Je pense que c’est dans cette ville que j’ai eu le plus froid en Russie, allant jusqu’à moins huit degrés, un jour de tempête de neige où l’on ne voyait pas à plus de trois mètres – on m’a ris au nez en russe quand j’ai appelé ça une tempête. À part ce jour et la température, j’ai surtout eu des beaux jours. Si la ville peut prendre des atours forcément très industrieux, puisqu’elle possède un port de grande importance pour les échanges internationaux, étant donné sa place stratégique, la ville possède également un côté plus sauvage. Il faut s’éloigner un peu pour ça, partir en expédition sur l’île Rousski, là où se trouvent les plages, les montagnes et les paysages magnifiques. C’est sans aucun doute dans cette ville que j’ai vu parmi les plus beaux couchers de soleil de ma vie. Tous les soirs, pendant une semaine, je me rendais sur la petite plage de la promenade de Vladivostok, recouverte de neige. Une promenade de bord de mer ponctuée de restaurant et d’une fête foraine fermée. Je m’y rendais tous les soirs. Et tous les soirs, le soleil virait aux couleurs orange et roses. Tous les soirs il se couchait sur une mer complètement gelée – les gens allaient marcher dessus, s’éloignant d’une cinquantaine de mètres, on aurait eu l’impression qu’il était possible de rejoindre la côte, en face, rien qu’en marchant. Je marchais donc sur la mer gelée, avec le crissement de la neige, les coups de vents faisant tourbillonner la poudreuse légère au ras du sol comme du sable et, au loin, la boule rose du soleil allait se fendre sur des montagnes. Et tous les soirs j’y retournais, n’y croyant pas mes yeux que tous ces éléments puissent se composer ensemble en un seul tableau. La mer, la glace, la neige, les montagnes et un coucher de soleil. Et tous les soirs ça se reproduisait. C’était la première fois de ma vie que je voyais des plaques de glace dériver comme des icebergs.

 J’ai parlé de l’importance stratégique de Vladivostok pour la Russie, c’est évidemment grâce à sa position géographique dans le monde asiatique. C’est ce petit renfoncement russe que j’ai descendu sur la fin du transsibérien, en allant vers le sud, qui lui permet d’être au contact direct de la Chine et du Japon. De la Corée du Nord, aussi, frontière la plus proche, et donc de la Corée du Sud. Cette influence asiatique se ressent, d’ailleurs. Légèrement, d’abord, au sein même de la ville bien que visible sans doute pour les plus connaisseurs. Mais c’est surtout dans la vie de tous les jours que cela se voit. Les nombreux restaurants asiatiques, bien sûr, mais surtout dans les supermarchés où les onigiris japonais se trouvent mis en avant au même titre que les sandwichs. Les supermarchés sont toujours les lieux qui reflètent le mieux les habitudes des habitants d’un pays. Ici, le rayon des plats déshydratés instantanés égale en taille ceux que l’on peut trouver au Japon, avec une diversité que l’on ne connaîtra jamais en Europe – ni même à Moscou. Autre exemple, bien que conduisant à droite comme en France, le tiers des voitures dans la ville possèdent un volant à droite, sans doute importées du Japon où l’on roule à gauche. Dans l’auberge de jeunesse, les traductions chinoises et coréennes étaient données au même titre que l’anglais – l’anglais était même moins courant que les kanjis… Au moment où j’y étais, pandémie oblige, la clientèle de l’auberge était essentiellement russe. Évidemment puisqu’une quinzaine obligatoire à tout nouvel entrant sur le territoire avait été imposée, peu après mon arrivée en Russie. Les réceptionnistes me relatent les difficultés que subit l’auberge suite à la disparition soudaine de leurs clients privilégiés, les chinois. L’auberge, tout en intérieur bois, était effectivement quasiment déserte – ambiance que je connaitrai beaucoup par la suite. J’abandonne dans la petite bibliothèque les livres que j’ai lus pendant mon voyage, pour alléger mon sac. Quelques habits également que j’abandonne, toujours dans un souci d’alléger le poids sur mes épaules et car je n’aurai plus besoin de vêtements aussi chauds. Étrange période pour voyager ; j’y viens et je n’y étendrai pas trop.

 Mon voyage écologique sans prendre l’avion, vous vous douterez bien, vu la date, qu’il est tombé à l’eau. Alors que j’étais encore dans le train, entendant de plus en plus parler des conséquences grandissantes de ce qui n’était pas encore qualifié de pandémie mondiale, je faisais tous les jours quelques vérifications à propos de mon trajet futur – toujours avec l’Internet fluctuant du transsibérien. C’est à ce moment que j’ai appris pour la nouvelle politique russe de confinement à l’arrivée. J’ai appris de la même façon que la ligne de ferry reliant Vladivostok à la Corée du Sud fermait également, ce dernier étant alors un des plus touchés. J’avais d’ailleurs désespérément essayé de contacter la compagnie de ferry sans n’avoir jamais aucune réponse. Mon plan tombait donc complètement à l’eau. Au point où, à mon arrivée à Vladivostok, mon visa n’était de toute façon plus assez long pour reprendre le train dans l’autre sens. Je n’avais donc plus le choix de prendre l’avion – je n’irai pas jusqu’à dire bloqué. J’ai opté pour le Japon, gagné une dizaine de degrés et je me suis rapproché d’une heure de la France. Cinq jours après mon arrivée au Japon, le pays fermait complètement ses frontières. Mon voyage a finalement été une course poursuite avec une pandémie mondiale à mes trousses et j’en réchappais toujours de justesse. Et j’arrêterai ici les nombreuses réflexions autour de ce sujet.
 Pour l’avion, je peux à la rigueur me rassurer en me disant que je l’ai pris à une période où les avions ne volaient plus, bien que je ne peux empêcher un léger sentiment d’échec, vis-à-vis du projet initial, et pourtant totalement indépendant de mon pouvoir. Aujourd’hui, j’aimerais refaire ce même voyage un jour. Cette fois en m’arrêtant dans les grandes villes traversées par le transsibérien et surtout, voir enfin le lac Baïkal. Se repencher à nouveau sur les cartes, les visas, envisager les différents trajets. Un jour, sans doute.

 Ça me fait du bien d’avoir écrit cette conclusion, d’enfin sortir ces dernières considérations russes qui étaient restées accrochées durant des mois. Quant à donner une réelle conclusion à ce périple, elle me semble avoir été brassée, surtout je pense avoir déjà tout dit dans le premier paragraphe de ce dernier billet. Un mot ne suffit pas mais vous, vous avez lu ce carnet en entier et peut-être qu’à ce titre, vous en tirez une conclusion bien à vous. En refermant ce récit, qu’allez-vous faire ?

Bibliographie de deux livres qui m’ont marqué plus que d’autres en m’intéressant au transsibérien et dont je vous conseille d’aller jeter un oeil :

Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal, éditions Verticales, roman.

L’hiver aux trousses, Cédric gras, éditions Stock, essai/récit de voyage.

Merci beaucoup à tous ceux qui ont suivi et lu ce carnet jusqu’au bout !

Jour 6 – Carnet du Transsibérien

(UTC +9H)

Jour 6 :

Le train a pris des airs de vacances. Après deux jours plein, il s’est complètement vidé dans la nuit. Il y a même des carrés de lits vides. Mais peut-être est-ce le grand soleil par-delà les vitres qui donne cet effet de vacances, en contraste avec le ciel gris de Sibérie que nous quittons. Du soleil certes, bien que la température dehors reste sensiblement la même. Nous avons quitté les steppes Mongoles pour longer la frontière chinoise et, demain, nous ferons un virage pour descendre droit vers le sud. Adieu la fuite vers l’est, premier et final changement de cap pour Vladivostok, la mer du Japon et les deux Corées.

 Je me suis rendu compte dans la nuit que je ne réalisais pas vraiment où j’étais, ce trajet, ce voyage. Comme une impression, une angoisse, celle de ne pas en profiter assez, de ne pas assez m’imprégner de son ambiance ou de manquer quelque chose – alors que je peux littéralement passer deux heures à simplement contempler le paysage, bercé par les roulis, quelle scène pourrais-je vivre de plus typique ? C’est toujours comme ça que frappe la brusquerie de la réalité. En se rendant inatteignable et laissant sur son sillon de factices goûts de remords, jouant à chat avec les attentes et les espoirs. La réalité est toujours plus banale à vivre qu’on le voudrait.

 J’avais plutôt bien jaugé mes réserves de nourriture pour la semaine, je n’ai rien eu à acheter sur le chemin. Certes, j’ai fini par expérimenter des sandwichs étranges tels que fromage-olives ou maïs-pesto, mais dans l’ensemble ça tombait bien en comptant un peu. Parce que c’est ça la vérité de la réalité, on se préoccupe surtout de son sommeil, de ce qu’on a mangé, avant tout. À partir du moment où je me suis rendu compte que je ne réalisais pas vraiment, je me suis plongé dans une nouvelle langueur, différente encore de la précédente. Une variation. J’ai arrêté de m’inquiéter de l’obscurité des nuits, trop peuplées pour être vraiment silencieuses et pourtant bien trop vides. J’ai profité à nouveau de la nuit, aimé le soleil levant. Les ciels du soir et du matin étaient tous roses. C’est sans doute grâce au soleil, tout ça, lui qui est réapparu enfin nous délivrer des couches de blizzards stagnantes. Ou peut-être est-ce seulement l’aura de tout ce qui se touche à sa fin qui secoue toujours les ordres établis de l’habitude.

 J’ai vu un panneau indiquant « 6999 km », dans la matinée. Encore deux mille : « seulement » deux fois la France. Il n’y a plus qu’une heure de décalage à prendre jusqu’à Vladivostok. Elle sera pour demain, aujourd’hui est le seul jour sans changement. Même les journées de vingt-trois heures sont à la relâche, décidément. On a droit à trois arrêts de suite de plus de quinze minutes. Beaucoup de ceux qui restent descendront dans la nuit ou dans la journée – je me demande s’il va y avoir du monde embarquant pour le terminus. Sur les quais, des petites mamies ont fait leur apparition avec leurs chariots. Il y en avait avant, de temps en temps, mais désormais elles sont à chaque gare, se faisant concurrence. Les chiens errants ont fait leur apparition depuis Oulan-Oude, de plus en plus nombreux. Ils ne perdent pas de temps à venir mendier aux pieds des voyageurs : ils se plantent directement devant les portes, attendant les provodnitsas et leurs sacs plastiques, habitués au manège.

 J’écris de nuit cette fois. Comme j’ai allumé la petite lumière de plafond sur la place assise, j’ai dressé ma serviette en tenture pour éviter qu’elle n’éblouisse le couple qui dort en face. C’est la pleine lune. Elle l’était aussi hier dans un ciel dégagé, j’y voyais clair, mais ça paraît encore plus éblouissant cette nuit. Il y a encore des éclats de neige qui parsèment l’obscurité ; au loin les ombres fantomatiques des arbres qui s’assemblent en forêts forment d’immenses bandes noires. Depuis ma place contre la fenêtre, je vois au-devant la tête du train – nous virons vers le sud, vers le sud – et tous les autres wagons qui tournent à l’unisson. Le bruit du roulis du métal. C’est le moment que je préfère, quand l’avant se pointe à ma fenêtre ; il soulève toujours quelques nuées de poudreuse sur les rails. Les lumières sont éteintes, le train file anonyme, bien qu’ici et là, d’autres petites loupiotes veillent encore, comme moi, elles se reflètent sur le bas-côté. De jour aussi, il y a ces petits reflets. Grâce au soleil qui, tapant sur les fenêtres, les projette au bord des rails. Des petits feux follets qui avancent en parallèle, progressant parfois difficilement dans la neige, au rythme des bosses et des petites montagnes, balancés, se suivant tous en wagons d’étincelles. Ils sont étranges, ces reflets, bleutés ou verts. Parfois, ils suivent même exactement de petits sentiers, de ceux qui tramés par des pas humains sortent de bois pour se rendre à des petites cabanes. Admirer les mouvements des reflets, ça me rappelle les parties de pêches avec mon grand-père, les rayons du soleil dansants sur les vaguelettes. L’attente en commun.

 Ce que je fais, c’est être dans un qui train roule depuis une semaine, traversant nuit et neige. Même quand je dors, je continue d’avaler les kilomètres. C’est à la fois irréel et fragile, ce train dans la nuit. Courageux et stupide de petitesse. Cette petite armature de métal, ces petits bouts de chairs dedans qui bavassent et qui dorment, perdus au milieu de rien. Une machine qui fait des pauses mais qui ne s’arrête pas, jamais, il y a toujours un train qui parcourt les neuf mille kilomètres de vide. D’immensité : c’est comme si je traversais tout le continent africain, du nord au sud. C’est même plus en réalité, puisque celui-ci fait huit mille kilomètres de long – et j’ai dû attendre trente minutes et la traversée d’un petit village pour vérifier cette information. Demain est la dernière journée à bord, puis il y aura une dernière nuit. Mon arrivée le dix mars est uniquement le fruit du décalage horaire.

 Les fleuves et rivières sont gelés. Certains sont traversés de zébrures de pas car, souvent, il n’y a même pas de pont à proximité. Des voitures, des 4×4, traversent directement sur la glace. Sur chaque fleuve, des traces de pas mènent à un moment ou un autre à trou dans la glace. Des lignes de pêcheurs y sont parfois tendues. Je les ai vus faire, une fois, avec leur voiture et un grand feu sur la berge, attendant le poisson. Ces fleuves sont les derniers points blancs dans un paysage fondu.

Jour 5 – Carnet du Transsibérien

Où la fatigue se fait sentir. Le train amorce son virage vers le sud, la neige fond dans les steppes au-dessus de la Mongolie.

(Paris UTC +9H)

Jour 5 :

J’ai encore moins dormi cette nuit. (En relisant mon carnet, je trouve amusant que ma première préoccupation soit à propos de mon sommeil. Comme pour briser la glace au petit matin dans mes conversations avec mon carnet.) Je suis en décalage, c’est certain. Mais je n’arrive pas à savoir avec quel fuseau horaire ni avec quel besoin de mon corps. Il y a quelques jours (ça me paraît être il y a quelques jours, c’était peut-être seulement avant-hier, je ne sais plus) lorsque la femme qui se trouve en face de mon lit est arrivée, elle s’est beaucoup agitée. Elle sortait ses affaires, mangeait, proposait de la nourriture à tout va, essayait sans arrêt de se connecter à internet. Ça m’avait un peu agacé et fait sourire à la fois. Elle me posait des questions sur les heures, aussi, à quelle heure manger, à quelle heure s’arrêtait le train, à quelle heure les gens se couchaient. Il n’y a plus vraiment d’heures attitrées, c’est comme tu veux. J’ai dû beaucoup hausser les épaules dans mes réponses, avec flegme. J’avais l’impression d’agir de manière lézardesque à côté d’elle qui paraissait si vive. Elle a fini par prendre le pli. Laisser passer les choses, beaucoup plus calmement, avec une patience de pêcheur. Elle s’est obstinée longtemps pour Internet, pour envoyer des messages à des hommes ayant la cinquantaine comme elle, habitants à l’autre bout du monde, en France et au Canada, avec qui elle avait des relations connectées. Internet occupe donc une place importante dans sa vie, elle ne parle avec eux que grâce aux traducteurs. Je la vois, sur les photos qu’elle me montre, avec ses cheveux courts teints auburn, dans des montages photos de « ses hommes », où elle colle côte à côte des photos d’elle et d’eux. Je la vois passer des longues minutes à les contempler, à choisir les meilleurs montages, pour pallier le temps qu’elle ne passe plus à leur envoyer des messages. J’ai devant moi une part réelle de la vie sur Internet, des recoins des réseaux sociaux. Elle espère pouvoir aller les voir un jour. Pour le moment, elle part travailler six mois dans une administration reculée dans la Russie d’Extrême-Orient.

 Comme pour confirmer le fait que nous avons dépassé la moitié, j’ai aperçu tout à l’heure une borne indiquant cinq mille sept-cent kilomètres. À six heures du matin, nous nous sommes arrêtés à Oulan-Oude, que je prends volontiers, sans rien en voir, pour la sœur russe de Oulan-Bator, uniquement à cause de leurs noms. Nous descendons peu à peu vers le sud, quittant la Sibérie. Ça se voit dans le paysage : ici et là la neige fond, des trous d’herbe abondante et déjà jaunie. Sentiment étrange, comme si la plaine herbeuse m’était déjà devenue si inhabituelle après ces dizaines d’heures à contempler la neige.

 Le fait de ne pouvoir avoir de conversation renforce un sentiment de solitude. C’est parfois le lot du voyageur. Toujours ironique de se sentir seul lorsque l’on ne peut être se tenir à moins d’un mètre cinquante d’un autre humain. Je me sens singe savant dans mes intéractions, ne pouvant dire que des « Da, niet » et tape m’en cinq. Les nuits me paraissent longues, parce qu’il n’y a rien à voir et que depuis Krasnoïarsk, la nouvelle population du train à vouloir dormir la nuit pour garder un semblant de rythme normal. Ils y arrivent évidemment peu et font alors des siestes dans la journée, mais ils essayent tout de même, se mêlant peu aux autres dans la journée. Rien de plus ennuyeux que ce silence de dortoir obscur permettant pas l’isolement propre que la nuit offre. Alors ce matin j’ai voulu attraper le lever du soleil –  je n’en ai vu que les reflets sur la neige. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi heureux de voir un matin naître. J’ai relevé le rideau même si le mari ne voulait pas. Les montagnes sont de retour. Sous la lumière du matin, on dirait que la neige brille de paillettes, comme autant de petites étoiles d’eau.

 Dehors les habitats sont différents également. De plus en plus de villages apparaissent, tous en maisons en bois, des chalets, plantés en rues quadrillées, parfaitement symétriques. Des villes moyennes aussi, plus souvent qu’auparavant, avec des hauts fourneaux qui fument. On approche de la frontière avec la Chine. Il y a là plus de raisons de prospérer ici qu’en Sibérie.
 Ce matin me plaît. Il n’y a plus que trois hommes de Moscou. Un des deux jeunes est parti, comme ça, en coup de vent – il m’a serré la main en disant « davaï ». Il n’avait même pas de sac. Quand j’ai demandé à l’autre où il allait, il m’a simplement répondu « libre », je ne sais plus en quelle langue. Il était simplement libre alors il est parti. L’autre me sous-entend qu’une histoire de fille serait derrière ce départ précipité. Ce matin me plaît.

 La nuit et le matin, ce sont les heures d’offices de la provodnitsa. Elle me sourit toujours avec gentillesse, avec une pointe de familiarité sans doute parce que je suis dans le train depuis longtemps. Que je découvre la Russie par le train, aussi et donc, un peu grâce à elle. L’autre, le jeune, avec ses boutons d’acné encore sur le visage, se prend beaucoup au sérieux. Il essaye sans doute de faire figure d’autorité, pour être pris au sérieux par les autres hommes. Peut-être aussi parce que son métier est essentiellement occupé par des femmes ou à cause de son jeune âge. J’avais été étonné, au troisième jour, lorsque je me suis rendu compte qu’ils avaient leurs lits dans le même wagon que nous. Près du samovar, juste à l’entrée, cachés par des draps qu’ils disposent pour faire une cloison avec le reste du dortoir.

 Si je parle d’elle, c’est pour plusieurs scènes qui méritent d’être racontées, pour rendre compte de leur travail. À Oulan-Oude, après avoir contrôlé les lits pour voir si tous ceux qui devaient partir étaient bien descendus, elle s’est montrée à la porte pour contrôler les passeports des nouveaux arrivants. Puis, sur le quai, munie d’un balai – le genre de vieux balai en bois et en fagots de brindilles – elle a épousseté sous le train pour retirer la neige accumulée, sous toute sa rame, frappant dessus pour que ça tombe. Il neigeait, elle était complètement emmitouflée dans une grosse parka à capuche rabattue. Un chien se baladait sur les rails, montant et descendant les quais, venant slalomer dans les jambes des fumeurs plein de cernes, dans l’espoir d’un quelque chose mais rapidement fuyant, par peur de prendre un coup. En le voyant, la provodnitsa est alors rentrée, pour revenir avec un petit sac plastique rempli de restes de poulet, juste pour le chien. Quelques jours plus tard, j’ai vu plusieurs contrôleuses faire de même, descendre  pour donner des os et restes aux chiens faméliques des quais du transsibérien.

 J’aurais aimé pouvoir parler avec cette femme qui respirait la gentillesse. Une fois que le train est reparti, elle a changé d’uniforme pour passer sa blouse bleue d’agent de ménage. À voir l’état de la serpillère qu’elle utilise – je lève les jambes – je dirai que c’est la même depuis le départ de Moscou. La crasse au sol est plus étalée qu’enlevée. Ensuite elle s’occupe des toilettes, des poubelles, des demandes éventuelles (on peut lui acheter à manger, des barres chocolatées ou réserver pour la cantine). Deux fois par jour, il y a également une femme de la compagnie qui passe dans tous les wagons avec un petit panier, pour vendre des repas instantanés et des snacks. C’est toujours la même qui passe, midis et soirs. Aujourd’hui elle semble fatiguée. Là où sa voix portait clairement dans tout le wagon pour s’annoncer, aujourd’hui elle ahane les mêmes mots en boucle qui ne portent plus du tout. Les gens préfèrent acheter aux petites guérites de gare. La fatigue de fin de voyage se fait sentir chez ceux qui vivent dans le train.

Jour 4 – Carnet du Transsibérien

À l’approche du lac Baïkal, le départ d’Oleg et de nouveaux arrivants. La moitié d’un voyage est un point d’équilibre étrange.

(Paris UTC +7H)

Jour 4 :

Je me suis endormi tôt, parce que j’avais dormi très peu. Vers une heure et demie du matin pourtant, je suis réveillé et impossible de retrouver le sommeil. Le rythme du transsibérien m’a totalement pris : dormir deux, trois heures par-ci par-là me suffit. Ce qui m’a réveillé, c’est le départ d’Oleg à Krasnoïarsk. Quinze minutes avant l’arrêt, la provodnitsa est passée en pleine nuit pour vérifier et prévenir les passer y descendant. Pas d’Oleg. Discussions. Par miracle, sans quitter mon lit, j’arrive à traduire sur mon portable qu’Oleg a des amis dans le wagon d’à côté, qu’il doit être avec eux. Agitation et agacement. Elle part à sa recherche ; c’est un de ses amis qui finit par le ramener à sa place. Il est complètement torché et fait des blagues grivoises en boucle, couché de rire à chaque fois. On l’aide à mettre ses chaussures – parce qu’il reste, penaud, avec une claquette et une chaussure à ses pieds, alors on cherche. Il hallucine lorsqu’on lui dit que Krasnoïarsk est dans moins de dix minutes et qu’il doit se dépêcher de ranger ses affaires. Dans mon lit, au-dessus de lui, encore un peu endormi, j’essaye de me retenir d’exploser de rire – parce qu’Oleg est un grand enfant et que ça l’encouragerait, d’avoir ce public. Quand la provodnitsa lui demande pour récupérer ses draps, il se marre. Il n’a jamais compté dormir et ne les a jamais fait. En bonne personne saoule, il fait des fixettes sur des choses et forcément, à cet instant, la sienne est « the french man » et ne parle que de moi. D’ailleurs, il commence même à parler anglais aux autres russes. Il finit par partir à la hâte, un peu débraillé, sur une dernière blague et une poignée de main amicale qui dure trop longtemps. À quoi pouvait bien ressembler son arrivée dans la ville, je me le demande.

 Depuis ce matin, c’est désormais un couple de cinquantenaires qui occupe les deux lits du bas de mon carré, qui est plein pour la première fois. Durant la nuit, la plupart des jeunes travailleurs ouzbeks sont partis sans que je ne les entende. J’ai au passage récupéré ma table d’écriture. Le wagon est devenu beaucoup plus calme, majoritairement rempli de familles, de couples, et de beaucoup plus de femmes également, de jeunes. Beaucoup d’étudiants, j’imagine. La classe sociale majoritaire a changée, de populaire et ouvrière à classe moyenne et étudiante. Je m’imagine qu’ils doivent aller à Irkoutsk, grande ville dans laquelle nous arriverons dans la soirée. Là-bas, la ville borde le lac Baïkal, considéré comme la perle de la Russie. La région est plus touristique, plus tempérée surtout et donc plus accueillante. De ceux de Moscou, il ne reste plus que cinq hommes, dont deux jeunes faisant partie des groupes avec qui je discutais l’autre jour. Ces deux-là semblent avoir formé un duo d’amis, au moins pour le trajet – je les vois faire des bras de fer ensemble, alors que l’un des deux est clairement plus costaud. J’attendais ce passage près du lac Baïkal avec impatience, le train le longe pendant près de six heures. Malheureusement le jeune provodnitsa vient briser ce rêve, m’annonçant que non, nous ne le traverserons que de nuit et je n’en verrai pas un bout. Je dois faire le deuil de la merveille de la mère patrie, c’est un peu amer. Il faudra que je revienne.

 La femme qui se trouve dans le lit en face de moi – je n’ai pas encore parlé d’elle, j’y reviendrais plus tard – discute avec le couple. Je l’entends leur expliquer que je ne parle pas russe – regards en coin conjoints – ce que je fais ici. L’homme lui répond quelque chose, avec un peu d’ironie dans la voix. Tout ce que je comprends, c’est que sa phrase comprenait le mot « touriste ». C’est la toute première personne, depuis quatre jours, à utiliser ce mot pour me qualifier. Il ne pense pas à mal et, c’est aussi par un égo mal placé, que je considère ce mot de « touriste » comme dégradant. Parce qu’il est souvent utilisé de la sorte dans une partie de notre monde occidental. On pense consumérisme, visites de masses, non mixité avec les locaux. Et je le vois, au ton de sa voix et à quelque regard, qu’il doit me trouver stupide, voir méprisant envers son peuple de me trouver ici. Ajouter plus d’intention dans ses paroles reviendrait à de la surinterprétation de ma part : dans le fond, il ne comprend juste pas ce que je fais ici. Il est bien habillé, il ne doit pas être riche, mais il a dû faire sa place dans la vie, travailler dur pour avoir ce qu’il a, une réussite modeste et un confort assuré. Il ne comprend pas et ne comprendra jamais. Et c’est normal. Pourquoi quitter un confort, que l’on pourrait avoir en France, pour des vacances au rabais dans un train russe populaire ? Chatterton. C’est ce genre d’avis qui tue, ce genre de regard, celui d’une classe moyenne travailliste, celle de la culture de l’ascension sociale qui n’admet pas qu’on ne veuille pas monter plus. Le couple essaye malgré tout de comprendre, posant des questions, de savoir pourquoi, comment, ils s’intéressent parce que prendre le transsibérien ce n’est pas un voyage de croisière, parce que c’est ce qu’ils vivent eux-mêmes et sont obligés de se projeter. Mais dès le premier contact, il a posé une étiquette sur moi, ces étiquettes restent.

 Je commence à avoir mal aux fesses à force d’être assis ou allongé. Lors des pauses de dix minutes, j’attends désormais avidement derrière la provodnista l’ouverture des portes, avec les autres. Je regarde le panneau des arrêts pour savoir quand je pourrais sortir. Trois jours derrière moi et encore trois jours devant moi. La journée d’hier est passée très vite et pourtant, je ne suis qu’à la moitié du voyage. Nous passons actuellement au-dessus de la Mongolie. Combien de milliers de kilomètres remplis de millions de tonnes de neige passent sous mes yeux ? J’ai la certitude que jamais dans ma vie je n’en verrai autant. Et le train file. Ce n’est que de l’eau solide, un océan qui s’ignore ; dans les plaines sans arbres, les bourrasques de blizzard passent comme des vagues. Et le train file.

 À treize heures il était quatorze heures, sept heures de différence désormais avec Paris. Cinq avec Moscou. Peu à peu, le paysage s’est ridé sous les rails, de plus en plus vallonné jusqu’à devenir montagneux et les rails ont commencé à se dandiner en courbes. Par la fenêtre, je vois parfois le bout du train dans ces tournants. Il est long. Les rails semblent attachés aux versants. Je vais tout au bout ; je me dis, en voyant ces rails, que je vais tout au bout. Et le train file, avec des couches de poudreuses qui s’envolent dans les virages.

 À Irkoutsk, le train s’est rempli à nouveau complètement, comme si aujourd’hui avait été un jour de relâche. Peu sont descendus, contrairement à ce que je pensais et toutes les couchettes sont prises. Encore plus de jeunes femmes et de familles. Je dois m’asseoir sur le lit des autres. Il fait nuit de plus en plus tard, j’ai l’impression d’accélérer la chute de l’hiver. On me dit que même de nuit, je verrais un peu le lac Baïkal. Dehors, lorsque je sors fumer, je vois ceux qui sont là depuis plusieurs jours se regrouper naturellement entre eux. Il y a parfois des petits kiosques sur les quais, où un assemblement hétéroclite de chaussettes claquettes et de shorts de sport se pressent pour acheter un paquet de clopes ou de chips.
Au moment de se coucher, le mari en-dessous de mon lit baisse le store. Je ne verrai rien du lac.

Départ – Carnet du transsibérien

100èm article sur le blog ! Le train démarre.

3 mars (Paris UTC + 2H)

Départ :

 Le train part à minuit trente-cinq. J’attends dans la gare, de nuit, avec ses gens qui dorment sur les bancs pour faire passer le temps plus vite. Contrôle de sécurité à l’entrée de la gare, les mêmes que dans les aéroports – leurs files d’attente interminables en moins. Au café dans la gare, on me refuse un billet de cinquante, parce qu’il est à moitié déchiré, alors que j’essaye d’acheter pour 70 roubles de pâtisseries aux noms inconnus. La dame me sourit parce que j’essaye de me faire comprendre sans parler russe. En m’éloignant, je la vois donner un verre d’eau chaude à une mamie qui veut se faire un thé, même si je comprends que ça la dérange, qu’elle n’a pas vraiment le droit de faire ça. Beaucoup de monde attend à cette heure tardive. Il ne doit pas y avoir que le transsibérien au départ – ou plutôt, « le » transsibérien ne veut rien dire, il y a une multitude de trajets différents sur ces rails. À côté de moi, des grands-parents gardent des sacs de courses plein entre leurs jambes, pour le trajet. Ils sont faciles à reconnaître ceux qui s’embarquent dans ce train pour plusieurs nuits : ils ont tous des provisions, comme ces grands-parents, des sacs plastiques plus ou moins remplis. Peu sont ceux qui feront la semaine complète.

 Le train est là, quai trois, plus banal que ce à quoi je m’attendais. Simplement réel, sans doute. Devant les quais, où deux trois personnes se relaient pour écraser des clopes, une borne indique le nombre de kilomètres séparant Moscou de Vladivostok : neuf mille trois cent et quelques.
 Les deux jours précédents mon départ, j’étais assez anxieux. Les russes avec qui je discutais dans l’auberge à Moscou me souhaitaient tous bon courage, avec un mélange de pitié et d’enthousiasme, une excitation ahurie pour cette aventure éprouvante qu’eux-mêmes ne souhaiteraient pas faire en entier. J’avais profité de la veille pour faire mes courses, préférant attendre le moment du départ pour acheter quelques produits frais : malheureusement à vingt-deux heures, les rayons frais, pâtisseries et légumes du supermarché sous la gare étaient désespéramment vides. Sous la gare parce qu’en Russie comme dans les pays de l’est et certains d’Asie, les passages cloutés se retrouvent enterrés pour traverser, transformant souvent ces souterrains en halles commerciales. Peu utile ce soir-là.

 Devant mon wagon, une petite file d’attente désorganisée se crée. Des gens qui attendent l’aventure, celle d’une autre nature. Ils ont tous plusieurs énormes valises, certainement pour aller retrouver un travail qui les plongera plusieurs mois en Sibérie, ou dans quelques régions esseulées. Des travaux difficiles. Je dis ça à priori, je dis ça uniquement à cause de leurs gueules de russes, d’hommes mûrs et marqués par la vie. Il n’y a que des hommes comme ça qui attendent devant mon wagon – ce qui n’est pas le cas de tous ceux que j’aperçois plus loin, dans la nuit des lampadaires et des expirations brumeuses. Peu avant l’ouverture des portes, des plus jeunes, des familles et des grands-parents rejoignent ma file. Ils attendaient simplement au chaud. Tout le monde s’aligne avec un peu plus de rigueur devant la « provodnitsa », contrôleuse et véritable responsable attitrée à notre wagon, bien plus même mais je ne le découvrirai que plus tard : pour le moment elle contrôle les billets et vérifie mon visa.

*

 Quelques informations pratiques :

J’ai acheté mon billet pour la semaine complète de train quelques jours avant de partir pour 8100 roubles, soit près de 120€ (en mars 2020). Deux semaines plus tôt, le même billet était à 80€. C’est le moins cher que j’ai aperçu dans mes recherches. L’heure de départ, peu arrangeante, joue souvent dans le prix ainsi que la période de l’année, évidemment, mais également la place dans le wagon. Celles situées proches des portes ou celles en hauteur, par exemple, seront souvent moins chères. Je parle pour la troisième classe. La troisième classe se présente comme un grand dortoir ouvert, avec des carrés de quatre lits et où les sièges près des fenêtres peuvent eux-aussi (à ma surprise) se transformer en lits superposés, à la manière de canapé-lit. Pour une place en seconde classe, il faut compter environ le double de prix, 200€ ou plus, pour avoir un lit dans une chambre fermée comptant quatre personnes. En se débrouillant bien, il est possible pour le même prix de trouver des billets incluant une demi-pension, même s’il ne faut cependant pas s’attendre à de la grande qualité concernant les plateaux repas. La première classe en chambre privée, avec télé et repas inclus, elle, se trouve autour des 600€. Avec la compagnie russe RZD on reste dans tous les cas loin des tarifs réservés aux trains touristiques à plusieurs milliers d’euros. À noter qu’en troisième classe des carrés réservés aux femmes existent et peuvent même être moins chers (J’y ai cependant déjà vu un homme dormir, jamais plus de deux, et je n’ai malheureusement pas pu en savoir plus sur ce fonctionnement.)

*

 Après m’être glissé dans le train aux lumières éteintes, silencieux, je trouve mon lit. Un lit en hauteur. J’avise l’acrobatie qu’il me faudra donc faire à chaque fois pour y monter, car il n’y a pas d’échelle. Le plafond du lit est très bas. Pour y monter, s’y engouffrer serait le verbe adéquat. Mais ce petit cocon me convient parfaitement. Pour l’instant, tout le monde attend, assis sur les couchettes du bas qui font office de sièges, tant que personne n’y dort. En face du carré des lits, il y a deux sièges bleus séparés d’une petite table, collée à la fenêtre – mais tout est collé aux fenêtres dans ce train. Je me dis que c’est là que j’écrirai ces mots que j’écris à présent et tous ceux qui viendront dans la semaine. Dans tout le wagon, on entend des bruits de sacs qu’on hisse ou qu’on glisse, qu’on zippe et referme, des froissements de sacs plastiques. La grande installation pendant l’attente – et je n’ai aucune idée de ce que nous attendons. Tout le voyage dans ce train n’est de toute façon qu’une longue attente. Les chaussons sont de sortie, un peu partout. Je n’en ai pas, mais j’ai mes claquettes et d’ailleurs : « Une semaine en chaussettes-claquettes à travers la Russie » ferait un titre assez représentatif pour ce carnet de voyage. Je ne suis pas seul dans le carré – pour le moment, une seule personne. Mon camarade de chambrée me montre comment s’installer, il me dit d’attendre encore en me voyant sortir mon sac de couchage. Il a l’air d’avoir l’habitude. Ensemble nous sortons les matelas et les oreillers entreposés au-dessus de mon lit, pour les installer sur les couchettes autour de nous, ça me fait de la place pour entreposer mon barda au-dessus de moi.

 Il ne parle pas un mot d’anglais, moi pas un de russe. La provodnitsa, qui passe entre les rangs, ne parle pas anglais non plus. Son passage a l’air de réveiller les gens ; dans tout le wagon ça discute entre nouveaux compagnons de voyage : une odeur de nourriture se fait sentir. Mon camarade arrive à me faire comprendre qu’on attend les draps pour nos lits. Je me souviens que je n’en ai pas pris, dans ma réservation en ligne. Ça faisait une économie de 2€ sur le billet, je me disais que mon sac de couchage suffirait. Quand elle vient donner les draps, emballés sous plastique, mon camarade insiste pour que j’en prenne. La contrôleuse soupire un peu, mi-exaspérée mi-amusée, me pardonnant parce que de toute façon, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent. Pour quelques roubles j’ai donc des draps, que je vais m’amuser à me contorsionner pour les installer sur mon petit matelas de couchette.

 Pendant les trois heures qui suivent le départ du train – dans le silence, les lumières de Moscou défilantes – nous essayons de communiquer avec mon voisin de lit. Il a cinquante-quatre ans : quinze minutes de gestes pour comprendre ça. Et il a une fille qui est morte. Trente minutes pour saisir le mot « fille », « doch », et moins d’une minute pour intégrer qu’elle est morte par un signe équivoque : le doigt qui montre sous les pieds – pas au ciel – pour indiquer où elle se trouve, mais surtout la lueur triste dans son regard qui ne trompe pas. Il s’énerve sur son vieux portable à clapet – j’avais déjà remarqué en embarquant qu’il écrivait dessus, le consultait avec impatience. Il me regarde et fait mine de le lancer par la fenêtre. Je comprends qu’il devait prendre ce train avec une autre personne, parce qu’il me montre tour à tour son portable et le lit au-dessus de lui. L’autre a loupé le train, peut-être qu’il prendra le prochain. Au moins, je sais que je n’aurais pas de vis-à-vis tant qu’il serait là. Pendant nos discussions, il décapsule une bière qu’il range dans sa poche. Il dit qu’il connaît Vladivostok, qu’il s’est bagarré plus d’une fois là-bas. Les gestes, toujours les gestes mais cette fois-ci il se marre puis prend un air grave. La bagarre, ça se devine sur son visage, le nez bossu parce que cassé, une petite cicatrice au-dessus de l’arcade et sa peau qui semble garder la présence d’autres, un peu effacées, comme des lignes blanches qui pourraient s’oublier en tant que rides. Il vient de la taïga : la neige, c’est chez lui. Voilà le résumé de nos trois heures de conversation, longues pour se faire entendre si peu, pleines de sourires et d’exaspérations quand on ne réussit pas, de serrages de mains et de pouces en l’air lorsqu’on y parvient. Je l’appelle uniquement « il » car durant nos longues premières conversations, nous avons oublié de nous demander nos prénoms et aucun de nous n’a osé par la suite, l’occasion était passée, l’intérêt n’étant finalement pas si grand.

 À un moment, j’ai repensé à mon portable, au fait de pouvoir traduire nos conversations grâce à Internet. Essai vain. Il n’y a pas de réseau dans le train, dans ces grandes étendues vides que nous traversons et il n’y en aura pas plus par la suite. Les seules occasions où il est possible d’attraper le réseau, c’est lorsque nous traversons des villes, en général uniquement le temps de quelques minutes. Le signal, c’est lorsque des lampadaires défilent soudainement à travers les vitres noires, il faut alors se jeter sur son portable pour finir une recherche ou envoyer un message, avant que les lumières s’éteignent à nouveau en même temps que les petites barres de réseau. Concernant la traduction donc, j’abandonne immédiatement, comprenant que ce serait comme ça tout le long. Mon camarade lui n’abandonne et y va de ses propres méthodes. Puisque je ne parle pas russe, il a la bonne idée de penser que je pourrais le lire. Il sort alors une pochette plastique contenant un stylo et un bloc de post-it jaunes, rien d’autre. Dans l’heure et demie qui suit, tout le bloc y passe, recto verso. On réécrit nos âges, pour confirmer l’information orale, car finalement les chiffres sont les seules valeurs sûres sur lesquelles nous reposer. Il ne saisit l’impossibilité de la manœuvre écrite que lorsque j’écris à mon tour en français. Seulement là, je le vois se rasseoir au fond de son lit en contemplant son abandon. Un soupir et il range tout – un petit coup de bière jalousement cachée dans la poche de sa veste, il m’en propose et je décline. Je fatigue. Je lui réponds en français une fois, pour voir. Ca le surprend et il adore. L’oubli étant contagieux, on passe par la suite trente minutes à chercher le nom du troisième mousquetaire – Aramis – parce qu’il adore ce livre, le titre se prononce presque pareil qu’en français.

 Au sujet de l’alcool, je m’étais renseigné avant de partir. Il est interdit à bord depuis quelques années, sans aucun doute à cause de nombreux débordements. Mais il est visiblement devenu commun de jouer au chat et à la souris pour boire en cachette : je guette les couloirs pour prévenir mon camarade. Après chaque gorgée, il prend un petit bonbon à sucer, pour cacher son haleine. Il dit que c’est parce qu’il a arrêté de fumer, aussi, depuis deux semaines ou bien deux mois. Deux jours ? Je suis sûr pour le deux en tout cas.

 Toute la rame est silencieuse et nous aussi, désormais. Je laisse finalement mon camarade collé aux ténèbres de la vitre pour escalader jusqu’à mon lit et, enfin, dormir.