Conclusion – Carnet du transsibérien

Septembre 2020

Conclusion :

J’écris cette conclusion six mois plus tard. Le jour même de mon arrivée, j’ai voulu l’écrire, mais je me suis écroulé de fatigue dans l’après-midi arrivé à l’auberge. J’ai gardé ma conclusion en tête, longtemps, beaucoup d’éléments y étant déjà écrits. J’ai passé une semaine à Vladivostok puis, les questions, les envies, les changements, les bouleversements. Y a-t-il vraiment besoin d’une conclusion ? De raconter un après ? J’ai gardé quelques éléments en tête, c’est tout. J’ai redécouvert certaines choses en relisant ce carnet. Remettre à jour ce petit décalage qu’on se fait entre mémoire et vécu de l’instant présent. Décalage pas si grand, finalement, car le sentiment qui me reste de cette expérience, rétinien, il est le même que celui qui ressort de ce carnet. Un sentiment composite, pas de ceux sur lesquels on peut mettre un seul mot, et je dirais même qu’il ne faudrait pas chercher à le résumer de cette façon. Un carnet de voyage est déjà bien suffisant pour le décrire, bien qu’il ne peut qu’être lacunaire pour faire revivre la réalité.

 Quand je suis sorti du train, je suis allé m’asseoir pendant une heure dans la gare. D’abord parce qu’il faisait encore trop froid – j’attendais le soleil – et que mon auberge de jeunesse n’était pas encore ouverte. Mais surtout car j’avais le « mal de terre ». Durant cette semaine, je m’étais tellement habitué au tangage du train, à son bruit, que me retrouver subitement sur une terre plate et stable m’a causé quelques minutes de tournis et un léger mal de crâne, les jambes un peu en coton. Dans ma vie de tous les jours, depuis ce voyage, une des conséquences secondaires qui me reste c’est lorsque je dois aller aux toilettes dans un train. Pour tout le monde c’est toujours une épreuve d’équilibriste ; je ne peux pas m’empêcher désormais de repenser au transsibérien, comme si j’étais devenu un spécialiste de la discipline. C’est tout le quotidien du train me revient ironiquement dans ces moments-là.

 Mais je reviens vers Vladivostok, je veux raconter cet après-ci. Je l’évoquais dans l’introduction de ce récit : on m’avait alléché avec les images d’une ville de palmiers, de plages et de langoustes à prix cassés. J’ai forcément été un peu déçu. Quelle idée aussi de venir en hiver ? Je pense que c’est dans cette ville que j’ai eu le plus froid en Russie, allant jusqu’à moins huit degrés, un jour de tempête de neige où l’on ne voyait pas à plus de trois mètres – on m’a ris au nez en russe quand j’ai appelé ça une tempête. À part ce jour et la température, j’ai surtout eu des beaux jours. Si la ville peut prendre des atours forcément très industrieux, puisqu’elle possède un port de grande importance pour les échanges internationaux, étant donné sa place stratégique, la ville possède également un côté plus sauvage. Il faut s’éloigner un peu pour ça, partir en expédition sur l’île Rousski, là où se trouvent les plages, les montagnes et les paysages magnifiques. C’est sans aucun doute dans cette ville que j’ai vu parmi les plus beaux couchers de soleil de ma vie. Tous les soirs, pendant une semaine, je me rendais sur la petite plage de la promenade de Vladivostok, recouverte de neige. Une promenade de bord de mer ponctuée de restaurant et d’une fête foraine fermée. Je m’y rendais tous les soirs. Et tous les soirs, le soleil virait aux couleurs orange et roses. Tous les soirs il se couchait sur une mer complètement gelée – les gens allaient marcher dessus, s’éloignant d’une cinquantaine de mètres, on aurait eu l’impression qu’il était possible de rejoindre la côte, en face, rien qu’en marchant. Je marchais donc sur la mer gelée, avec le crissement de la neige, les coups de vents faisant tourbillonner la poudreuse légère au ras du sol comme du sable et, au loin, la boule rose du soleil allait se fendre sur des montagnes. Et tous les soirs j’y retournais, n’y croyant pas mes yeux que tous ces éléments puissent se composer ensemble en un seul tableau. La mer, la glace, la neige, les montagnes et un coucher de soleil. Et tous les soirs ça se reproduisait. C’était la première fois de ma vie que je voyais des plaques de glace dériver comme des icebergs.

 J’ai parlé de l’importance stratégique de Vladivostok pour la Russie, c’est évidemment grâce à sa position géographique dans le monde asiatique. C’est ce petit renfoncement russe que j’ai descendu sur la fin du transsibérien, en allant vers le sud, qui lui permet d’être au contact direct de la Chine et du Japon. De la Corée du Nord, aussi, frontière la plus proche, et donc de la Corée du Sud. Cette influence asiatique se ressent, d’ailleurs. Légèrement, d’abord, au sein même de la ville bien que visible sans doute pour les plus connaisseurs. Mais c’est surtout dans la vie de tous les jours que cela se voit. Les nombreux restaurants asiatiques, bien sûr, mais surtout dans les supermarchés où les onigiris japonais se trouvent mis en avant au même titre que les sandwichs. Les supermarchés sont toujours les lieux qui reflètent le mieux les habitudes des habitants d’un pays. Ici, le rayon des plats déshydratés instantanés égale en taille ceux que l’on peut trouver au Japon, avec une diversité que l’on ne connaîtra jamais en Europe – ni même à Moscou. Autre exemple, bien que conduisant à droite comme en France, le tiers des voitures dans la ville possèdent un volant à droite, sans doute importées du Japon où l’on roule à gauche. Dans l’auberge de jeunesse, les traductions chinoises et coréennes étaient données au même titre que l’anglais – l’anglais était même moins courant que les kanjis… Au moment où j’y étais, pandémie oblige, la clientèle de l’auberge était essentiellement russe. Évidemment puisqu’une quinzaine obligatoire à tout nouvel entrant sur le territoire avait été imposée, peu après mon arrivée en Russie. Les réceptionnistes me relatent les difficultés que subit l’auberge suite à la disparition soudaine de leurs clients privilégiés, les chinois. L’auberge, tout en intérieur bois, était effectivement quasiment déserte – ambiance que je connaitrai beaucoup par la suite. J’abandonne dans la petite bibliothèque les livres que j’ai lus pendant mon voyage, pour alléger mon sac. Quelques habits également que j’abandonne, toujours dans un souci d’alléger le poids sur mes épaules et car je n’aurai plus besoin de vêtements aussi chauds. Étrange période pour voyager ; j’y viens et je n’y étendrai pas trop.

 Mon voyage écologique sans prendre l’avion, vous vous douterez bien, vu la date, qu’il est tombé à l’eau. Alors que j’étais encore dans le train, entendant de plus en plus parler des conséquences grandissantes de ce qui n’était pas encore qualifié de pandémie mondiale, je faisais tous les jours quelques vérifications à propos de mon trajet futur – toujours avec l’Internet fluctuant du transsibérien. C’est à ce moment que j’ai appris pour la nouvelle politique russe de confinement à l’arrivée. J’ai appris de la même façon que la ligne de ferry reliant Vladivostok à la Corée du Sud fermait également, ce dernier étant alors un des plus touchés. J’avais d’ailleurs désespérément essayé de contacter la compagnie de ferry sans n’avoir jamais aucune réponse. Mon plan tombait donc complètement à l’eau. Au point où, à mon arrivée à Vladivostok, mon visa n’était de toute façon plus assez long pour reprendre le train dans l’autre sens. Je n’avais donc plus le choix de prendre l’avion – je n’irai pas jusqu’à dire bloqué. J’ai opté pour le Japon, gagné une dizaine de degrés et je me suis rapproché d’une heure de la France. Cinq jours après mon arrivée au Japon, le pays fermait complètement ses frontières. Mon voyage a finalement été une course poursuite avec une pandémie mondiale à mes trousses et j’en réchappais toujours de justesse. Et j’arrêterai ici les nombreuses réflexions autour de ce sujet.
 Pour l’avion, je peux à la rigueur me rassurer en me disant que je l’ai pris à une période où les avions ne volaient plus, bien que je ne peux empêcher un léger sentiment d’échec, vis-à-vis du projet initial, et pourtant totalement indépendant de mon pouvoir. Aujourd’hui, j’aimerais refaire ce même voyage un jour. Cette fois en m’arrêtant dans les grandes villes traversées par le transsibérien et surtout, voir enfin le lac Baïkal. Se repencher à nouveau sur les cartes, les visas, envisager les différents trajets. Un jour, sans doute.

 Ça me fait du bien d’avoir écrit cette conclusion, d’enfin sortir ces dernières considérations russes qui étaient restées accrochées durant des mois. Quant à donner une réelle conclusion à ce périple, elle me semble avoir été brassée, surtout je pense avoir déjà tout dit dans le premier paragraphe de ce dernier billet. Un mot ne suffit pas mais vous, vous avez lu ce carnet en entier et peut-être qu’à ce titre, vous en tirez une conclusion bien à vous. En refermant ce récit, qu’allez-vous faire ?

Bibliographie de deux livres qui m’ont marqué plus que d’autres en m’intéressant au transsibérien et dont je vous conseille d’aller jeter un oeil :

Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal, éditions Verticales, roman.

L’hiver aux trousses, Cédric gras, éditions Stock, essai/récit de voyage.

Merci beaucoup à tous ceux qui ont suivi et lu ce carnet jusqu’au bout !

Jour 5 – Carnet du Transsibérien

Où la fatigue se fait sentir. Le train amorce son virage vers le sud, la neige fond dans les steppes au-dessus de la Mongolie.

(Paris UTC +9H)

Jour 5 :

J’ai encore moins dormi cette nuit. (En relisant mon carnet, je trouve amusant que ma première préoccupation soit à propos de mon sommeil. Comme pour briser la glace au petit matin dans mes conversations avec mon carnet.) Je suis en décalage, c’est certain. Mais je n’arrive pas à savoir avec quel fuseau horaire ni avec quel besoin de mon corps. Il y a quelques jours (ça me paraît être il y a quelques jours, c’était peut-être seulement avant-hier, je ne sais plus) lorsque la femme qui se trouve en face de mon lit est arrivée, elle s’est beaucoup agitée. Elle sortait ses affaires, mangeait, proposait de la nourriture à tout va, essayait sans arrêt de se connecter à internet. Ça m’avait un peu agacé et fait sourire à la fois. Elle me posait des questions sur les heures, aussi, à quelle heure manger, à quelle heure s’arrêtait le train, à quelle heure les gens se couchaient. Il n’y a plus vraiment d’heures attitrées, c’est comme tu veux. J’ai dû beaucoup hausser les épaules dans mes réponses, avec flegme. J’avais l’impression d’agir de manière lézardesque à côté d’elle qui paraissait si vive. Elle a fini par prendre le pli. Laisser passer les choses, beaucoup plus calmement, avec une patience de pêcheur. Elle s’est obstinée longtemps pour Internet, pour envoyer des messages à des hommes ayant la cinquantaine comme elle, habitants à l’autre bout du monde, en France et au Canada, avec qui elle avait des relations connectées. Internet occupe donc une place importante dans sa vie, elle ne parle avec eux que grâce aux traducteurs. Je la vois, sur les photos qu’elle me montre, avec ses cheveux courts teints auburn, dans des montages photos de « ses hommes », où elle colle côte à côte des photos d’elle et d’eux. Je la vois passer des longues minutes à les contempler, à choisir les meilleurs montages, pour pallier le temps qu’elle ne passe plus à leur envoyer des messages. J’ai devant moi une part réelle de la vie sur Internet, des recoins des réseaux sociaux. Elle espère pouvoir aller les voir un jour. Pour le moment, elle part travailler six mois dans une administration reculée dans la Russie d’Extrême-Orient.

 Comme pour confirmer le fait que nous avons dépassé la moitié, j’ai aperçu tout à l’heure une borne indiquant cinq mille sept-cent kilomètres. À six heures du matin, nous nous sommes arrêtés à Oulan-Oude, que je prends volontiers, sans rien en voir, pour la sœur russe de Oulan-Bator, uniquement à cause de leurs noms. Nous descendons peu à peu vers le sud, quittant la Sibérie. Ça se voit dans le paysage : ici et là la neige fond, des trous d’herbe abondante et déjà jaunie. Sentiment étrange, comme si la plaine herbeuse m’était déjà devenue si inhabituelle après ces dizaines d’heures à contempler la neige.

 Le fait de ne pouvoir avoir de conversation renforce un sentiment de solitude. C’est parfois le lot du voyageur. Toujours ironique de se sentir seul lorsque l’on ne peut être se tenir à moins d’un mètre cinquante d’un autre humain. Je me sens singe savant dans mes intéractions, ne pouvant dire que des « Da, niet » et tape m’en cinq. Les nuits me paraissent longues, parce qu’il n’y a rien à voir et que depuis Krasnoïarsk, la nouvelle population du train à vouloir dormir la nuit pour garder un semblant de rythme normal. Ils y arrivent évidemment peu et font alors des siestes dans la journée, mais ils essayent tout de même, se mêlant peu aux autres dans la journée. Rien de plus ennuyeux que ce silence de dortoir obscur permettant pas l’isolement propre que la nuit offre. Alors ce matin j’ai voulu attraper le lever du soleil –  je n’en ai vu que les reflets sur la neige. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi heureux de voir un matin naître. J’ai relevé le rideau même si le mari ne voulait pas. Les montagnes sont de retour. Sous la lumière du matin, on dirait que la neige brille de paillettes, comme autant de petites étoiles d’eau.

 Dehors les habitats sont différents également. De plus en plus de villages apparaissent, tous en maisons en bois, des chalets, plantés en rues quadrillées, parfaitement symétriques. Des villes moyennes aussi, plus souvent qu’auparavant, avec des hauts fourneaux qui fument. On approche de la frontière avec la Chine. Il y a là plus de raisons de prospérer ici qu’en Sibérie.
 Ce matin me plaît. Il n’y a plus que trois hommes de Moscou. Un des deux jeunes est parti, comme ça, en coup de vent – il m’a serré la main en disant « davaï ». Il n’avait même pas de sac. Quand j’ai demandé à l’autre où il allait, il m’a simplement répondu « libre », je ne sais plus en quelle langue. Il était simplement libre alors il est parti. L’autre me sous-entend qu’une histoire de fille serait derrière ce départ précipité. Ce matin me plaît.

 La nuit et le matin, ce sont les heures d’offices de la provodnitsa. Elle me sourit toujours avec gentillesse, avec une pointe de familiarité sans doute parce que je suis dans le train depuis longtemps. Que je découvre la Russie par le train, aussi et donc, un peu grâce à elle. L’autre, le jeune, avec ses boutons d’acné encore sur le visage, se prend beaucoup au sérieux. Il essaye sans doute de faire figure d’autorité, pour être pris au sérieux par les autres hommes. Peut-être aussi parce que son métier est essentiellement occupé par des femmes ou à cause de son jeune âge. J’avais été étonné, au troisième jour, lorsque je me suis rendu compte qu’ils avaient leurs lits dans le même wagon que nous. Près du samovar, juste à l’entrée, cachés par des draps qu’ils disposent pour faire une cloison avec le reste du dortoir.

 Si je parle d’elle, c’est pour plusieurs scènes qui méritent d’être racontées, pour rendre compte de leur travail. À Oulan-Oude, après avoir contrôlé les lits pour voir si tous ceux qui devaient partir étaient bien descendus, elle s’est montrée à la porte pour contrôler les passeports des nouveaux arrivants. Puis, sur le quai, munie d’un balai – le genre de vieux balai en bois et en fagots de brindilles – elle a épousseté sous le train pour retirer la neige accumulée, sous toute sa rame, frappant dessus pour que ça tombe. Il neigeait, elle était complètement emmitouflée dans une grosse parka à capuche rabattue. Un chien se baladait sur les rails, montant et descendant les quais, venant slalomer dans les jambes des fumeurs plein de cernes, dans l’espoir d’un quelque chose mais rapidement fuyant, par peur de prendre un coup. En le voyant, la provodnitsa est alors rentrée, pour revenir avec un petit sac plastique rempli de restes de poulet, juste pour le chien. Quelques jours plus tard, j’ai vu plusieurs contrôleuses faire de même, descendre  pour donner des os et restes aux chiens faméliques des quais du transsibérien.

 J’aurais aimé pouvoir parler avec cette femme qui respirait la gentillesse. Une fois que le train est reparti, elle a changé d’uniforme pour passer sa blouse bleue d’agent de ménage. À voir l’état de la serpillère qu’elle utilise – je lève les jambes – je dirai que c’est la même depuis le départ de Moscou. La crasse au sol est plus étalée qu’enlevée. Ensuite elle s’occupe des toilettes, des poubelles, des demandes éventuelles (on peut lui acheter à manger, des barres chocolatées ou réserver pour la cantine). Deux fois par jour, il y a également une femme de la compagnie qui passe dans tous les wagons avec un petit panier, pour vendre des repas instantanés et des snacks. C’est toujours la même qui passe, midis et soirs. Aujourd’hui elle semble fatiguée. Là où sa voix portait clairement dans tout le wagon pour s’annoncer, aujourd’hui elle ahane les mêmes mots en boucle qui ne portent plus du tout. Les gens préfèrent acheter aux petites guérites de gare. La fatigue de fin de voyage se fait sentir chez ceux qui vivent dans le train.

Jour 4 – Carnet du Transsibérien

À l’approche du lac Baïkal, le départ d’Oleg et de nouveaux arrivants. La moitié d’un voyage est un point d’équilibre étrange.

(Paris UTC +7H)

Jour 4 :

Je me suis endormi tôt, parce que j’avais dormi très peu. Vers une heure et demie du matin pourtant, je suis réveillé et impossible de retrouver le sommeil. Le rythme du transsibérien m’a totalement pris : dormir deux, trois heures par-ci par-là me suffit. Ce qui m’a réveillé, c’est le départ d’Oleg à Krasnoïarsk. Quinze minutes avant l’arrêt, la provodnitsa est passée en pleine nuit pour vérifier et prévenir les passer y descendant. Pas d’Oleg. Discussions. Par miracle, sans quitter mon lit, j’arrive à traduire sur mon portable qu’Oleg a des amis dans le wagon d’à côté, qu’il doit être avec eux. Agitation et agacement. Elle part à sa recherche ; c’est un de ses amis qui finit par le ramener à sa place. Il est complètement torché et fait des blagues grivoises en boucle, couché de rire à chaque fois. On l’aide à mettre ses chaussures – parce qu’il reste, penaud, avec une claquette et une chaussure à ses pieds, alors on cherche. Il hallucine lorsqu’on lui dit que Krasnoïarsk est dans moins de dix minutes et qu’il doit se dépêcher de ranger ses affaires. Dans mon lit, au-dessus de lui, encore un peu endormi, j’essaye de me retenir d’exploser de rire – parce qu’Oleg est un grand enfant et que ça l’encouragerait, d’avoir ce public. Quand la provodnitsa lui demande pour récupérer ses draps, il se marre. Il n’a jamais compté dormir et ne les a jamais fait. En bonne personne saoule, il fait des fixettes sur des choses et forcément, à cet instant, la sienne est « the french man » et ne parle que de moi. D’ailleurs, il commence même à parler anglais aux autres russes. Il finit par partir à la hâte, un peu débraillé, sur une dernière blague et une poignée de main amicale qui dure trop longtemps. À quoi pouvait bien ressembler son arrivée dans la ville, je me le demande.

 Depuis ce matin, c’est désormais un couple de cinquantenaires qui occupe les deux lits du bas de mon carré, qui est plein pour la première fois. Durant la nuit, la plupart des jeunes travailleurs ouzbeks sont partis sans que je ne les entende. J’ai au passage récupéré ma table d’écriture. Le wagon est devenu beaucoup plus calme, majoritairement rempli de familles, de couples, et de beaucoup plus de femmes également, de jeunes. Beaucoup d’étudiants, j’imagine. La classe sociale majoritaire a changée, de populaire et ouvrière à classe moyenne et étudiante. Je m’imagine qu’ils doivent aller à Irkoutsk, grande ville dans laquelle nous arriverons dans la soirée. Là-bas, la ville borde le lac Baïkal, considéré comme la perle de la Russie. La région est plus touristique, plus tempérée surtout et donc plus accueillante. De ceux de Moscou, il ne reste plus que cinq hommes, dont deux jeunes faisant partie des groupes avec qui je discutais l’autre jour. Ces deux-là semblent avoir formé un duo d’amis, au moins pour le trajet – je les vois faire des bras de fer ensemble, alors que l’un des deux est clairement plus costaud. J’attendais ce passage près du lac Baïkal avec impatience, le train le longe pendant près de six heures. Malheureusement le jeune provodnitsa vient briser ce rêve, m’annonçant que non, nous ne le traverserons que de nuit et je n’en verrai pas un bout. Je dois faire le deuil de la merveille de la mère patrie, c’est un peu amer. Il faudra que je revienne.

 La femme qui se trouve dans le lit en face de moi – je n’ai pas encore parlé d’elle, j’y reviendrais plus tard – discute avec le couple. Je l’entends leur expliquer que je ne parle pas russe – regards en coin conjoints – ce que je fais ici. L’homme lui répond quelque chose, avec un peu d’ironie dans la voix. Tout ce que je comprends, c’est que sa phrase comprenait le mot « touriste ». C’est la toute première personne, depuis quatre jours, à utiliser ce mot pour me qualifier. Il ne pense pas à mal et, c’est aussi par un égo mal placé, que je considère ce mot de « touriste » comme dégradant. Parce qu’il est souvent utilisé de la sorte dans une partie de notre monde occidental. On pense consumérisme, visites de masses, non mixité avec les locaux. Et je le vois, au ton de sa voix et à quelque regard, qu’il doit me trouver stupide, voir méprisant envers son peuple de me trouver ici. Ajouter plus d’intention dans ses paroles reviendrait à de la surinterprétation de ma part : dans le fond, il ne comprend juste pas ce que je fais ici. Il est bien habillé, il ne doit pas être riche, mais il a dû faire sa place dans la vie, travailler dur pour avoir ce qu’il a, une réussite modeste et un confort assuré. Il ne comprend pas et ne comprendra jamais. Et c’est normal. Pourquoi quitter un confort, que l’on pourrait avoir en France, pour des vacances au rabais dans un train russe populaire ? Chatterton. C’est ce genre d’avis qui tue, ce genre de regard, celui d’une classe moyenne travailliste, celle de la culture de l’ascension sociale qui n’admet pas qu’on ne veuille pas monter plus. Le couple essaye malgré tout de comprendre, posant des questions, de savoir pourquoi, comment, ils s’intéressent parce que prendre le transsibérien ce n’est pas un voyage de croisière, parce que c’est ce qu’ils vivent eux-mêmes et sont obligés de se projeter. Mais dès le premier contact, il a posé une étiquette sur moi, ces étiquettes restent.

 Je commence à avoir mal aux fesses à force d’être assis ou allongé. Lors des pauses de dix minutes, j’attends désormais avidement derrière la provodnista l’ouverture des portes, avec les autres. Je regarde le panneau des arrêts pour savoir quand je pourrais sortir. Trois jours derrière moi et encore trois jours devant moi. La journée d’hier est passée très vite et pourtant, je ne suis qu’à la moitié du voyage. Nous passons actuellement au-dessus de la Mongolie. Combien de milliers de kilomètres remplis de millions de tonnes de neige passent sous mes yeux ? J’ai la certitude que jamais dans ma vie je n’en verrai autant. Et le train file. Ce n’est que de l’eau solide, un océan qui s’ignore ; dans les plaines sans arbres, les bourrasques de blizzard passent comme des vagues. Et le train file.

 À treize heures il était quatorze heures, sept heures de différence désormais avec Paris. Cinq avec Moscou. Peu à peu, le paysage s’est ridé sous les rails, de plus en plus vallonné jusqu’à devenir montagneux et les rails ont commencé à se dandiner en courbes. Par la fenêtre, je vois parfois le bout du train dans ces tournants. Il est long. Les rails semblent attachés aux versants. Je vais tout au bout ; je me dis, en voyant ces rails, que je vais tout au bout. Et le train file, avec des couches de poudreuses qui s’envolent dans les virages.

 À Irkoutsk, le train s’est rempli à nouveau complètement, comme si aujourd’hui avait été un jour de relâche. Peu sont descendus, contrairement à ce que je pensais et toutes les couchettes sont prises. Encore plus de jeunes femmes et de familles. Je dois m’asseoir sur le lit des autres. Il fait nuit de plus en plus tard, j’ai l’impression d’accélérer la chute de l’hiver. On me dit que même de nuit, je verrais un peu le lac Baïkal. Dehors, lorsque je sors fumer, je vois ceux qui sont là depuis plusieurs jours se regrouper naturellement entre eux. Il y a parfois des petits kiosques sur les quais, où un assemblement hétéroclite de chaussettes claquettes et de shorts de sport se pressent pour acheter un paquet de clopes ou de chips.
Au moment de se coucher, le mari en-dessous de mon lit baisse le store. Je ne verrai rien du lac.

Introduction – Carnet du Transsibérien

Après une longue absence, voici une nouvelle série de dix articles qui paraîtront chaque mercredis à venir. Je reviens sur mon expérience de huis-clos dans un train russe, durant une semaine et en plein hiver. Bonne lecture !

mars 2020

Introduction :

 En mars 2020, j’ai pris le transsibérien. Neuf mille kilomètres de train traversant les continents, d’Europe en Asie. J’ai pensé à le faire en tant qu’étape dans mon voyage, non pas comme une fin en soi. Comme un simple moyen de traverser le monde sans décoller du sol. Avant de vous livrer mon expérience russe, je souhaite donc d’abord revenir sur le comment je suis arrivé sur ce quai de gare à Moscou, par moins trois degrés, à minuit et demie, pour rester une semaine dans un train à travers la Sibérie.

 Le but premier de ce voyage était donc de ne pas prendre l’avion. Jusqu’où peut-on alors aller, à l’est toute ? La réponse est : jusqu’au Japon. À quelques détails près, évidemment, mais nous y reviendrons en conclusion car 2020 était une année étrange pour voyager. Toujours est-il que la principale raison était écologique, l’avion étant un des moyens de transports les plus polluants, les grands voyageurs étant plus amené à le prendre portant donc une responsabilité particulière là-dedans.

 L’idée est alors de repenser non pas seulement le mode de voyage, mais le voyage en lui-même. En grande randonnée, comme en voyage de manière générale, on entend souvent que l’important n’est pas la destination mais le chemin. Souvent le voyage n’est plus qu’un prétexte pour ce qu’on y trouvera en route. Alors pourquoi ne pas l’appliquer de façon plus radicale ? Il suffit de se fixer un but, un lieu à atteindre, peu importe qu’il soit loin ou non car ce qui compte, c’est ce qu’on traversera pour y arriver. Partir de chez soi, oublier le jetlag, rejoindre la vraie aventure que tant recherchent.

 Le transsibérien pour moi, c’est une idée qui date d’il y a quelques années, née dans un bar parisien où nous avions nos habitudes avec un de mes meilleurs amis. C’est là que la possibilité a pris forme, au détour d’une conversation avec une russe récemment arrivée en France, au fort accent slave. Jusque-là, le transsibérien n’était pour nous qu’imagerie et train de luxe pour touristes aisés. Il ne suffisait finalement que du  nom d’une compagnie locale, RZD, de savoir que les billets commencent à 100€ pour la semaine dans le dortoir de troisième classe, que les boites de caviar sont à 10€ au supermarché. Il suffisait de nous parler de la perspective des palmiers de Vladivostok après la traversée du lac Baïkal. Rien que le nom, Vladivostok, avec ses sonorités de de bout du monde me faisant rêver.

 Je suis parti mi-janvier, après avoir envoyé ma paperasse au consulat russe pour le visa, puis je suis repassé après trois semaines aux Pays-Bas pour le récupérer. Un bus de nuit depuis Paris m’a emmené en Autriche. Cette introduction est écrite dans une temporalité étrange. Je n’ai rien écrit à propos de mon voyage avant de rentrer dans le transsibérien. C’est seulement une fois à ma petite table bleue que j’ai ressenti le besoin de faire le point, ce point. Ces notes d’hiver, je les reprends en automne, je ne me relis que maintenant. J’aime beaucoup cette sensation, ce mélange de plusieurs « moi » passés, de leur projection dans le futur, perdre qui est l’actuel narrateur de ce journal de bord : celui qui se préparait, celui qui y était, celui qui se souvient. Mais je reviens à mes notes et m’y tiendrais, après cet aparté.

 Je n’ai pas écrit avant, donc, un simple témoignage de photos, de situations, de gens, de scènes et d’ombres pour rendre compte de ce passage, cette progression des paysages et des changements des villes vers l’est Européen. En premier, c’était la Salzbourg sublime, prise entre ses montagnes. Parfaite vile pour passer un week-end en amoureux, j’imagine. Puis Vienne, capitale trop grande pour moi. Elle m’a fait penser à Paris, avec architectures historiques et cette ambiance de musée à ciel ouvert. Jolie, mais comme beaucoup de grandes villes, manquante à mes yeux d’une vie à l’échelle humaine. La grandeur des fourmis.

 Vienne, c’était surtout pour moi une rencontre. Un mexicain qui voyageait en Europe. Je fais le détour un peu long de raconter cette histoire, car elle me touche. Cet homme est le genre de personne qui laisse ses larmes monter lorsqu’il parle de ce qui traverse son cœur. En plus cette histoire part d’un livre – bien que ce ne soit une raison valable que pour moi.

 Une semaine avant notre rencontre, il était à Barcelone. Au détour d’une rue, il a pensé à Vienne. Une pancarte sur une librairie avait écrit en gros une citation d’un de ses livres préférés, Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom. Sur un coup de tête, il a alors décidé de venir à Vienne, simplement parce qu’il voulait déambuler dans les rues de son livre. Il a pris le billet pour le lendemain – folie douce et libre, privilège des voyageurs. Le jour même de son arrivée, il est tombé malade. Impossible de bouger, de sortir, de voir cette ville, cloué au lit pendant deux jours, pris dans les brumes de la fièvre et des « qu’est-ce que je fais là », maladie de la « questionnite » qui prend parfois ceux qui sont loin de chez eux. Deux jours plus tard il peut enfin sortir, encore convalescent, pour une première balade qui l’a alors mené dans une église. Au hasard. Une église où, toujours par hasard, il tomba sur la pierre tombale de l’Empereur du Mexique Maximilien. Il ne savait pas du tout, à ce moment-là, que cette figure de son pays était originaire de Vienne. Mais le plus étonnant là-dedans, c’est ce que signifiait cet empereur pour lui – c’est-à-dire, beaucoup. Maximilien, c’est un nom synonyme du temps passé avec son père. Pour lui, c’est le souvenir des deux semaines complètes qu’il a passé avec son père, pour la première fois de sa vie uniquement en tête à tête. C’est le souvenir de leurs balades ensemble dans les rues de la ville de Mexico, des anecdotes historiques dont il l’abreuvait, de leurs discussions au restaurant. Et parmi toutes ces histoires, de cette grande Histoire de leur pays, celle de Maximilien était une des préférées de son père, une des plus importantes pour lui. Une anecdote raconte que Maximilien aurait longtemps encouragé la révolution, pour la liberté de son peuple, révolte ne pouvant conduire qu’à sa chute. Il a alors été condamné alors par ces mêmes révolutionnaires à être battu à mort. Ses dernières paroles auraient été « Vive le Mexique libre ! », approuvant la nouvelle République bien qu’ayant lutté pour son empire. Bien entendu, je ne fais que raconter ce qui m’a été raconté, par les centaines de modifications qui viennent de bouche en bouche, la réalité historique est peut-être autre, je n’ai pas vérifié. Mais les légendes sont celles qui se racontent. Mon ami a alors tout de suite envoyé des photos du tombeau de l’empereur à son père, qui savait évidemment que Maximilien était inhumé ici. Mon ami en est arrivé là par hasard, uniquement grâce à une pancarte devant une librairie. Il m’a raconté son histoire en ayant les larmes aux yeux.

 Je ne suis resté à Vienne que quelques jours. La prochaine étape était la Slovaquie et Bratislava, où j’ai retrouvé une amie qui faisait son déménagement vers la Roumanie en auto-stop. L’auberge de jeunesse où je m’arrête est pratiquement autogérée par des voyageurs. Souvent ceux-ci s’arrêtent pour être bénévoles quelque part, dans des fermes ou des auberges, fatigués de devoir bouger sans arrêt. C’est l’occasion d’une pause hivernale et ici, ce sont clairement eux qui font tourner l’endroit. Un lieu foutraque aux murs entièrement tagués, dessinés, plein de noms et de dates venant du monde entier entre les blagues et citations marrantes. Ambiance squat. Une soirée électro était prévue le soir de mon arrivée, dans la grange de l’auberge. Foutraque. Le lendemain on m’a coupé les cheveux dans les toilettes. Sensation de prendre une pause moi aussi. Dehors, dans la ville, un parc en béton s’effrite en face du palais présidentiel qu’on remarque à peine par sa modestie. Après Vienne, le mur de l’Europe de l’ouest était passé. Je retrouvais enfin l’Europe de l’est, dans l’attitude des foules, la posture des gens, les blocs d’immeubles carrés, rectilignes, et les pâtisseries vendues dans de petits kiosques, cette ambiance slave si particulière et ses traces de l’ancien communisme. Je suis reparti pour  traverser le pays en train, la date de mon visa russe avait déjà commencée, j’étais « en retard ». Par la fenêtre, montagnes saupoudrées sur tout le pays. C’était mes premières neiges de la saison, juste en contrebas des rails, sur des dizaines de kilomètres.

 J’arrivais tout à l’est du pays. Jolie petite Kosice – prononcer « Kochitsé ». Et je suis reparti. Les deux nuits qui ont suivies avaient l’allure d’une préparation pour la semaine du Transsibérien : une nuit de train enchaînée sur une nuit de bus. Kosice-Kiev et Kiev-Moscou. Dans le premier trajet, des problèmes avec ma banque. J’apprends que pendant les prochains mois, je n’aurais pas de carte de crédit. Problème ouvrant à un certain nombre d’anecdotes de voyage intéressantes, à propos de la recherche de guichets d’envois internationaux de cash en Russie, dans des halls soviétiques labyrinthiques et austères, à ouvrir des portes dérobées dans des restaurants et des bureaux de tabacs. Je me souviendrai longtemps de ce train de nuit Kosice-Kiev.

 Je ne souhaitais pas rester en Ukraine. J’aimerais un jour y retourner mais pour y prendre mon temps, ce qui n’était pas possible alors. Plus tard, un jour. Je n’ai finalement passé qu’une journée à marcher dans une Kiev vétuste et fatiguée, en évitant les transports pour en traverser à pied toutes les couches urbaines, du centre historique aux banlieues, jusqu’aux camps de fortune, près de la gare routière. La nuit est quelque peu chaotique : je parle de la voie rapide, sur toute la partie ukrainienne, jonchée de nids de poules. Nous arrivons à la frontière en plein milieu de la nuit. Je me rends alors que j’avais oublié que ce sont deux pays en guerre. À des milliers de kilomètres de là, certes, mais une certaine tension est palpable. Même si je dois noter que la frontière bulgare-turque était sans doute aussi exigeante et difficile à passer. Nous restons dans le bus à attendre pendant près de deux heures. Un jeune militaire russe, à peine la vingtaine, traverse tout le bus kalachnikov à l’épaule pour ramasser les passeports. Je suis évidemment le seul étranger, il n’y a que des ukrainiens et des russes et aucun ne parle anglais. Il n’y a qu’un petit papi ukrainien qui se fait prendre à part, il disparaît pendant plusieurs dizaines de minutes avant de revenir nous rejoindre. J’entends murmurer à son sujet : j’aurais tant aimé savoir et pourtant je n’ai qu’une imagination mal placée pour spéculer à son sujet. Nous passons à travers des contrôles semblables à ceux d’un aéroport, après avoir rempli un petit papier – une dame prend le temps d’essayer de m’expliquer ce que je dois remplir. Tout cela doit bien durer quatre heures. On me remet un papier d’immigration dont je ne connais pas l’importance et que je finirai par perdre par négligence– erreur qui ne portera pas à problème, mais qui aurait pu. Je repars finalement avec un joli tampon rose dans mon passeport.

Finalement, si l’on retire la place rouge – grande, certes, mais à l’échelle d’une ville, si petite – et deux trois attractions touristiques, Moscou n’est qu’une grosse ville occidentale. Grise. L’étape du voyage qui nous intéresse le plus, dans ce carnet de bord, va enfin pouvoir commencer.

NB : photo prise à l’argentique en face de la gare de Iaroslavl, départ du transsibérien, Moscou.

Crépuscule

Ils sont beaux les vivants,
Leurs visages papiers froissés
Maquillés de poussière

Des pieds trainent, balayant les trottoirs

Et quand la nuit tombale hôte sa stèle,
On se relève des matelas cimetière
On y marche à ciel ouvert
Ils sont beaux, les vivants.

Écriture automatique #2

Zérométrie organicomique des sens effleurés, par la pensée de ta peau qui me regarde en chien de faïence, vase clos de lèvres chine précieuse chine précieuse d’autres rivages plein de lèvres maudites et sérénade pour tes pères. Des avions serpents hantant les couloirs des temps passés, lorgnés par éclair odieux farceur ; l’enfer diluvien de plaines célestes, c’est les plaines désertes qui chantent l’horizon du plat et les montagnards s’y pendent en cochons farcis radiés des hauteurs qui les ont vu grandir : c’est pour s’élever un peu. Ça les descend. Ça redescend le niveau de la mer, ça dégouline du bord des fleuves aux mars de café tourista fluviaux bégonias tropicaux – chauds les marrons, chauds les touristes descendant de la pirogue. Ça dégouline les plaines sans pente. Sanpante sanpante nom de fleuve, de fleur, de manche de pantalon trop courte et ça mouille quand on met les pieds dans l’eau, éclabousse la mousse des lèvres écumante quand l’effort se fait sentir. Remonter le cours d’eau saumon paillette destiné muerte l’amigo, muerte mais beauté tu sais les écailles ça brille, c’est beau l’espoir, c’est beau l’acte. Même contrer la nature en fait partie, même la révolte en fait partie, même le contre est pour. Remonte, remonte, Gustave Doré remonte Remington en bandoulière tu aurais pu être autre. Saumon sur tes lèvres Gustave, saumon sur tes lèvres.

Deuxième mouvement pour concerto sans instrument, ni musique, ni sens, ni mot, ni filet que je coupe, que je coupe poétique mal placée trop de conscience j’écris mal placé me déplacer la tête en bas, écrire mal placé, mal placé pour écrire : je n’ai que dix doigts, il m’en faudrait cent ans.
Santant, santant, manche de chemise, non ? Champignon je crois poussant dans les bois au coeurs de bouses chamois. C’est l’essence forêt nature qui m’anime inconsciemment -et dire inconsciemment c’est déjà avoir conscience de la présence de l’imprésent, c’est terrible gouffre humain qui m’éloigne en pleurs des bois chéris. Des bois comme sont faits mes os, mes os de bois où pousse la fleur de ma peau.
La plaine verse l’eau à la mer, renverse la physique contre-pourlanature, les montagnes balancières enfantes et puis la mer deux dimensions. En fait c’est ça les bois c’est microcosme pour les sensibilité de mes muqueuses mousses d’épicéa poumons, c’est ça en fait que la mer ne me prends pas dans son remplissage : je suis déjà plein, j’ai cru au vide en ne voyant que les espaces entre mais : les fractales des mousses lunaires se développent selon les saisons et éponges des choses en moi comme tes larmes et tes rires – oui toi du début de quand j’ai voulu m’éloigner de ma conscience mais qu’elle me retient par les fils ténus que je ne comprends pas, pas prisonnier mais là et c’est toi qui est venue. Et je n’ai pas besoin de l’eau boule à neige, pas besoin de sa mémoire de l’eau stagnante houlante hurlante tanguante ; la croissance paisible et la mort lente suffit à mes sens et la chlorophylle que j’accepte couler dans mes membres. Je vois vert et c’est beau, je vois mousse rose et c’est beau j’entends mer et c’est loin, j’attends son d’arbre et c’est vie.

Écriture automatique #1

As-tu vu les origamis d’antan chantant le temps d’autres colonies, et tous les autres ramassis de conneries que tartinent des pages de PQ doux à motifs floraux (?) ; je rêve de tartines, de plage, de sable et de vent pour des dunes à pertes d’horloges. Du sable dans l’horloge et j’ai toujours haï le bruit des aiguilles qui n’a rien d’aigu.

Si tu tires sur la nappe un grand coup, peut-être que les couverts resteront tous en place et on pourront continuer à slurper la soupe comme si de rien n’était, comme si la télé n’avait pas annoncé des morts, comme si tout ça était normal et qu’aucun cuistot prestidigitateur à moustache n’agitait sa serviette pour dépoussiérer les mirettes. Vérole ressemble à un nom de champignon. Y’a sans doute des noms de maladies de pourriture de peau qui ressemblent à des champignons. Avec un peu de beurre, ça fond dans la poêle. Avec un peu d’huile, ça grésille. La différence, c’est comment on prononce « poêle » entre le sud et le nord de la France. Sans rien, ça fait un bruit de caoutchouc qui accroche. C’est rigolo, de faire cuire du cuir en plastoc. Je les préfère à la crème, à vrai dire. Y’a du sable qui dégouline de l’horloge et va encore falloir balayer. Quand y’en aura plus, on entendra encore ce sale bruit pas aigu, le bruit des couverts qui raclent les assiettes et tout un tas de conneries à travers des lettres et des baffles. Laissez moi le temps de dunes.

Même en écriture automatique, j’ai prolongé la fin parce que j’avais envie de boucler une conclusion à partir de toutes ces incohérence dites. Du coup la moitié est l’écriture automatique de fin sur une écriture automatique tout juste précédente. Mais je crois que c’est normal : le temps, c’est pas juste une chute toute droite après tout. Ça tourne en rond, pas vrai ?

Appel à illustrations – revue Mammouth éclairé n°12

Bonjour tout le monde,

J’ai déjà parlé de cette revue par le passé, le Mammouth éclairé qui me tient à coeur puisque j’ai déjà participé à son élaboration avec des amis (et que le boulot et les textes fait dessus sont de qualité ! ), mais en ce moment un appel à illustrations est ouvert pour ceux que ça intéresse !

Le thème de l’appel est « Gros-temps »

Vous trouverez toutes les informations en suivant ce lien : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=32744.0

NaNoWriMo 2019 – défi d’écriture

J’aurais pu en parler plus tôt, mais depuis plusieurs années, le mois de novembre est synonyme pour moi d’écriture – intensive. De NaNoWriMo pour être plus exact, NaNo pour les plus intime (pour National Novel Writing Month). Salut à tous les wrimos qui zonent sur wordpress, force et honneur, même. Le mois de novembre en était le synonyme même lors des années où je n’y participais pas, c’est dire à quel point c’est un événement qui marque. L’idée est aussi simple qu’ardue, écrire 50 000 mots en un mois. Soit 1667 mots par jour. Un rythme plutôt intense d’écriture, donc.

 

Pourquoi c’est bien de se faire du mal ?

 

Pourquoi ça fait mal ?

 

Le rythme étant soutenu, il force à écrire plusieurs heures par jour : un ou deux jours de pauses histoire de se laisser le temps de penser à son scénario peut suffire à se mettre en retard. Les statistiques nous guettent plus que l’on procrastine en les observant. En fait pour gagner quelques mots, on se retrouve rapidement à ne plus se relire, à ne plus faire de corrections, encore moins (il ne faut pas) à supprimer des passages. Au bout de deux semaines, même lorsqu’on envoi des messages à notre entourage, un étrange sentiment de rallonger ses phrases, d’ajouter des mots là où l’on n’en ajouterait pas, s’impose. Comme dans cet article de blog et ça se sentira certainement. (Oui, cet article est là pour faire des mots que je compterai honteusement dans mon Nano, je n’ai jamais trop aimé les règles et tant mieux, le Nano n’est un défi qu’envers notre propre conscience.)

 

À quoi ça sert, alors, d’écrire quelque chose qui a de grandes chances d’être majoritairement mauvais ? Écris d’abord, tu penseras ensuite. Voilà la réponse. Il faut d’abord casser le mythe du premier jet. Le premier jet n’est jamais « le bon », la finalité du manuscrit. Écris d’abord, tu penseras ensuite. Le Nano c’est appliquer ça à l’extrême, et ça fait pas de mal au lâcher prise. C’est même là qu’il devient intéressant : en se forçant à ne pas se retourner, on apprend différemment. En apprend « dans l’action » de l’écriture, nos mauvais penchants, nos écritures de personnages qui se révèlent parfois d’eux même, s’imposent à nous de manière semi-automatique. Ce n’est pas tellement mon cas, mais c’est ce qui ressort souvent de mes discussions avec d’autres participants au défi.

 

Je crois que la première fois que j’ai fait ce défi (la seule fois où je l’ai réussi, d’ailleurs), c’était en 2013. Je n’avais jamais envisagé avant d’écrire quelque chose d’aussi long, ou alors pas avant plusieurs années. Pas avant d’avoir acquis une méthode d’écriture plus solide – ce qui est plus le cas aujourd’hui. Je n’étais pas prêt à mener de front un aussi gros projet. Le jet final est informe, manque de cohérence, est bourré d’erreurs. Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas ce qui est important. Je me suis prouvé à moi-même, cette fois-là, que j’en étais capable. Je me suis rendu compte en le faisant ce que représentait d’écrire un texte aussi long, j’ai compris dans mes doigts les difficultés que c’était, et à la fois que ce n’était pas si dur. Ou plutôt que c’était possible. Je n’ai pas réussi les autres années où j’ai essayé parce que je n’étais pas prêt non plus. Mais ça n’a pas d’importance : ce qui s’est dessiné, dans ces échecs, ce sont les raisons de mes échecs. Mes mauvaises tendances dans mon processus d’écriture.

 

Cette année, c’est à nouveau une expérience – différente, comme chaque année. Mon problème était dans la lassitude et la compulsivité. Je partais comme une balle – je me suis été plus un sprinteur qu’un marathonien, ce qui est difficile à mettre en adéquation avec le fait d’être romancier, même si c’est possible moyennant aménagements extrême de ses conditions d’écriture. C’est-à-dire, en ne faisant, ne pensant, plus qu’à ça. Je ne pensais effectivement qu’à ça, mais j’étais dans l’impossibilité de faire ces 50 000  mots sur ma période de motivation. C’est-à-dire que mon attention sur un projet roule sur une dizaine de jours, puis veut passer à autre chose. J’ai cette année testé des roulements, fonctionnant plutôt bien, de dix jours passant d’un projet à l’autre. Le problème de l’obsession est qu’elle vide complètement les batteries. La nécessité de phases de repos, de rechargement – de rêveries, même – est primordiale. Pour moi en tout cas. J’ai donc abordé la chose différemment cette année – la lecture en amont des conseils aux romanciers de Murakami m’ayant un peu inspiré dans ce sens, car ayant une démarche très personnelle qui n’est pas la mienne, ce qui est toujours intéressant de piocher chez nos opposés. Je m’essaye à la tempérance. Ne pas en faire trop. Ne pas vider ses batteries tout de suite. Apprendre et observer ses rythmes de regénération scriptive. J’ai mieux passé la période critique ainsi. J’ai également essayé de casser ça, d’exploser un quota lors d’une journée. La conséquence a fatalement été une perte de motivation les jours suivant. Comme si j’avais trop écrit d’un coup, comme si derrière je n’écrivais plus que par mécanisme ayant perdu une part d’enthousiasme qui m’avait maintenu en écriture durant toute une journée. Personne ne fonctionnera pareil, ce qui compte c’est de s’expérimenter et d’apprendre comment nous et notre écriture fonctionnons.

 

Que ce soit clair : je n’écrirai pas tous mes projets de cette façon. Ne pas se retourner me dérange, je préfère peaufiner. Le retravail de ce projet va continuer à m’éloigner quelques temps de la poésie qui animait ce blog. Ce n’est pas dérangeant pour autant, si la phase de correction me faisait auparavant peur, je réalise depuis quelques mois en étant dedans à quel point c’est la plus capitale. Et je le réalise parce que j’y prends énormément de plaisir, c’est là que se crée, dans la matière brut, le roman. Mais ce n’est pas ce qui importe, ce que je veux dire dans ce petit article un peu trop long où je m’auto-anaylse. Mon propos est uniquement sur l’expérience, l’expérience multiple qui peut être menée au travers du défi. C’est dans ce genre de situation que l’on peut le mieux se comprendre et améliorer notre façon d’écrire, et la lourde tâche de retravail du Nano m’enthousiasme désormais car je sais qu’elle sera également une phase de test de différentes façon de travailler.

 

En bref : écrivez, de temps en temps regardez-vous écrire en levant les mains du clavier, puis écrivez, encore mieux.