Jour 1 – Carnet du Transsibérien

Premier jour collé à la vitre, suspendu aux étendues de neige, le rythme du Transsibérien s’infuse dans le corps.

(Paris UTC + 3H)

Jour 1 :

 Je dors bien, étonnement très bien. Quelques petits réveils, lors d’arrêts rapides. Je suis un insomniaque invétéré, mais les transports ont toujours eu sur moi un pouvoir magique et berçant : emmenez-moi faire une balade de deux heures en voiture, chaque soir, et je n’aurais plus jamais de problème pour m’endormir. C’est un arrêt de vingt minutes me réveille complètement ; j’émerge vers dix heures du matin. Bientôt les heures n’auront plus beaucoup d’importance à bord, ou une connotation si étrange. Je vais m’installer à la petite table, avec un petit déjeuner, un livre, de quoi écrire, mon mp3… je m’approprie l’espace comme étant le mien. J’entrepose pourtant sur la table sans même toucher à mes affaires. Je passe là des heures. Des heures à ne rien faire, à simplement regarder par la fenêtre. La Russie, en cette période de l’année, est encore complètement sous la neige. Des forêts et de la neige. C’est tout ce qu’il y a à voir. « Rien de spécial », me disent les russes blasés en pointant du doigt – on m’a fait remarquer que je regardais beaucoup par la fenêtre, comme pour me demander ce que je regardais comme ça – rien de spécial mais pour moi c’est « krassiva », c’est beau. Je pourrais ne faire que ça. J’ai toujours bien trop aimé ne rien faire. C’est sans doute ce qui pourra me perdre.

 Un sentiment étrange me revient, ancien, que je n’avais pas ressenti depuis l’enfance. Là assis à regarder par la fenêtre, ça me rappelle l’école. Le lycée. La perspective d’être bloqué là avec comme unique échappatoire cette fenêtre et le ciel. C’est exactement le même sentiment. La main qui soutient ma tête songeuse. Me reviennent ces moments où les professeurs me posaient des questions, pour me sortir de cette torpeur, me demander de revenir « parmi nous » ; là, dans le train, perdu dans une rêverie blanche je m’attends presque à entendre ces voix professorales. Je suis presque étonné qu’elles ne viennent pas. Mes réponses aussi se rappellent à moi, ma voix adolescente avec ses soupirs et sa nonchalance, mes gestes lezardesques qui devaient être insupportables à voir – tantôt créant des tensions, tantôt amusant le reste de la classe. Ici personne ne m’interpellera, je peux profiter de cette langueur, cette fuite mentale ; ici il n’y a que les étendues de la taïga enneigée, des villes lointainement disparues dans la nuit passée, un espace calme et paisible juste avec moi-même.

 Le paysage n’est pas totalement vide, il y a parfois des villages. Ils sont minuscules. Quelques rues avec des maisons aux cheminées fumantes. Ils disparaissent, rapidement traversés. Le train ne va pas si vite, on a le temps de les observer. Rapidement traversés parce qu’ils sont minuscules. Là, dans une petite gare avec ses deux minutes d’arrêt, une relique. Une statue de deux mètres de haut qui prend la rouille, présentant un marteau et une faucille. Ici, dans une autre gare, une ligne rouge peinte sur les bâtiments et sur tous les poteaux. Elle sert à indiquer un niveau de neige critique que les dizaines de centimètres actuels n’atteignent pas. Tant que la ligne n’est pas dépassée, tout va bien. Ailleurs, des passants traversent les rues sans chaussées, glacées, avec prudence, tous emmitouflés d’écharpes et de chapkas.

 Tout ça c’est pour l’horizon, la terre des autres et du vide, la vue derrière l’écran de la vitre, moi je suis bien au chaud dans mon petit wagon avec une trentaine d’autres personnes. On ne dirait pas, que nous sommes autant dans la rame. Dedans, la clim’ tourne à vingt-six, vingt-sept degrés, les shorts et t-shirts sont de mise. Claquettes. Aux toilettes, il faut apprendre à pisser avec le roulis du train, une main qui fait appui sur le mur. Il y a même une petite douche. Je me dis que j’aimerais mieux repousser au maximum le moment de la grosse commission.
 J’ai évoqué la provodnitsa, mais il y a deux personnes qui s’occupent de notre rame et qui se relaient. Avec elle, un jeune homme qui doit avoir à peine la vingtaine. Plusieurs fois par jour, ils passent dans l’allée pour faire le ménage. Ils revêtent alors un bleu de travail par-dessus leur uniforme de contrôleur. Ils font tout ici et tout doit se voir eux. À chaque extrémité du wagon se trouvent les commodités : d’un côté les toilettes-douches (d’ailleurs, douche se dit « douche » en français, tout comme sortie se dit « sortie », des emprunts qui me sont pratiques), de l’autre le samovar. Une grosse bonbonne d’eau chaude et potable, sans aucun doute l’élément le plus important du train. Mon lit se trouvant au milieu, j’organise mes voyages vers l’un ou l’autre ; c’est là que le temps perd sa valeur, lorsqu’on en a tellement à tuer que l’on planifie d’aller chercher de l’eau trente minutes plus tard, au prochain village croisé, au prochain arrêt. Ça me permet aussi de me dégourdir les jambes, de voir en plein jour ceux qui sont montés dans la nuit. Je retrouve ces grands-parents russes et leurs sacs de provisions, ils partent certainement visiter de la famille. Il y a même une famille qui occupe tout un carré, avec deux enfants en bas-âges – très calmes au demeurant – les parents et la grand-mère. Mais comme je l’avais vu la veille, ce sont surtout des hommes ayant la quarantaine. Le wagon n’est pas totalement plein. J’imagine que tout doit être différent à la belle saison. Le paysage et la population du train. On approchera bientôt de grandes villes, je m’attends à ce que plus de monde monte.

 Arrêt à Kirov, première grosse ville depuis le départ, arrêt plus long également. Je descends pour fumer. Il fait nuit. Et froid. Je dois faire attention à ne pas glisser avec mes claquettes sur l’épaisse couche de glace qui recouvre le quai. J’ai l’impression que mes jambes flagellent, comme si le sol meuble et stable m’était déjà devenu étranger. Mon corps aurait déjà intégré, si rapidement, les secousses incessantes du train ? Je ne ressens pas encore spécialement le besoin impérieux de bouger. J’avais vu des vidéos sur le transsibérien, où le blogueur faisait les quais en long et en large pour se dégourdir les jambes, où même des séances de fitness de groupe étaient improvisées sur les quais. Pour l’instant, ça va. Après tout ça arrive à tout le monde de passer un week-end sans quitter son lit, c’est à peu près le stade où j’en suis.
 Plus tard dans la soirée, à huit heures et demie, nous passons enfin la première frontière horaire et il est neuf heures trente. Entre Moscou et Vladivostok, il y a sept heures de différence. Une heure de décalage par jour, donc, ce qui fait vivre à bord du transsibérien des journées de vingt-trois heures.

 Le wagon commence à vivre. Trois groupes d’hommes dans des carrés différents, qui ne se connaissaient pas auparavant, vont régulièrement se voir. Ils discutent, échangent de la nourriture ou un petit coup de vodka. Mon camarade de chambre, lui, a dormi toute la journée. Toute la soirée aussi à vrai dire. J’ai rarement vu quelqu’un dormir autant. Mais dormir dans le train est une activité en soi, une occupation légitime. Les cycles de sommeil classiques n’ont plus vraiment de logique dans cette bulle. Je fais d’ailleurs une sieste dans l’après-midi. Sur le quai de Kirov, je discute un peu avec un des hommes de ces trois carrés de lits. S’il ne parle pas anglais non plus, il a un peu plus d’expérience en matière de se faire comprendre sans avoir de langue commune. Je me souviens avoir croisé son regard à la gare de Moscou – je me souviens surtout de sa grosse parka rouge et de stature d’ours – lorsque je me faisais refuser mon billet déchiré. En remontant de notre pause cigarette, il me fait signe de le rejoindre dans son carré, m’asseoir sur un lit-banquette et il sort une bouteille de vodka. Je ne bois pas, légère gêne, je finis par repartir du carré quelques minutes plus tard. Wagon silence. J’ai peur, comme la veille avec la bière, que mes refus soient mal pris. La barrière de la langue rend difficile la politesse, les explications. L’alcool est un moyen d’échange international qui se passe facilement des mots, encore plus dans la culture russe et dans le transsibérien où le partage est fréquent. Je me rattraperai plus tard auprès de l’ours rouge, en proposant quelques snacks que j’ai acheté spécialement pour partager.

Introduction – Carnet du Transsibérien

Après une longue absence, voici une nouvelle série de dix articles qui paraîtront chaque mercredis à venir. Je reviens sur mon expérience de huis-clos dans un train russe, durant une semaine et en plein hiver. Bonne lecture !

mars 2020

Introduction :

 En mars 2020, j’ai pris le transsibérien. Neuf mille kilomètres de train traversant les continents, d’Europe en Asie. J’ai pensé à le faire en tant qu’étape dans mon voyage, non pas comme une fin en soi. Comme un simple moyen de traverser le monde sans décoller du sol. Avant de vous livrer mon expérience russe, je souhaite donc d’abord revenir sur le comment je suis arrivé sur ce quai de gare à Moscou, par moins trois degrés, à minuit et demie, pour rester une semaine dans un train à travers la Sibérie.

 Le but premier de ce voyage était donc de ne pas prendre l’avion. Jusqu’où peut-on alors aller, à l’est toute ? La réponse est : jusqu’au Japon. À quelques détails près, évidemment, mais nous y reviendrons en conclusion car 2020 était une année étrange pour voyager. Toujours est-il que la principale raison était écologique, l’avion étant un des moyens de transports les plus polluants, les grands voyageurs étant plus amené à le prendre portant donc une responsabilité particulière là-dedans.

 L’idée est alors de repenser non pas seulement le mode de voyage, mais le voyage en lui-même. En grande randonnée, comme en voyage de manière générale, on entend souvent que l’important n’est pas la destination mais le chemin. Souvent le voyage n’est plus qu’un prétexte pour ce qu’on y trouvera en route. Alors pourquoi ne pas l’appliquer de façon plus radicale ? Il suffit de se fixer un but, un lieu à atteindre, peu importe qu’il soit loin ou non car ce qui compte, c’est ce qu’on traversera pour y arriver. Partir de chez soi, oublier le jetlag, rejoindre la vraie aventure que tant recherchent.

 Le transsibérien pour moi, c’est une idée qui date d’il y a quelques années, née dans un bar parisien où nous avions nos habitudes avec un de mes meilleurs amis. C’est là que la possibilité a pris forme, au détour d’une conversation avec une russe récemment arrivée en France, au fort accent slave. Jusque-là, le transsibérien n’était pour nous qu’imagerie et train de luxe pour touristes aisés. Il ne suffisait finalement que du  nom d’une compagnie locale, RZD, de savoir que les billets commencent à 100€ pour la semaine dans le dortoir de troisième classe, que les boites de caviar sont à 10€ au supermarché. Il suffisait de nous parler de la perspective des palmiers de Vladivostok après la traversée du lac Baïkal. Rien que le nom, Vladivostok, avec ses sonorités de de bout du monde me faisant rêver.

 Je suis parti mi-janvier, après avoir envoyé ma paperasse au consulat russe pour le visa, puis je suis repassé après trois semaines aux Pays-Bas pour le récupérer. Un bus de nuit depuis Paris m’a emmené en Autriche. Cette introduction est écrite dans une temporalité étrange. Je n’ai rien écrit à propos de mon voyage avant de rentrer dans le transsibérien. C’est seulement une fois à ma petite table bleue que j’ai ressenti le besoin de faire le point, ce point. Ces notes d’hiver, je les reprends en automne, je ne me relis que maintenant. J’aime beaucoup cette sensation, ce mélange de plusieurs « moi » passés, de leur projection dans le futur, perdre qui est l’actuel narrateur de ce journal de bord : celui qui se préparait, celui qui y était, celui qui se souvient. Mais je reviens à mes notes et m’y tiendrais, après cet aparté.

 Je n’ai pas écrit avant, donc, un simple témoignage de photos, de situations, de gens, de scènes et d’ombres pour rendre compte de ce passage, cette progression des paysages et des changements des villes vers l’est Européen. En premier, c’était la Salzbourg sublime, prise entre ses montagnes. Parfaite vile pour passer un week-end en amoureux, j’imagine. Puis Vienne, capitale trop grande pour moi. Elle m’a fait penser à Paris, avec architectures historiques et cette ambiance de musée à ciel ouvert. Jolie, mais comme beaucoup de grandes villes, manquante à mes yeux d’une vie à l’échelle humaine. La grandeur des fourmis.

 Vienne, c’était surtout pour moi une rencontre. Un mexicain qui voyageait en Europe. Je fais le détour un peu long de raconter cette histoire, car elle me touche. Cet homme est le genre de personne qui laisse ses larmes monter lorsqu’il parle de ce qui traverse son cœur. En plus cette histoire part d’un livre – bien que ce ne soit une raison valable que pour moi.

 Une semaine avant notre rencontre, il était à Barcelone. Au détour d’une rue, il a pensé à Vienne. Une pancarte sur une librairie avait écrit en gros une citation d’un de ses livres préférés, Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom. Sur un coup de tête, il a alors décidé de venir à Vienne, simplement parce qu’il voulait déambuler dans les rues de son livre. Il a pris le billet pour le lendemain – folie douce et libre, privilège des voyageurs. Le jour même de son arrivée, il est tombé malade. Impossible de bouger, de sortir, de voir cette ville, cloué au lit pendant deux jours, pris dans les brumes de la fièvre et des « qu’est-ce que je fais là », maladie de la « questionnite » qui prend parfois ceux qui sont loin de chez eux. Deux jours plus tard il peut enfin sortir, encore convalescent, pour une première balade qui l’a alors mené dans une église. Au hasard. Une église où, toujours par hasard, il tomba sur la pierre tombale de l’Empereur du Mexique Maximilien. Il ne savait pas du tout, à ce moment-là, que cette figure de son pays était originaire de Vienne. Mais le plus étonnant là-dedans, c’est ce que signifiait cet empereur pour lui – c’est-à-dire, beaucoup. Maximilien, c’est un nom synonyme du temps passé avec son père. Pour lui, c’est le souvenir des deux semaines complètes qu’il a passé avec son père, pour la première fois de sa vie uniquement en tête à tête. C’est le souvenir de leurs balades ensemble dans les rues de la ville de Mexico, des anecdotes historiques dont il l’abreuvait, de leurs discussions au restaurant. Et parmi toutes ces histoires, de cette grande Histoire de leur pays, celle de Maximilien était une des préférées de son père, une des plus importantes pour lui. Une anecdote raconte que Maximilien aurait longtemps encouragé la révolution, pour la liberté de son peuple, révolte ne pouvant conduire qu’à sa chute. Il a alors été condamné alors par ces mêmes révolutionnaires à être battu à mort. Ses dernières paroles auraient été « Vive le Mexique libre ! », approuvant la nouvelle République bien qu’ayant lutté pour son empire. Bien entendu, je ne fais que raconter ce qui m’a été raconté, par les centaines de modifications qui viennent de bouche en bouche, la réalité historique est peut-être autre, je n’ai pas vérifié. Mais les légendes sont celles qui se racontent. Mon ami a alors tout de suite envoyé des photos du tombeau de l’empereur à son père, qui savait évidemment que Maximilien était inhumé ici. Mon ami en est arrivé là par hasard, uniquement grâce à une pancarte devant une librairie. Il m’a raconté son histoire en ayant les larmes aux yeux.

 Je ne suis resté à Vienne que quelques jours. La prochaine étape était la Slovaquie et Bratislava, où j’ai retrouvé une amie qui faisait son déménagement vers la Roumanie en auto-stop. L’auberge de jeunesse où je m’arrête est pratiquement autogérée par des voyageurs. Souvent ceux-ci s’arrêtent pour être bénévoles quelque part, dans des fermes ou des auberges, fatigués de devoir bouger sans arrêt. C’est l’occasion d’une pause hivernale et ici, ce sont clairement eux qui font tourner l’endroit. Un lieu foutraque aux murs entièrement tagués, dessinés, plein de noms et de dates venant du monde entier entre les blagues et citations marrantes. Ambiance squat. Une soirée électro était prévue le soir de mon arrivée, dans la grange de l’auberge. Foutraque. Le lendemain on m’a coupé les cheveux dans les toilettes. Sensation de prendre une pause moi aussi. Dehors, dans la ville, un parc en béton s’effrite en face du palais présidentiel qu’on remarque à peine par sa modestie. Après Vienne, le mur de l’Europe de l’ouest était passé. Je retrouvais enfin l’Europe de l’est, dans l’attitude des foules, la posture des gens, les blocs d’immeubles carrés, rectilignes, et les pâtisseries vendues dans de petits kiosques, cette ambiance slave si particulière et ses traces de l’ancien communisme. Je suis reparti pour  traverser le pays en train, la date de mon visa russe avait déjà commencée, j’étais « en retard ». Par la fenêtre, montagnes saupoudrées sur tout le pays. C’était mes premières neiges de la saison, juste en contrebas des rails, sur des dizaines de kilomètres.

 J’arrivais tout à l’est du pays. Jolie petite Kosice – prononcer « Kochitsé ». Et je suis reparti. Les deux nuits qui ont suivies avaient l’allure d’une préparation pour la semaine du Transsibérien : une nuit de train enchaînée sur une nuit de bus. Kosice-Kiev et Kiev-Moscou. Dans le premier trajet, des problèmes avec ma banque. J’apprends que pendant les prochains mois, je n’aurais pas de carte de crédit. Problème ouvrant à un certain nombre d’anecdotes de voyage intéressantes, à propos de la recherche de guichets d’envois internationaux de cash en Russie, dans des halls soviétiques labyrinthiques et austères, à ouvrir des portes dérobées dans des restaurants et des bureaux de tabacs. Je me souviendrai longtemps de ce train de nuit Kosice-Kiev.

 Je ne souhaitais pas rester en Ukraine. J’aimerais un jour y retourner mais pour y prendre mon temps, ce qui n’était pas possible alors. Plus tard, un jour. Je n’ai finalement passé qu’une journée à marcher dans une Kiev vétuste et fatiguée, en évitant les transports pour en traverser à pied toutes les couches urbaines, du centre historique aux banlieues, jusqu’aux camps de fortune, près de la gare routière. La nuit est quelque peu chaotique : je parle de la voie rapide, sur toute la partie ukrainienne, jonchée de nids de poules. Nous arrivons à la frontière en plein milieu de la nuit. Je me rends alors que j’avais oublié que ce sont deux pays en guerre. À des milliers de kilomètres de là, certes, mais une certaine tension est palpable. Même si je dois noter que la frontière bulgare-turque était sans doute aussi exigeante et difficile à passer. Nous restons dans le bus à attendre pendant près de deux heures. Un jeune militaire russe, à peine la vingtaine, traverse tout le bus kalachnikov à l’épaule pour ramasser les passeports. Je suis évidemment le seul étranger, il n’y a que des ukrainiens et des russes et aucun ne parle anglais. Il n’y a qu’un petit papi ukrainien qui se fait prendre à part, il disparaît pendant plusieurs dizaines de minutes avant de revenir nous rejoindre. J’entends murmurer à son sujet : j’aurais tant aimé savoir et pourtant je n’ai qu’une imagination mal placée pour spéculer à son sujet. Nous passons à travers des contrôles semblables à ceux d’un aéroport, après avoir rempli un petit papier – une dame prend le temps d’essayer de m’expliquer ce que je dois remplir. Tout cela doit bien durer quatre heures. On me remet un papier d’immigration dont je ne connais pas l’importance et que je finirai par perdre par négligence– erreur qui ne portera pas à problème, mais qui aurait pu. Je repars finalement avec un joli tampon rose dans mon passeport.

Finalement, si l’on retire la place rouge – grande, certes, mais à l’échelle d’une ville, si petite – et deux trois attractions touristiques, Moscou n’est qu’une grosse ville occidentale. Grise. L’étape du voyage qui nous intéresse le plus, dans ce carnet de bord, va enfin pouvoir commencer.

NB : photo prise à l’argentique en face de la gare de Iaroslavl, départ du transsibérien, Moscou.

NaNoWriMo 2019 – défi d’écriture

J’aurais pu en parler plus tôt, mais depuis plusieurs années, le mois de novembre est synonyme pour moi d’écriture – intensive. De NaNoWriMo pour être plus exact, NaNo pour les plus intime (pour National Novel Writing Month). Salut à tous les wrimos qui zonent sur wordpress, force et honneur, même. Le mois de novembre en était le synonyme même lors des années où je n’y participais pas, c’est dire à quel point c’est un événement qui marque. L’idée est aussi simple qu’ardue, écrire 50 000 mots en un mois. Soit 1667 mots par jour. Un rythme plutôt intense d’écriture, donc.

 

Pourquoi c’est bien de se faire du mal ?

 

Pourquoi ça fait mal ?

 

Le rythme étant soutenu, il force à écrire plusieurs heures par jour : un ou deux jours de pauses histoire de se laisser le temps de penser à son scénario peut suffire à se mettre en retard. Les statistiques nous guettent plus que l’on procrastine en les observant. En fait pour gagner quelques mots, on se retrouve rapidement à ne plus se relire, à ne plus faire de corrections, encore moins (il ne faut pas) à supprimer des passages. Au bout de deux semaines, même lorsqu’on envoi des messages à notre entourage, un étrange sentiment de rallonger ses phrases, d’ajouter des mots là où l’on n’en ajouterait pas, s’impose. Comme dans cet article de blog et ça se sentira certainement. (Oui, cet article est là pour faire des mots que je compterai honteusement dans mon Nano, je n’ai jamais trop aimé les règles et tant mieux, le Nano n’est un défi qu’envers notre propre conscience.)

 

À quoi ça sert, alors, d’écrire quelque chose qui a de grandes chances d’être majoritairement mauvais ? Écris d’abord, tu penseras ensuite. Voilà la réponse. Il faut d’abord casser le mythe du premier jet. Le premier jet n’est jamais « le bon », la finalité du manuscrit. Écris d’abord, tu penseras ensuite. Le Nano c’est appliquer ça à l’extrême, et ça fait pas de mal au lâcher prise. C’est même là qu’il devient intéressant : en se forçant à ne pas se retourner, on apprend différemment. En apprend « dans l’action » de l’écriture, nos mauvais penchants, nos écritures de personnages qui se révèlent parfois d’eux même, s’imposent à nous de manière semi-automatique. Ce n’est pas tellement mon cas, mais c’est ce qui ressort souvent de mes discussions avec d’autres participants au défi.

 

Je crois que la première fois que j’ai fait ce défi (la seule fois où je l’ai réussi, d’ailleurs), c’était en 2013. Je n’avais jamais envisagé avant d’écrire quelque chose d’aussi long, ou alors pas avant plusieurs années. Pas avant d’avoir acquis une méthode d’écriture plus solide – ce qui est plus le cas aujourd’hui. Je n’étais pas prêt à mener de front un aussi gros projet. Le jet final est informe, manque de cohérence, est bourré d’erreurs. Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas ce qui est important. Je me suis prouvé à moi-même, cette fois-là, que j’en étais capable. Je me suis rendu compte en le faisant ce que représentait d’écrire un texte aussi long, j’ai compris dans mes doigts les difficultés que c’était, et à la fois que ce n’était pas si dur. Ou plutôt que c’était possible. Je n’ai pas réussi les autres années où j’ai essayé parce que je n’étais pas prêt non plus. Mais ça n’a pas d’importance : ce qui s’est dessiné, dans ces échecs, ce sont les raisons de mes échecs. Mes mauvaises tendances dans mon processus d’écriture.

 

Cette année, c’est à nouveau une expérience – différente, comme chaque année. Mon problème était dans la lassitude et la compulsivité. Je partais comme une balle – je me suis été plus un sprinteur qu’un marathonien, ce qui est difficile à mettre en adéquation avec le fait d’être romancier, même si c’est possible moyennant aménagements extrême de ses conditions d’écriture. C’est-à-dire, en ne faisant, ne pensant, plus qu’à ça. Je ne pensais effectivement qu’à ça, mais j’étais dans l’impossibilité de faire ces 50 000  mots sur ma période de motivation. C’est-à-dire que mon attention sur un projet roule sur une dizaine de jours, puis veut passer à autre chose. J’ai cette année testé des roulements, fonctionnant plutôt bien, de dix jours passant d’un projet à l’autre. Le problème de l’obsession est qu’elle vide complètement les batteries. La nécessité de phases de repos, de rechargement – de rêveries, même – est primordiale. Pour moi en tout cas. J’ai donc abordé la chose différemment cette année – la lecture en amont des conseils aux romanciers de Murakami m’ayant un peu inspiré dans ce sens, car ayant une démarche très personnelle qui n’est pas la mienne, ce qui est toujours intéressant de piocher chez nos opposés. Je m’essaye à la tempérance. Ne pas en faire trop. Ne pas vider ses batteries tout de suite. Apprendre et observer ses rythmes de regénération scriptive. J’ai mieux passé la période critique ainsi. J’ai également essayé de casser ça, d’exploser un quota lors d’une journée. La conséquence a fatalement été une perte de motivation les jours suivant. Comme si j’avais trop écrit d’un coup, comme si derrière je n’écrivais plus que par mécanisme ayant perdu une part d’enthousiasme qui m’avait maintenu en écriture durant toute une journée. Personne ne fonctionnera pareil, ce qui compte c’est de s’expérimenter et d’apprendre comment nous et notre écriture fonctionnons.

 

Que ce soit clair : je n’écrirai pas tous mes projets de cette façon. Ne pas se retourner me dérange, je préfère peaufiner. Le retravail de ce projet va continuer à m’éloigner quelques temps de la poésie qui animait ce blog. Ce n’est pas dérangeant pour autant, si la phase de correction me faisait auparavant peur, je réalise depuis quelques mois en étant dedans à quel point c’est la plus capitale. Et je le réalise parce que j’y prends énormément de plaisir, c’est là que se crée, dans la matière brut, le roman. Mais ce n’est pas ce qui importe, ce que je veux dire dans ce petit article un peu trop long où je m’auto-anaylse. Mon propos est uniquement sur l’expérience, l’expérience multiple qui peut être menée au travers du défi. C’est dans ce genre de situation que l’on peut le mieux se comprendre et améliorer notre façon d’écrire, et la lourde tâche de retravail du Nano m’enthousiasme désormais car je sais qu’elle sera également une phase de test de différentes façon de travailler.

 

En bref : écrivez, de temps en temps regardez-vous écrire en levant les mains du clavier, puis écrivez, encore mieux.