Des temples et des jungles [3/4- Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture 2021 du 21 au 24, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

3

Des pièges sous les dalles
Couloirs et couloirs de nuits
J’entre
Quelques pas dans ; colossal dessus
Ma nuque tord ma salive accroche pour ne pas sombrer
En moi-même je descends
M’enferme, m’enfonce
Rase
L’obscurité, totale
Mangeuse de son
Dix mètres à peine et le monde n’a jamais existé
Mes sons de pas de rat
Les pièges sous les dalles
Flammes et flammes torches duales
S’étirent et rampent les monstres ombres de soi
Les cliquetis mystères et les griffes rongeuses
Dans les parois les yeux
S’ouvrent et s’ouvrent à mes moi peureux
En moi-même bambin pleureux
Car les pièges partout
En moi-même guerrier
Dans le champ du temple
Trop vaste ; balafres
Cul de sac, les pièges posés que j’oublie
Les pièges retors
Bondissent et plantent et piquent et lancent
Et fosses et sangs et flèches et feu
Et cris et cris et cris
Inaudibles car
Mains devant les yeux.
Des os se terrent dans les fondations
Et les piliers en sont tous fondus
Et les fosses en battent de poisseux rouge
Et les sillons des dalles, rigoles fines
Sont comme des veines qui s’engorgent, liquides, respirent
Et, et, et, et
Il vaut mieux
Fuir ce que j’en cherche.

Tu.
Tue.
Toute secrète salle
Un palpitant de plusieurs mètres ;
Sonnent les trompettes
Au-dehors Grand le temple
Millénaires sur ses souffrances de marbre
Dédales de pièges pour qu’
En-dehors je m’incline bas, humble
Car je n’y comprends rien.
Visions dans les visions
De centaines de bouches, de doigts
Qui dévorent le palpitant du temple
Tuent.
Tu.

Derrière les branches, les serpents, les insectes ; la pyramide
Labyrinthe, dressé dehors tombant dedans
Cliquetis sur cliquetis et cliquetis plus graves,
Concert simultané sous la lumière d’aurore
Profondeurs
Toutes déclenchés les trappes en fureur sans cris pendant
L’attente, les tentes montées, dans l’herbe
Teinte d’argent dans l’air
Suspend
Gronde le temple, éructe l’entrée, fumées
Tremblent les hommes, en milliers
Pieusement patients d’affronter l’obscur
De louer divine
Seuls ensemble.

Des temples et des jungles [2/4- Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture 2021 du 21 au 24, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

2

Pourquoi les jungles ? Hostiles les jungles
Tropicales, lourdes, inquiétantes même de jour
– les mouvements des feuilles ; mortelle végétation à dents –
Mais naturellement : car la fièvre
Les jungles car la fièvre
Parce que nature dépouille, détrousse les biens
Quelques poils, quelques baves, quelques chairs
La fièvre Humaine
Les délices, les hallucinations
Le délire d’esprit et les cris
On jouit contre les arbres, on hurle seul
On se perd et on exulte, à tailler, casser, craquer les branches qui empêchent un chemin
La route qui n’existe plus que parce qu’on la trace et qui se referme
Nous avale à chaque pas : il n’y a de route que le tchac tchac
Et les quelques feuilles coupées qui tombent à sa suite
Le reste cicatrise et se tâche du sang qu’un instant avant de l’évacuer
Dans les pluies tropicales et les fièvres qu’elles font couler dans nos cheveux
Sur nos sourcils qui débordent et nos lèvres qui tremblent
Alors là,
Seulement arrivé là :
Tu bâtiras ton temple.

Derrière Bangkok et les gens
Sans visage, Bangkok que tu fuis
Devant toi les Incas solaires et nus te montrent leurs dos
Et leurs chants, les chants, ces chants
Vont vers le soleil et les étoiles qu’il cache.
Tu as fait le tour du monde en toi même
Chantent ceux qui chantent l’Amour
Tu as suivis l’horizon
Pleurent ceux qui pleurent l’Amour
Tu peux alors lever les yeux,
Son corps nu chevauche à ton sommet
Un soleil sur ses lèvres, Tout ferme ses yeux
Et tu es seul avec elle,
Dieu merci nous le sommes.

Des temples et des jungles [1/5 – Nuit de la lecture]

Pour participer à cette Nuit de la Lecture, à la maison oblige, je vous propose un long poème, mystique et incantatoire, dont vous retrouverez une partie chaque soir. Bonne lecture !

1

Mon corps est un temple ; tu en es la déesse
Un temple caché dans la végétation aux alentours de Bangkok hostile
– y a-t-il seulement une partie de Bangkok qui ne l’est pas ?
Derrière les rideaux de laine, les petits vieux sur fauteuil à bascule
qui tissent des linceuls pour leurs propres fils –

Des millions d’années auparavant on t’y glorifiait déjà
Au cœur des jungles, des places faites pour les hommes transis
L’or en fusion coulait sur mes marches, jusqu’aux interstices
Des mécanismes secrets et désarmés
Désormais
Désarmés
Un temple resté secret
Un temple devenu secret
Secret des amours Là-Haut
Secret des racines des branchages la mangrove
Sacrés les regards lazulis derrière l’argenterie lumière
Les mains poussières qui se dressent
Les larmes-joie qui font bouillonner ce qui meurt
Un temple froid
Un temple neuf
Un temple que chacun dans sa retraite s’est vu être
S’est vu habiter hors des villes, des carnavals, nuits et jours
Et bien qu’hors du temps poussière s’y fait ;
Chaque pierre est soi.

De petites pierres dans de petites poches
Et des petits souvenirs-trésors où s’agrippent doigts vieux
Cicatrices de marbres, cicatrices, les veines
Chacun s’est vu être temple, et l’on s’y retrouve tous
Lors des pleines lunes, des soirs sans ciels et des soleils blafards
Et toutes les déclinaisons d’adoration se déclinent
Se déclinent et déclinent les chutes de fluides de nos yeux aux sols
Partout les temples à travers les terres
Se concentrent en long chant petrichor, mille fantômes
Adorent une déesse à travers les siècles
Mille spectres imprègnent un seul temple
Un seul temple et des mains qui font sens
Un temple froid
Qui ne vit que pour être visité
Qui n’est érigé que pour être habité
Par sa présence passagère
– les regards vers le haut, les soupirs
Une chaleur qui ne s’explique pas, la présence
Oui, sa présence,
Nos corps sont un temple que la déesse parcourt.

Jour 7 – Carnet du Transsibérien

Avant dernier article et dernier jour à bord du train…

(Paris UTC +10H)

Jour 7 :

À mon réveil, je suis le dernier de ma rame à être là depuis Moscou. Sur un énième petit quai de gare de campagne, je suis le seul à sortir me dégourdir les jambes. Je savais qu’ils partaient dans la nuit mais je n’ai pas pu leur dire au-revoir. Je me suis étonnement endormi très tôt, ma première vraie nuit passée d’une traite. Il fait grand ciel bleu. Les petites grands-mères des quais ont posé une cagette de gros poissons séchés, entiers, juste devant notre porte. Il fait toujours froid, mais un peu moins – les russes doivent se dire qu’il fait bon, que le printemps arrive. J’ai passé une semaine en chaussettes-claquettes finalement, dans un wagon surchauffé et à marcher dans la neige. J’ai pris soin, à chaque fois que je marchais dedans, de profiter du crissement de mes pas. C’est sans aucun doute ce son, cette sensation, qui me manque le plus en France maintenant que la neige a quasiment déserté les hivers.

 Il y a ce bruit du train, aussi. J’ai dû en parler le premier jour et puis je l’ai vite oublié, pas simplement à l’écriture mais au quotidien. C’est marrant car il n’y a rien de plus caractéristique du voyage en transsibérien que ce bruit de fond. Une personne dans le train m’avait dit avoir mal à la tête à cause de ça. Je ne le remarque même plus. Ce « tchouc-tchouc » des wagons se dandinant sur les rails, vrombissant nuit et jour. Je l’ai trop vite oublié alors aujourd’hui j’ai essayé d’en profiter le plus possible. Toute la journée, j’ai voulu écrire – le cahier sous la main – et je ne l’ai finalement fait que dans la nuit. J’ai trop pris l’habitude des heures qui coulent – ou de les laisser couler – d’autant plus pour ce dernier jour. Devant tableau des arrêts, voir que le prochain était dans une heure me paraissait si proche. Ici, une heure c’est dix minutes. La seule différence c’est qu’ici il n’y aucune raison de culpabiliser de ne rien faire, parce qu’il n’y a rien d’autre que cette attente. L’arrêt est venu, l’heure est passée, c’est tout, partie dans quelques centaines de kilomètres de paysage.

 Vers quinze heures, le train fait une longue pause. Comme je le supposais, il se rempli à nouveau complètement en vue du terminus, et les petites tables se transforment une dernière fois en lits. Ce sont surtout des groupes qui montent. Aux alentours de mon carré et dedans, tout un groupe d’une dizaine d’hommes. C’est une invasion de gros sacs de randonnée, de cordes et de piolets. De ce que je comprends, ils partent faire plusieurs jours d’escalade dans les montagnes environnants Vladivostok. Je pousse mes affaires au-dessus de mon lit, copieusement étalée durant toute la semaine, afin de faire tenir plusieurs sacs – quatre avec le mien. Il y a des sangles qui pendouillent au-dessus de ma tête. Le couple leur explique à leur tour que je suis français, que je ne parle pas russe, que j’écris et même prend quelques photos ; je n’aime pas l’air amusé que prend le mari. Quelques jours plus tôt j’avais « discuté » un peu plus avec lui. Il m’avait alors parlé de sa fille qui est partie en Inde, pour y être professeure de yoga. Elle doit être comme moi, une voyageuse. J’ai une seconde voulu reconsidéré la façon dont il me jugeait, me disant qu’il faisait peut-être un parallèle avec sa propre fille mais, à son expression, je me doute qu’il ne comprend simplement pas et ne cherche pas à le faire. Ni pour sa fille ni pour moi. Je ne suis qu’une pointe de curiosité ; sans doute si nous avions pu réellement communiquer cela aurait pu être différent, enrichissant. Dommage.

 Oleg m’avait dit que les russes ne lisent pas – il faisait le parallèle avec sa propre bêtise autoproclamée. Et il est vrai que durant la semaine, avec étonnement, j’ai vu très peu de personnes lire. Le couple de quinquagénaire regarde surtout des films – une fois ils ont tourné l’écran vers moi, en souriant, pour me montrer qu’ils visionnaient un film sur Napoléon. Dans le groupe qui vient de s’installer, j’en vois plusieurs sortir des livres. Ils essayent de communiquer avec moi mais abandonnent bien vite pour retourner à leurs siestes. La barrière de la langue et l’effet de groupe font un bloc plus difficile à briser. Mes tentatives pour expliquer avec les mains font rigoler bêtement ceux à qui je ne m’adresse pas. C’est ce que je n’aime pas dans la communication avec un groupe, lorsqu’on est seul. Même s’ils ne cherchent pas spécialement à discuter avec moi, certains m’invitent à me joindre avec eux, pour naturellement partager de la nourriture. Des blinis maisons, des œufs durs et des piroshkis. Je n’insiste pas plus que ça pour la conversation, bien que l’on aurait matière à échanger, à propos de la randonnée par exemple, mais je sens qu’il n’y a pas cette envie de parler de leur côté, de tuer le temps de trajet. Nous ne sommes ensemble que pour une nuit, après tout.

 J’arrive à six heures du matin à Vladivostok. J’ai peu dormi mais la nuit est passée en un clin d’œil. Neuf heures d’écart avec la France, désormais et au final. Il fait encore nuit mais l’horizon s’adoucit déjà, le soleil se pointera d’ici une demi-heure. Un dernier sourire pour la provodnitsa que je remercie chaleureusement. La gare de Vladivostok. La dernière borne du transsibérien est marquée en monument, elle fait face à une vieille locomotive de 1917, noire rutilante avec l’étoile communiste. Un père pointe la machine du doigt pour montrer à sa fille, ils posent devant la mère qui les prend en photo, poussette calée contre ses hanches. Je retrouve le poids de mon bon vieux sac à dos sur les épaules. Il fait froid. Je suis arrivé.

NB : Ne ratez pas le dernier article de conclusion et mes impressions à l’arrivée, la semaine prochaine !

Jour 3 – Carnet du Transsibérien

Long billet aujourd’hui, où je sympathise avec des russes. Soirée animée et portraits, retrouvailles avec un ami de Moscou, mais où l’on parle aussi du droit de vivre des poètes, des rêveurs et des artistes avec Alfred de Vigny.

(Paris UTC +6H)

Jour 3 :

 Avant de passer à mon écrit du jour, il me faut d’abord raconter la soirée de la veille, ce billet sera donc plus long. Avant tout, je dois parler de celui qui s’est fait prendre en flagrant délit avec les bouteilles. À peine était-il revenu à notre compartiment qu’il en a sorti d’autres pour boire seul – en les cachant toujours aussi mal – sous le regard désapprobateur de mon voisin de lit. Ce dernier ne boit d’ailleurs sa bière que lorsque l’autre s’en va.

 Il vient me parler, le jeune, Oleg, lorsque je suis en train d’écrire à ma table. C’est un éternel gamin assumé, ou plutôt éternel adolescent turbulent, social, bavard et volontairement con – il le dit lui-même. De ceux qui aiment charrier, se moquer sans arrêt sans vouloir faire vraiment mal pour autant. L’alcool dans le sang en plus. Comme il est social, c’est autour de lui que les deux groupes qui s’étaient formés dans le wagon s’unissent finalement, tous ensemble pour venir me parler portés par l’engouement d’Oleg. La moindre petite occupation peut vite devenir une attraction. On s’en sort bien en terme de communication, mieux, Oleg parle quelques mots d’anglais et on s’aide d’Internet – quand on peut – et de petits dessins. Je commence à comprendre quelques mots de base de conversation, à force d’être en leur compagnie. Comme « rabote » par exemple, pour le travail. Je comprends, sans pourtant ne saisir aucun mot, les sujets de leurs conversations, les intentions, simplement en les observant, en m’habituant à leurs tons. Ils me regardent du coin de l’œil décontenancés à l’idée de me traduire et ça les fait marrer, lorsque je leur coupe l’herbe sous le pied, pour le dire que je comprends de quoi ils parlent, sans pour autant en comprendre les nuances. Je refuse une nouvelle fois la tradition de la vodka. C’est difficile à leur faire comprendre que ce n’est pas par manque de respect, ils insistent un peu mais finissent par l’accepter. Oleg, de plus en plus saoul, me charrie sur mes cheveux longs. Je m’attendais aussi à cette partie de la Russie, celle conservatrice avec une vision d’une masculinité viriliste – et j’ai sans doute bien fait de couper mes cheveux en chemin. J’arrive à arrêter le sujet en étant plus ferme. Il dit qu’il n’insistait là-dessus que pour montrer que pour lui j’étais « un homme, un vrai, pas de doute », à contrario de comparaisons douteuses avec certains superhéros américains trop efféminés à son goût. Sans commentaire.

 J’ai eu des questions sur ce que j’écrivais, de la part des petits groupes s’étant rapprochés de moi, dans la journée. Par une trop grande pudeur, j’ai nié écrire sur le Transsibérien. J’ai dit que j’inventais des histoires se passant en France – ce qui n’était pas totalement faux, vu que je mettais les bases de mon prochain roman. Ils m’ont répondu que je devrais écrire sur le train, que ça pourrait intéresser des gens dans mon pays. Ils ont complètement raison. Je n’ai rien dit de plus malgré tout, pour ne pas installer un climat où ils se sauraient observés, comme si le simple fait de savoir changerait leur comportement, changerait mon comportement à moi aussi comme dans une espèce de safari humain où le stylo remplace le fusil. Ils n’auraient rien eu contre, cela dit, au contraire même ils s’en seraient certainement sentis honorés. Trop grande pudeur de ma part, peut-être aussi un manque d’expérience de l’écrivain du réel, celui qui voyage assumé en tant que tel, dont c’est le but d’écrire sur les autres. C’est la première fois que je fais ça, ces écrivains doivent avoir leurs méthodes ; j’aurais les miennes.

 Celui qui m’a dit que je devrais écrire sur le train, c’est l’homme à la parka rouge, Sergeï, celui de la gare de Moscou. Il voyage dans le train avec un autre homme avec qui il forme un équipage de routiers, ils vont retrouver leur camion et une cargaison, qu’ils transporteront à travers toute la Sibérie pour des compagnies. Sergeï est un de ces gros ours aux regards profondément gentils, sans doute parce que dès l’enfance ils ont été habitués à leur force physique supérieure, une force qui les tire de tous les soucis, mais qui implique une forme de sagesse, car c’est un pouvoir qu’ils ont sur les autres, un pouvoir qui peut facilement entraîner dans des histoires qui finissent mal. Tout gentil qu’il soit, il vaut mieux ne pas l’emmerder. Son coéquipier pourrait être décrit son opposé, à la Laurel et Hardy : petit et rachitique, le visage émacié qui a l’air d’avoir vécu des sales coups de la vie et sans doute des problèmes d’alcool. Il a une lueur maligne qui brille dans ses yeux, une intelligence des choses qu’il cache un peu. Ils me montrent des photos de leur camion, il leur appartient à tous les deux. Des photos des routes qu’ils traversent ensemble, qu’on voit à peine, ensevelies de glace et de neige. Les conteneurs de gaz qu’ils amènent de Novossibirsk à Moscou, parfois jusqu’à Vladivostok, parfois même jusqu’en Europe à Berlin ; la pellicule de glace qui se colle au fil des kilomètres sur le parechoc et le parebrise. Je les imagine s’arrêter, sans couper le moteur, gratter juste pour pouvoir voir la route, prendre cette photo qu’ils me montrent maintenant, perdus au milieu des paysages qui défilent sur leurs portables, les milliers de kilomètres qu’ils parcourent entre amis, dormant chacun leurs tours.

 L’ours me montre aussi des photos de son mariage, tout récent, il m’écrit 2020 dans mon cahier, pointant son alliance tout sourire – elle se porte à la main droite en Russie. Je le félicite chaleureusement. Toujours plongés dans ses photos, il me fait voir un immense loup abattu, porté par un de ses amis, le cadavre d’un grizzly, aussi. Je lui demande de me montrer sur la carte où ça s’est passé : tout au nord-est de la Russie, vers Iakoutsk.
 La soirée continue comme ça, animée, je me trouve être l’épicentre des discussions de mon wagon. Demain beaucoup descendent à Novossibirsk, c’est leur dernière nuit à bord avant de retrouver l’habitacle des camions. Durant la nuit, nous avons passé deux nouveaux fuseaux horaires.

 On arrive à Novossibirsk vers midi. Ville grande d’un million et demi d’habitants. Une heure de pause. On se dit tous au-revoir, chaleureusement mais avec les regards déjà tournés vers la suite, ce qui se passe après le train, la vie qui reprend. Moi je reste. Oleg comate sur son lit – toujours sans draps. Beaucoup de monde attend pour monter à bord. Sur le quai, un ami rencontré dans une auberge à Moscou m’attend. Sasha, diminutif pour Alexander, il a vingt-cinq ans et travaille dans l’informatique pour une banque. Il aime l’informatique, la banque un peu moins. Sans doute grâce à ses études, il parle anglais. Il est venu exprès pour me voir, sachant que je ne parlais pas un mot de russe, curieux également de mon aventure. Il n’est d’ailleurs pas venu les mains vides : un gros sac de spécialités russes encore chaudes, crêpes fourrées à la purée et aux cornichons aigre-doux, deux soupes, du pain, du thé, une salade de betterave, un plat à base de blé noir avec une grosse boulette de viande. Je goûte un peu mais garde le sac de victuailles pour plus tard. Je goûte surtout au plaisir d’avoir une conversation continue pendant une heure, de laisser ma bouche se délier et ça fait du bien. Comme je le disais auparavant, les russes s’avèrent aidant et chaleureux passé un premier abord qui pourraient sembler étrange à « l’étiquette française ». Il fait moins quatre, il neige, mes mains sont congelées sur le sac plastique. On marche tout en discutant pour me dégourdir les jambes, sur la place en face de la gare, dans la gare qui, à l’instar du métro moscovite, ressemble à un intérieur de musée ou de château. Mes anecdotes dans le train le font marrer. Devant la porte de mon wagon, il se fait interprète pour moi, auprès du jeune provodnitsa et de ceux qui continuent la route, il leur réexplique ce dont je me suis acharné sans succès à leur faire comprendre la veille – que je voyage, mon métier etc. Je le remercie encore chaleureusement pour son aide et sa gentillesse, ces instants. Pour plaisanter, je lui dis que j’aurais aimé qu’il soit mon traducteur officiel à bord ; pour lui le transsibérien est une folie douce, c’est d’ailleurs pour ça qu’il tenait à venir me voir. Lui a pris l’avion de Moscou à Novossibirsk.

 Le train repart, reprend son cahot à travers le sud de la Sibérie. Tempête de neige qui vient brouiller les vitres – partout un mur de neige de plus d’un mètre accompagne le bord des rails. Sasha me disait que même en Sibérie, l’hiver commençait plus tard qu’avant, qu’il n’y avait plus des températures aussi basses qu’il y a encore quinze ans. Réchauffement climatique ici aussi.
 Mis à part cette sortie du midi, exceptionnellement de plus d’une heure, la seule possibilité pour bouger dans le train est d’aller de part et d’autre des dix mètres de la rame, comme je l’expliquais l’autre jour. Aller à l’eau chaude pour se faire à manger. Car cette eau chaude, c’est le seul moyen dans le train pour « cuisiner ». Seulement ce samovar d’eau bouillante, pas de micro-ondes, rien que de l’eau. Il y a bien un service de restauration à bord, mais il est plutôt couteux comparé aux quantités fournies, plutôt chiches. C’est pourquoi à bord du Transsibérien, une fois finies les premières réserves de légumes frais, d’œufs durs cuits pour l’occasion, les paquets de nouilles déshydratées règnent en maître dans toutes les couchettes. Voilà comment on se nourrit à bord.

 La veille, Sergeï m’a montré un parcours atypique du train, que j’ai voulu retenté dans l’après-midi, sans succès. Il s’agit d’un endroit où fumer dans le train – non officiel. Dans la soirée je voulais fumer et je l’avais vu plusieurs fois partir clope au bec, ce qui est normalement impossible. Il m’a alors emmené et nous avons traversé tous les wagons de la troisième classe à moitié endormie, en nous baissant, en enjambant les pieds qui dépassent des lits, subissant les regards russes des joueurs de cartes, qui constataient silencieusement la venue de personnes étrangères à leurs rames. Plusieurs wagons du bordel de gens vivants littéralement les uns sur les autres. Entre chaque  rame, un petit sas où il faut attendre après avoir appuyé sur le bouton d’ouverture des portes, tanguant un peu, grisé par cette longue marche dont je ne connaissais pas la fin. Puis nous avons traversé les wagons de deuxième classe, identiques de l’extérieur à ceux de première classe venant juste après. Seulement des portes closes, silencieuses, où l’on devine des chambres derrière. Enfin nous sommes arrivés tout au bout, ou plutôt, au bout de là où l’on a le droit d’aller : nous nous s’arrêtons entre deux wagons. Là, un jeune militaire en armes, sans doute en plein service militaire, se lève de sa chaise. Sergeï et lui  échangent à peine un hochement de tête et le jeune nous laisse fumer tranquillement, dans le petit sas entre deux wagons aux portes fermées de chaque côté. Nos fumées de clopes s’enfuyant par les interstices mouvantes du train, sous nos pieds. Impossible de se parler de toute façon à cause du bruit assourdissant dans ce mètre carré. J’ai donc voulu retenter l’aventure, seul, dans l’après-midi, me pavanant cigarette sur l’oreille. Arrivé à la fin du wagon première classe, une provodnitsa peroxydée aux bottes en cuir montants jusqu’aux cuisses m’a arrêté en criant, pointant ma cigarette et m’intimant de repartir au diable au plus vite. Je n’ai pas demandé mon reste.

 Plus tard dans la journée, alors que j’entrouvre les yeux après une sieste, je vois mon voisin de lit moscovite qui s’active. Il enfile une grosse salopette de ski et tout un attirail polaire flambant neuf. Il me fait signe devant les villages : la taïga. Je vois ses yeux qui s’accrochent aux villages et aux noms que l’on croise, un voile de familiarité qui les recouvre à travers lui. Ici, à un arrêt de deux minutes, il me dit qu’il a été machiniste dans cette gare. Je vois, je ressens flotter son attente, suspendue au paysage, à la fois joie de revoir ses terres de toujours et la crainte d’y revenir, encore et toujours. Ce spleen étrange et frénétique qui nous prend tous lorsque l’on approche d’un lieu trop fréquenté, que l’on a quitté trop longtemps, c’est l’adieu à l’ailleurs et au dépaysement. Tout, alors, nous revient avec de simples noms et de banals paysages anonymes pour n’importe qui d’autre. Je lui pose des questions, sur son travail. Il travaille dans les mines – en tout cas, il mime l’action de pelleter. Je ne comprends pas vraiment de quel type de gisement il s’agit, bien qu’il répète désespérément le même mot. Il a l’air de travailler sous terre, durement. Plus tôt, je l’ai entendu parler sèchement à Oleg, ils parlaient justement de travail, « rabote, rabote ». Oleg s’était alors tu suite à une longue tirade de l’autre, rabroué, avec un mélange de respect, de distance comme lorsqu’on vient de se prendre une leçon – mais sans oublier d’ajouter tout de suite après quelques-unes de ses singeries habituelles, pour se moquer sous cape. « Rabote communist », qu’il me dit avec un coup de coude et une mimique. Mis à part notre première nuit, le vieux est resté silencieux quasiment tout le reste du voyage, parfois rigolant aux blagues absurdes d’Oleg, sans pour autant participer aux conversations, toujours dans son coin, sans se mêler à la vie du train. Notre première nuit de discussion, dans le noir, sa frénésie de paroles, m’apparaît sous un autre jour. De l’avis de tous les autres, c’est un vieux dur à cuire, sans aucun doute. Le train ne s’arrêta que trois minutes là où il descend, sa gare. Il est parti avec son barda et son attirail de ski tout neuf.

 Comme je l’évoquais, à Novossibirsk, la ville de Sasha, le train s’est soudainement rempli. Ma table d’écriture a coulissé pour être transformée en lit. L’espace à quatre est maintenant un espace à six. Beaucoup de travailleurs ouzbeks dans ma rame. Oleg continue dans ses clichés en faisant montre de racisme envers eux. Il m’explique cependant qu’ils partent tous travailler sur les chemins de fer. Main d’œuvre pas cher pour les russes, de gros salaires pour eux. La plupart des emplois que vont rejoindre ces hommes et ces femmes dans ce train, russes ou non, sont des métiers durs, dans des lieux isolés. Quelques mois en général, rarement plus de six, dans des conditions difficiles mais avec de meilleurs salaires qu’ils ne pourraient trouver. C’est toujours la même sempiternelle tentative de la Russie, depuis des siècles, de tenter d’occuper son territoire. De le faire vivre, par tous les moyens et de profiter de sa richesse, cachée dans sa rudesse. Un défi toujours aussi immense qu’extrême, ayant englobé d’autres peuples, colonisés et assimilés, occuper pour extraire et exporter, relever le défi d’être le plus grand pays du monde. Ces petites fourmis que je rencontre dans le train, ce sont les mêmes que l’on voit, loin de leur mère patrie, se délasser les jambes sur nos aires d’autoroutes françaises, leurs camions chargés de nous approvisionner. Tant que le territoire russe sera aussi grand et gorgé de matières premières, à aller chercher au courage et à la force dans les lieux les plus reculés du monde, le peuple russe aura besoin et sera fait de ces êtres rudes et réputés mondialement pour ça.

 La veille, dans cette nuit agitée, le train s’est arrêté à Omsk. Toute la journée nous avons « survolé » le Kazakhstan. Je pense à mon ami se trouvant quelques milliers de kilomètres au sud, en Inde, que je dépasse à toute vitesse enneigée.

 J’ai lu Chatterton dans la journée, la pièce de De Vigny. Sa préface devrait être éditée à part, être considérée comme un texte indépendant à mettre entre les mains de tous les poètes et marginaux. C’est un véritable plaidoyer pour le droit d’exister aux rêveurs, aux êtres trop plein d’imagination qui ne trouve leur place dans aucune organisation de notre société. Il y a dans ses mots la vivacité de la sincérité, rendue brute, son émotion teinté par l’empressement de défendre cette cause : c’est de l’humanisme pur, là on l’on pourrait y voir chez De Vigny du romantisme. Cette pièce – et ce petit pamphlet – il l’a écrite par nécessité en réaction triste et indignée suite à une vague de suicides de jeunes poètes. Les annonces de leurs suicides paraissaient alors dans les journaux, on en parlait simplement dans les petits milieux littéraires. La disparition de ces êtres, pauvres et malheureux, n’était que la finalité logique pour ceux qui ne peuvent en rien être utiles à la société, trop mauvais dans quelque activité, dans quelque travail, faits pour rien d’autre que rêver. Imaginer ou sinon sacrifier toute leur énergie pour s’efforcer de s’adapter, se forcer contre leur nature à faire ce qu’il faut pour avoir droit à une place. Sacrifier cette capacité qui est pourtant la seule qui, au fond d’eux-mêmes, est à même de pouvoir les rendre vraiment vivants, vraiment heureux. Et rien d’autre. Et c’est bien là le drame. Toute résignation ne peut que les tuer à petit feu de l’intérieur ; le seul choix est de se sacrifier ou de mourir.

 Bien sûr, évidemment, je me retrouve dans ce livre. Les pulsions de mort et de désespoir sont loin derrière moi, maintenant, mais quelle Sibérie était-ce à franchir que de chercher, trouver, d’imposer mon droit de vivre. Envers moi-même avant tout, mais aussi envers une place introuvable dans la société ; le droit de vivre comme on est et comme on voudrait être. Parce que tout autre travail qu’écrire, que créer, devient une mort de soi. Car parfois ne rien faire est essentiel à la régénération du processus créatif. Vigny en parle aussi mais il dit plus encore de ce drame : personne ne peut nous aider et personne ne le fera. Pour une simple et bonne raison dans le bon sens commun: comment distinguer le génie du resquilleur ? Alors beaucoup meurent jeunes. La plupart renoncent, se convainquent d’aimer une autre vie sans jamais réussir à s’y faire complètement, iels tombent dans l’alcool ou vieillissent malheureux. Tous ceux qui abandonnent la vie ne sont pas des rêveurs, mais c’est d’eux, de moi, de nous que De Vigny parle ici. Ce n’est même pas un problème lié à son époque qu’il soulève, cet état a toujours été depuis Aristote et l’est toujours actuellement. Et quand je me regarde dans la vitre, visé directement par ces paroles humanistes, comment ne pas me sentir imposteur ? Là au milieu de ces travailleurs d’une autre langue que je dépeignais un peu plus tôt, eux qui vont littéralement au charbon, loin de mon pays et sans boulot, à revendiquer mon droit à vivre, mais sans trimer comme les autres ? Et pour faire quoi ? Des hypothétiques écrits aux chances minimes d’être lus, sans aucun doute oubliés bientôt. Au mieux un jour publier pour des peccadilles, un salaire d’un mois pour un travail de parfois plusieurs années. Si on a de la chance. Un pari comme un ticket de loto. Et pourtant. Je revendique un droit à vivre qu’aucune application de traduction ne me permettrait de faire comprendre, ni du français au russe et ni même du français au français.

 J’en parlais plus tôt : je suis ici pour ne rien faire. C’est le but du voyage, simplement savoir ce que ça fait d’être enfermé dans un train pendant une semaine. Et c’est sans aucun doute toute l’origine également de ma pudeur envers ces russes, de mon travail secret qui n’est un travail que pour moi et pour ceux qui sont assez intimes avec les livres. C’en est un pour les lecteurs, aussi, mais seulement après. Toujours après, une fois que le livre est en librairie. Après, comme pour beaucoup après leur mort – et on découvre encore de nos jours, ponctuellement, des livres de génies oubliés et suicidés depuis des années, des artistes morts dans l’anonymat. La vie décrite par de Vigny n’a pas tellement changé. Le droit de vivre n’est toujours inné et les auteurs luttent toujours pour avoir des droits reconnus. La mort attire toujours, par un étrange magnétisme romantique et morbide, un regain d’intérêt pour des œuvres. Les artistes ne peuvent être payés pour leurs centaines d’heures de travail – et ils ne le sont pas. Et ça a toujours été comme ça. C’est simplement la construction de notre société qui est faite comme ça, qui ne leurs laisse de place que grâce à la chance, même pour les plus besogneux, les plus à l’aise socialement.

 Et moi, je suis ici pour ne rien faire. Dans les reflets de ces fenêtres de train et de bus, simplement heureux d’avoir trouvé une échappatoire dans le voyage, où durant les mois à venir mes économies gagnées le reste de l’année se dilapideront lentement. Je peux finalement être heureux et jouir de mon choix, que j’impose et non pas que je gagne, face à une vie rangée qui fait tout pour me garder dans ses griffes, ses menaces financières. Alors je pars, mais pour quoi faire : avancer, fuir ? Parce que dans cette communauté, de backpackers à cheval entre le bonheur pur et la fuite de leurs névroses, c’est toujours mieux accepté de gratter du papier toute la journée – juste gratter du papier, pas même pour viser ce pari impossible d’être l’auteur du livre choisi sur un million, qui vendra des millions. Sur la route toutes ces petites préoccupations sont loin, elles sont paysages mouvants et non plus isolement dans une piaule dont on se demande comment on la paiera à la fin du mois. Là, ici, je peux sourire et gratter, voir, apprendre et ne rien faire. S’il y a des jugements, ils disparaitront à la prochaine ville, au prochain arrêt de train. C’est pour ça que je serai toujours cet étrange étranger, même chez moi, car nous sommes toujours ici mais jamais vraiment là. C’est sans doute la meilleure raison que je pourrais donner à ces questions qui reviennent, ici ou là-bas, ces « pourquoi tu fais ça ? » – « ça » – et autres « qu’est-ce que tu fais là ? ». Non, il n’y a aucune traduction pouvant faire comprendre ça en une phrase compréhensible et à vrai dire, je m’en fous. Je m’en fous parce que j’ai trouvé ma solution pour sourire, que je me rends compte avec étonnement qu’en faisant preuve d’honnêteté beaucoup de gens l’acceptent cette condition. Ça ne vaut pas une reconnaissance de la société avec du pain dans la bouche, mais les gens peuvent l’accepter et la seule solution pour que l’idée se répande, c’est de l’écrire encore et encore jusqu’à ce que tout le monde l’intègre – et rien d’autre. Et c’est tout le propos de De Vigny, cette traduction qu’on ne trouvera que dans les livres et dans les pamphlets humanistes.

 Après Chatterton, je lirai la Conjuration des imbéciles. Considéré comme un chef d’œuvre, un peu oublié désormais hors de ses néophytes mais best-seller en son temps. Je me suis contenté d’ouvrir la première page aujourd’hui, sur la biographie. Kennedy Toole s’est suicidé à trente-deux ans, son roman a été publié des années après sa mort.

Jour 2 – Carnet du Transsibérien

(Paris UTC + 4H)

Jour 2 :

Je me réveille avec la tête dans la fenêtre, littéralement, la tête dans la taïga blanche. Ça m’éblouit. Il est onze heures bien qu’en réalité je me lève une heure plus tôt que la veille. Un nouveau changement horaire a du se produire un peu avant Perm, dans la nuit. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle arrive aussi vite après la première. Nous sommes à quai – c’est l’immobilité qui me réveille une fois de plus, l’immobilité est l’inhabituel désormais. Je prends mon petit-déjeuner en regardant les passagers fumer, ils se dandinent en short d’un pied sur l’autre pour lutter contre le froid. Nous sommes à Ekaterinbourg. Près d’un million et demi d’âmes ici et certainement de belles choses à visiter. Sur le quai d’en face, des gens attendent un train pour Kazan. Je me suis endormi tard. Aujourd’hui, j’essaierais de dormir à la tombée de la nuit, pour ne rien perdre des paysages. Si monotone soit la vue, elle l’est toujours moins que la nuit où il n’y en a pas. Je me demande si le soleil, sur ce nouveau fuseau, se couchera toujours à dix-sept heures ou non.

 Les forêts, ce sont principalement du bouleau, du peuplier, des pins. Des jeunes pousses bien vertes émergent de la neige et leur vert paraît presque fluo. Il y a des forêts que je vois, au loin, comme des immenses bandes chapotant l’horizon. C’est là-bas la taïga, la vraie, la profonde. La plus grande recouvrant notre planète, plus grande encore que l’Amazonie. Mais là où nous traversons, ce ne sont que des petits bois bordant chaque côtés des rails, ils paraissent presque plantés là à dessein, peut-être pour contrer le vent.
 Je pense à l’enfer de la construction de ces rails. J’y pense parce que je suis incapable de vraiment l’imaginer. L’enfer blanc, sa morsure qui tue. Tous ces immigrés ukrainiens, coréens, chinois amenés là, sûrement parfois de force, des prisonniers, des citoyens envoyés là en l’échange d’une maison, de la promesse d’une exonération d’impôts ou d’une dispense de service militaire. L’empire donnait tout pour pouvoir construire ces rails, tout tenter de peupler, d’occuper ces contrées russes beaucoup trop immenses et vides. Depuis la fondation de Vladivostok en 1855, Alexandre III demandait deux ans plus tard l’établissement d’une route reliant Moscou à la ville nouvellement conquérante de l’extrême-orient. La construction du chemin de fer en tant que tel commencera en 1891 pour achever ce projet titanesque seulement vingt-cinq ans plus tard, en 1916.

 L’occupation principale que je me suis choisie à bord du train, en plus de ce carnet d’écriture, c’est évidemment la lecture. Un stock de livres. Je viens de terminer une anthologie des textes d’Ubu , d’Alfred Jarry. J’ai encore quelques milliers de pages en réserve. La Conjuration des imbéciles de K. Toole Kennedy, Les Méharées (livre qui se passe dans le désert, étrange de l’avoir ici) ainsi que deux autres trouvés dans une petite auberge à Kosice. Absalom, Absalom ! de Faulkner, en version anglaise, et une petite trouvaille qui m’a rendu heureux, une pièce de théâtre de De Vigny, Chatterton, en édition de 1937. Je compte toujours beaucoup en voyage sur les petites bibliothèques des auberges de jeunesse, internationale de livres abandonnés au bord de la route. On y trouve toujours quelque livre en français et cet aléatoire me plaît. Aujourd’hui je lirai la petite pièce de théâtre.

 Beaucoup de nouveaux arrivants, le train se remplit. Tant que nous sommes à l’arrêt, le jeune contrôleur me fait des traductions avec son portable. Je jubile de pouvoir comprendre ce qui se passe autour de moi, que quelqu’un prenne le temps de m’expliquer. C’est un arrêt d’une heure trente et beaucoup de gens montent ici pour aller jusqu’à Novossibirsk, autre très grande ville de la Russie lointaine, du sud de la Sibérie. Il me montre également un grand tableau, en face du samovar, avec tous les arrêts de la semaine et leurs durées ; le système horaire classique étant en faillite dans ce train, mon rythme sera celui des gares.

 Ici, je suis un étrange étranger – je le suis, en général, dans tous les trains que je prends en voyage, en allant toujours vers les moins chers. Sentiment commun à tous les voyageurs : parfois nous sommes les seuls à savoir que l’on vient d’ailleurs. Parfois notre sac en dit trop long. Parfois c’est juste flagrant dans notre regard, nos habits, nos gestes. Ici c’est flagrant, je n’ai pas l’air russe dans mes comportements, mais pour eux tout semble égal. Au premier regard ils paraissent froids et fermés, mais leurs expressions changent du tout au tout dès le premier contact engagé, la première conversation en tout cas. Ils deviennent presque instantanément familiers et souriants.

 Sur un train de fret dans une petite gare, je vois écrit dessus « Hobo ». Pas en graffiti, c’est un logo d’entreprise. Bien entendu ce n’est pas le même mot, puisque c’est l’alphabet cyrillique même si l’écriture à l’air d’être la même. Pas la même prononciation, donc, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de penser à ces clochards vagabonds des rails, dont la spécialité était de sauter dans les trains pour parcourir les USA. Curieuse ironie graphique ; ça me fait sourire d’en imaginer cacher dans le wagon. Je me rends compte que les hobos de notre siècle sont les backpackers. Bien sûr, nous ne sautons plus dans des trains en marche, ni ne dormons à la belle étoile en mendiant et en volant (encore que, certains le font et d’autres voyagent juste avec leur tente, ça m’arrive aussi). Mais comme eux, nous nous retrouvons tous ensemble pour manger et dormir dans des lieux à nous, les auberges peu chères avec leurs dortoirs et salles de bain communes. Nous venons du monde entier, tous allant et venant dans des directions différentes, à la recherche des moyens de transports les moins chers, tendant le pouce au bord des routes, nous mêlant parmi les locaux, les familles, les étudiants, les travailleurs, presque toujours seuls : étranges anomalies. Bien sûr, ce nouveau mode de voyage est moderne, connecté par Internet et les billets d’avions. Ces backpackers viennent de pays favorisés ou émergeants, car il faut de l’argent pour partir : beaucoup vivent de maigres économies accumulées, se logent souvent en faisant du volontariat dans des auberges et des fermes. J’avais déjà conscience de faire partie de cette communauté, mais voir ce simple petit mot, transformé d’une langue à une autre par une coquetterie d’alphabets, m’a donné à réfléchir à ce qu’elle représentait, cette communauté, dans notre époque. Les backpackers sont les témoins de cette époque, plus vraiment explorateurs, pas vraiment touristes non plus et pourtant, tout de même un peu des deux. Une sortie du système classique auquel chacun est appelé, une fuite, un désœuvrement, une réalisation de soi, la liberté et la découverte. Ils sont les héritiers des hobos dans notre XXIème siècle mondialisé.

 La nuit tombe à 18h30. Les fuseaux horaires éloignent l’hiver. Peu avant à un arrêt court, un nouvel arrivant a rejoint notre carré de lits. Il a la trentaine. Il n’installe même pas ses draps ni ses affaires et part directement chercher deux amis à lui qui se trouvent dans d’autres rames. Les bouteilles sortent, mélange de plusieurs vodkas et de bières. Ils surveillent, mais pas assez : la provodnitsa les prend sur le fait. Trois culs-secs pour effacer les preuves, insuffisants. Comme des enfants que l’on vient de disputer, les deux autres repartent vers leurs lits, sagement, pendant que le trentenaire est escorté jusqu’aux toilettes pour y vider toutes ses bouteilles dans la cuvette. Fête avortée. Mon camarade de Moscou ne s’est pas joint à eux, jugeant du coin de l’œil leur insouciance. Sans doute avait-il senti le coup venir.

 Sous les ponts, les rivières sont gelées et couvertes de neige, on y voit les traces de passages de voitures.

Écriture automatique #1

As-tu vu les origamis d’antan chantant le temps d’autres colonies, et tous les autres ramassis de conneries que tartinent des pages de PQ doux à motifs floraux (?) ; je rêve de tartines, de plage, de sable et de vent pour des dunes à pertes d’horloges. Du sable dans l’horloge et j’ai toujours haï le bruit des aiguilles qui n’a rien d’aigu.

Si tu tires sur la nappe un grand coup, peut-être que les couverts resteront tous en place et on pourront continuer à slurper la soupe comme si de rien n’était, comme si la télé n’avait pas annoncé des morts, comme si tout ça était normal et qu’aucun cuistot prestidigitateur à moustache n’agitait sa serviette pour dépoussiérer les mirettes. Vérole ressemble à un nom de champignon. Y’a sans doute des noms de maladies de pourriture de peau qui ressemblent à des champignons. Avec un peu de beurre, ça fond dans la poêle. Avec un peu d’huile, ça grésille. La différence, c’est comment on prononce « poêle » entre le sud et le nord de la France. Sans rien, ça fait un bruit de caoutchouc qui accroche. C’est rigolo, de faire cuire du cuir en plastoc. Je les préfère à la crème, à vrai dire. Y’a du sable qui dégouline de l’horloge et va encore falloir balayer. Quand y’en aura plus, on entendra encore ce sale bruit pas aigu, le bruit des couverts qui raclent les assiettes et tout un tas de conneries à travers des lettres et des baffles. Laissez moi le temps de dunes.

Même en écriture automatique, j’ai prolongé la fin parce que j’avais envie de boucler une conclusion à partir de toutes ces incohérence dites. Du coup la moitié est l’écriture automatique de fin sur une écriture automatique tout juste précédente. Mais je crois que c’est normal : le temps, c’est pas juste une chute toute droite après tout. Ça tourne en rond, pas vrai ?

Appel à illustrations – revue Mammouth éclairé n°12

Bonjour tout le monde,

J’ai déjà parlé de cette revue par le passé, le Mammouth éclairé qui me tient à coeur puisque j’ai déjà participé à son élaboration avec des amis (et que le boulot et les textes fait dessus sont de qualité ! ), mais en ce moment un appel à illustrations est ouvert pour ceux que ça intéresse !

Le thème de l’appel est « Gros-temps »

Vous trouverez toutes les informations en suivant ce lien : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=32744.0

NaNoWriMo 2019 – défi d’écriture

J’aurais pu en parler plus tôt, mais depuis plusieurs années, le mois de novembre est synonyme pour moi d’écriture – intensive. De NaNoWriMo pour être plus exact, NaNo pour les plus intime (pour National Novel Writing Month). Salut à tous les wrimos qui zonent sur wordpress, force et honneur, même. Le mois de novembre en était le synonyme même lors des années où je n’y participais pas, c’est dire à quel point c’est un événement qui marque. L’idée est aussi simple qu’ardue, écrire 50 000 mots en un mois. Soit 1667 mots par jour. Un rythme plutôt intense d’écriture, donc.

 

Pourquoi c’est bien de se faire du mal ?

 

Pourquoi ça fait mal ?

 

Le rythme étant soutenu, il force à écrire plusieurs heures par jour : un ou deux jours de pauses histoire de se laisser le temps de penser à son scénario peut suffire à se mettre en retard. Les statistiques nous guettent plus que l’on procrastine en les observant. En fait pour gagner quelques mots, on se retrouve rapidement à ne plus se relire, à ne plus faire de corrections, encore moins (il ne faut pas) à supprimer des passages. Au bout de deux semaines, même lorsqu’on envoi des messages à notre entourage, un étrange sentiment de rallonger ses phrases, d’ajouter des mots là où l’on n’en ajouterait pas, s’impose. Comme dans cet article de blog et ça se sentira certainement. (Oui, cet article est là pour faire des mots que je compterai honteusement dans mon Nano, je n’ai jamais trop aimé les règles et tant mieux, le Nano n’est un défi qu’envers notre propre conscience.)

 

À quoi ça sert, alors, d’écrire quelque chose qui a de grandes chances d’être majoritairement mauvais ? Écris d’abord, tu penseras ensuite. Voilà la réponse. Il faut d’abord casser le mythe du premier jet. Le premier jet n’est jamais « le bon », la finalité du manuscrit. Écris d’abord, tu penseras ensuite. Le Nano c’est appliquer ça à l’extrême, et ça fait pas de mal au lâcher prise. C’est même là qu’il devient intéressant : en se forçant à ne pas se retourner, on apprend différemment. En apprend « dans l’action » de l’écriture, nos mauvais penchants, nos écritures de personnages qui se révèlent parfois d’eux même, s’imposent à nous de manière semi-automatique. Ce n’est pas tellement mon cas, mais c’est ce qui ressort souvent de mes discussions avec d’autres participants au défi.

 

Je crois que la première fois que j’ai fait ce défi (la seule fois où je l’ai réussi, d’ailleurs), c’était en 2013. Je n’avais jamais envisagé avant d’écrire quelque chose d’aussi long, ou alors pas avant plusieurs années. Pas avant d’avoir acquis une méthode d’écriture plus solide – ce qui est plus le cas aujourd’hui. Je n’étais pas prêt à mener de front un aussi gros projet. Le jet final est informe, manque de cohérence, est bourré d’erreurs. Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas ce qui est important. Je me suis prouvé à moi-même, cette fois-là, que j’en étais capable. Je me suis rendu compte en le faisant ce que représentait d’écrire un texte aussi long, j’ai compris dans mes doigts les difficultés que c’était, et à la fois que ce n’était pas si dur. Ou plutôt que c’était possible. Je n’ai pas réussi les autres années où j’ai essayé parce que je n’étais pas prêt non plus. Mais ça n’a pas d’importance : ce qui s’est dessiné, dans ces échecs, ce sont les raisons de mes échecs. Mes mauvaises tendances dans mon processus d’écriture.

 

Cette année, c’est à nouveau une expérience – différente, comme chaque année. Mon problème était dans la lassitude et la compulsivité. Je partais comme une balle – je me suis été plus un sprinteur qu’un marathonien, ce qui est difficile à mettre en adéquation avec le fait d’être romancier, même si c’est possible moyennant aménagements extrême de ses conditions d’écriture. C’est-à-dire, en ne faisant, ne pensant, plus qu’à ça. Je ne pensais effectivement qu’à ça, mais j’étais dans l’impossibilité de faire ces 50 000  mots sur ma période de motivation. C’est-à-dire que mon attention sur un projet roule sur une dizaine de jours, puis veut passer à autre chose. J’ai cette année testé des roulements, fonctionnant plutôt bien, de dix jours passant d’un projet à l’autre. Le problème de l’obsession est qu’elle vide complètement les batteries. La nécessité de phases de repos, de rechargement – de rêveries, même – est primordiale. Pour moi en tout cas. J’ai donc abordé la chose différemment cette année – la lecture en amont des conseils aux romanciers de Murakami m’ayant un peu inspiré dans ce sens, car ayant une démarche très personnelle qui n’est pas la mienne, ce qui est toujours intéressant de piocher chez nos opposés. Je m’essaye à la tempérance. Ne pas en faire trop. Ne pas vider ses batteries tout de suite. Apprendre et observer ses rythmes de regénération scriptive. J’ai mieux passé la période critique ainsi. J’ai également essayé de casser ça, d’exploser un quota lors d’une journée. La conséquence a fatalement été une perte de motivation les jours suivant. Comme si j’avais trop écrit d’un coup, comme si derrière je n’écrivais plus que par mécanisme ayant perdu une part d’enthousiasme qui m’avait maintenu en écriture durant toute une journée. Personne ne fonctionnera pareil, ce qui compte c’est de s’expérimenter et d’apprendre comment nous et notre écriture fonctionnons.

 

Que ce soit clair : je n’écrirai pas tous mes projets de cette façon. Ne pas se retourner me dérange, je préfère peaufiner. Le retravail de ce projet va continuer à m’éloigner quelques temps de la poésie qui animait ce blog. Ce n’est pas dérangeant pour autant, si la phase de correction me faisait auparavant peur, je réalise depuis quelques mois en étant dedans à quel point c’est la plus capitale. Et je le réalise parce que j’y prends énormément de plaisir, c’est là que se crée, dans la matière brut, le roman. Mais ce n’est pas ce qui importe, ce que je veux dire dans ce petit article un peu trop long où je m’auto-anaylse. Mon propos est uniquement sur l’expérience, l’expérience multiple qui peut être menée au travers du défi. C’est dans ce genre de situation que l’on peut le mieux se comprendre et améliorer notre façon d’écrire, et la lourde tâche de retravail du Nano m’enthousiasme désormais car je sais qu’elle sera également une phase de test de différentes façon de travailler.

 

En bref : écrivez, de temps en temps regardez-vous écrire en levant les mains du clavier, puis écrivez, encore mieux.